‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 158 sur 669 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

VICTOR , PUIS GHVNVIUaE. I

VICTOR

Ciel! est-il dans le monde un sort plus misérable ? j

GRA5VTLLE, A p«rt.

Pour sonder notre auteur l'instant CxSt favorable.

A Victor.

\ousvous trouvez, je crois, dans un grand embarnas?

VICTOR

Tout arrogants qu’ils sont, ils parleraient plus bas,

Si certain inspecteur, dont on craint la présence , Voulait prendre en pitié ma juste impatience.

GRANVILLE, ba« «Tcc Intention.

Peul-cire est-il ici?

VICTOR

Quoi?

GRAXVILLE.

Brisons sur ce point.

ie prétends vous servir, mais je ne dirai point

(]onimcntcc8rhcrsmessieurssontdansmadé|>endanro.

VICTOR

Je te comprends! Comptez sur ma rcconnaissanoc.

Je mets à ce service une condition.

VICTOR

Laquelle?

Je liens fort h mon opinion ;

Blinval est à mon sens un profond poliliqiK'...

VICTOR

Ce n'est pas mon avis; mais parlez.

Je m’explique :

Grâce à lui, dans vos vers j’ai saisi quelques trai(>, Quelques allusions et même des portraits...

VICTOR

Enfin...

Qui blesseraient plus d’un grand personnage.

VICTOR

Et , si je les retranche , on jouera mon omTage ?

Sans doute.

VICTOR

En refusant peut-être je suivrai Un sentiment d’honneur qu’on trouve exagéré. L’excès peut tout gJter, tout, meme la sagesse; J’en conviens le premier, mais c’est une faiblcsH‘, C’est une lâcheté, dont je me punirais,

D’immoler ma pensée aux plus chers intérêts. (]ouragc ! en écrivant mcttcz*vous ^ la gène :

Pour ne blesser personne où donc placer la scène? Parlez, comment tromper ces gens à l'œil si fin , Plus méchants mille fois que l'auteur n'est malin , Ces amis obligeants prompts ù donner l’alerte? i II faudrait la placer dans une Ile déserte.

I GRANVILLE

j Ebî ne peut-on, sincère avec timidité,

1 Pour l’offrir sans péril, farder la vérité?

■ \ ICTOR.

i Un faiseur de romans, dont la verve csl glacée.

Peut par de vains détours énerver sa pensée,

I Et, penlii dans le vague avec nos grands esprits. Des brouillards d'Albion obscurcir scs écrits ;

I Du théâtre français les muscs plus sincères De ce vague innocent ne s'accommoilciU giicres. Puis-je vous arracher ou le rire ou les pleurs , Quand d'un tahleaii hardi j’cffacc les couleurs. Quand ma main trop timide à peindre la m'unie,

LES COMÉDIENS. - ACTE III

Masque la vcrilé des traits de riin|>osiure ? :

Le tltéülrc avant tout veut de la vérité. I

\u sommet de son art si Molière est monté ,

C’est qu'il fut toujours vrai, toujours peintre lidèle : |

Plus d'un portrait chez lui fit pùlir te modèle. '

GBAXVILLE.

Crojez-rooi, pardonnez au pauvre genre humain. Laissez-là le théâtre; et, l'épée üt la main, !

N eulrez pas comme un fou dans la littérature. j

En style descriptif chantez l'agriculture ; j

\ la femme du maire adressez un sonnet , |

Ou sur la bienfaisance une épltre au préfet.

C'est ainsi qu’on parvient , et les grands à leurs tables Disent : Ce garçon-là fait des vers admirables. ;

On boit à vos succès, on vous fête, on vous rit; j

Voilà ce que j'appelle exploiter son esprit. !

Mais vous voulez fronder, et qui donc? rhvpoeriie , j L’orgueilleux, le menteur, le fut , le parasite? i

Os travers surannés dont vous vous courroucez, Thalie en fait justice cl les a terrassés. j

Tout va-t-il déclinant dans ce siècle prospère? |

El trouvez-vous le fils plus méchant que son père?

VICTOR. I

l.es hommes d’aujourd'hui valent bien leurs aïeux ;

Mais je puis les railler s'ils ne valent pas mieux.

Le ridicule manque ! Ah! qu'il naisse un Molière : Notre âge à son génie offre une ample matière.

Tout change; reproduits sous mille as(>ects divers,

Nos travers chaque jour enfantent des travers.

Vous voulez enchaîner le démon qui m’inspire;

Soit : mais de la raison rétabliSvSez l'empire, i

Uéformez les abus, ne peuplez nos salons Que de sages sans morgue et non pas de Calons; ('iOrrigez, s’il se peut, ce noble atrabilaire,

Dour qui l'honneur n'est rien s'il n'est héréditaire;

D’un pouvoir qu’ils servaient ces détracteurs outrés, Encor meurtris des fers dont ils se sont parés ;

Hamenez au lion sens la mère de famille Qui gouverne i'Élal et néglige sa fille.

Estimons l'étranger sans rire à nos dé[)cns; |

Aimons les nouveautés en novateurs prudents : i

Que le littérateur sc tienne dans sa sphère;

Qu’il vise à rinslltul et non au ministère : |

Confondez les partis ci qu'il n'en reste qii'uu.

Non le vôtre ou le mien, celui du bien commun.

Alors fronder nos mœurs n'est plus qu'un vain délire.

.\ chanter nos vertus je consacre ma lyre ