RHUMES DE POITRINE
Non fingendum , sed inveniendum.
( Bacon. )
Les anciens médecins n'avaient point ignoré quel rôle important les affections catarrhales jouent parmi les maladies dont peut être attaqué le corps humain ; et ils avaient tracé pour leur traitement des plans sages et fondés sur l'observation. Ils s'étaient fait, il est vrai, sur ce qu'ils appelaient le catarrhe, des vues, théoriques, erronées à plusieurs égards : car il est impossible d'admettre avec eux qu'il a sa source dans le cerveau; qu'il dépend d'une intempérie à laquelle certaines circonstances rendent ce viscère spécialement sujet; enfin, qu'il découle de la cavité du crâne, pour se porter de là sur diverses parties du corps plus ou moins éloignées de cette source primitive :
3o COURTES OBSERVATIONS
mais ils avaient observé les causes occasionelles et déterminantes de cette maladie, ses phénomènes caractéristiques, sa marche, sa terminaison , ses résultats , avec une sagacité et une exactitude qui ne se trouvent guère que dans les tableaux tracés par ces habiles observateurs.
A la renaissance de la médecine en Europe, leurs dogmes furent sans doute adoptés avec trop peu de choix et de critique. Les savantes, mais illusoires théories de Galien sur les humeurs détournèrent trop long-temps les meilleurs esprits, et même les plus grands admirateurs d'Hippocrate , de la véritable méthode hippocratique; et les écoles , au lieu de s'attacher à l'étude réfléchie du premier de tous les livres, du seul fidèle , de la nature, que tous les autres doivent avoir seulement pour but de nous apprendre à mieux interroger , s'affermissaient d'autant plus dans leurs préjugés galéniques, qu'un futile appareil d'érudition et de raisonnements subtils en rendait chaque jour le ridicule et l'absurdité de plus en plus méconnaissables à leurs yeux. Cependant, guidés par des observations très - sûres , quoique rapportées à de vaines doctrines , leurs plans de traitement étaient loin d'être aussi fautifs qu'on pourrait l'imagiiier; du moins, les vices qu'on peut y reprendre avec raison sont -ils étrangers à ceux des systèmes qui dominaient alors; et plusieurs de ces mauvais théoriciens furent des praticiens sages et heureux.
SUR LÏÏ.S AFFF.CTIONS C A.TAIIRHALES. Si
L'habitude de fonder les vues de physiologie et de pratique , moins sur l'observation du corps vivant dans l'état de santé et de maladie, que sur des descriptions anatomiques , le plus souvent muettes comme le cadavre dont on les a tirées , et sur des idées mécaniques, toujours séduisantes parce qu'elles sont faciles à saisir, et souvent dangereuses parce qu'on renonce avec peine à ce qu'on s'imagine voir et toucher distinctement; cette habitude , louable à d'autres égards , a fait rejeter par les modernes une foule de ces observations précieuses faites autrefois, que la prévention les empêche d'apercevoir ou de vouloir reconnaître dans la pratique, mais qui frappent tous les jours des yeux attentifs et libres de préjugés. Bordeu s'en était déjà plaint à l'occasion du sujet même qui nous occupe; et il crut pouvoir expliquer, par ses belles découvertes sur le système cellulaire , plusieurs faits qu'on avait rejetés comme faux, parce qu'ils étaient inexplicables suivant ces idées étroites , où l'on ne sait concevoir et croire possible que ce dont on peut, pour ainsi dire , toucher au doigt les causes et leur liaison avec les effets observés.
Au reste, mon dessein n'est point ici de faire de grands frais d'érudition pour défendre les idées des anciens sur le catarrhe et sur les différentes espèces de pituites, quoiqu'il ne fût peut-être pas difficile de trouver dans les auteurs les plus exacts , et quoique j'aie fait moi-même un assez grand u. (3
nombre d'observations qui se rattachent Ijien mieux à ces idées , qu'à celles que la plupart des modernes ont cru devoir leur substituer. Mais je suis fort éloigné, je l'avoue , d'adopter des théories fondées sur quelques notions positives trop incomplètes, et tirées de sciences que les meilleurs praticiens n'ont cultivées que d'une manière accessoire , et que le premier de tous , sans aucune comparaison , le grand Hippocrate , ignorait presque entièrement.
Je ne suis cependant pas moins éloigné d'écarter, avec les empiriques absolus, toute vue théorique de la médecine pratique : il serait même impossible de reconnaître dans les faits qui se présentent l'identité ou l'analogie avec d'autres faits antérieurement connus, si l'on n'avait point su lier les derniers par des résultats communs, c'est-à-dire, par des principes : mais il vaudrait mieux n'avoir absolument aucune théorie que d'en adopter une démentie par un certain nombre de faits réguliers , ou , du moins , de ne pas s'en servir avec assez de réserve pour ne point méconnaître , dans ceux qu'on observe pour la première fois, les différences qui peuvent les distinguer de ceux auxquels on imagine devoir les rapporter. Ce que nous disons ici de la médecine est également applicable à toutes les sciences d'observation : quand on s'attache aveuglément à ce qu'on appelle souvent , avec si peu de raison , les principes^ on ne peut que rouler dans le cercle
SUR LES AFFECTIONS C /VTA il RH A LES. 83
des erreurs; et les rapides progrès qu'ont faits, dans ces derniers temps, plusieurs branches de la physique, sont uniquement dus à ce que les meilleurs esprits, parmi ceux qui les cultivent, soumettent chaque jour à l'expérience tous les principes que l'on a crus, ou que même on croit encore, les plus certains et les plus démontrés.
Quoique les causes des différentes espèces de flux, et les humeurs qui en forment la matière, soient bien plus différentes que ces espèces ellesmêmes, tous les flux en général sont assujettis à peu près aux mêmes lois; et, par conséquent, ils sont liés par une théorie commune aux yeux de l'observateur attentif. Cette théorie paraît avoir été entrevue par Hippocrate et par quelques autres anciens écrivains de médecine; mais elle n'a commencé à prendre une forme régulière qu'entre les mains de Stahl, qui en a rassemblé et organisé les dogmes épars, en croyant ne tracer peutêtre que la seule histoire des flux hémorrhagiques : elle est devenue plus classique par les travaux de quelques médecins plus modernes, et notamment deBarthez, qui, dans un bon mémoire sur les fluxions, a eu pour objet de rapportera quelques points simples les observations les plus exactes faites sur cette matière, et dont l'écrit, sans avoir peut-être rempli complètement cet objet, me semble mériter l'attention particulière des praticiens.
Mais je ne Iraite point ici des fluxions en
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général; leur domaine embrasse une foule de maladies absolument étrangères à celles dont je m'occupe: et celles-ci même, je n'entends les considérer avec quelque détail que sous leurs deux formes les plus simples, auxquelles on a plus particulièrement conservé le nom du genre. D'ailleurs, toute théorie quelconque ne doit avoir, aux yeux du médecin philosophe, d'autre importance que celle d'aider la mémoire en liant les faits connus, et de les représenter rapidement à l'esprit pour diriger les raisonnements d'induction que l'analogie suggère à l'aspect de tous les objets nouveaux. ^
Ainsi donc, sans plus long préliminaire sur ce sujet, passons à l'histoire des faits qui s'y rapportent; car, dans tous les genres, ce sont toujours les faits qui doivent nous servir de guides : les idées générales théoriques en doivent être une expression abrégée, et les vues de traitement une conséquence directe et nécessaire dans un bon ordre de déduction.
Quelques écrivains modernes ont prétendu que les affections catarrhales étaient devenues plus fréquentes dans les derniers siècles. Tliiéry (i) surtout, dans la prévention, qui du reste ne lui est pas particulière , que l'espèce humaine se détériore physiquement de plus en plus par les progrès mêmes de la civilisation, s'est efforcé d'é-
(() Métlecinc cxpi'rimentalc.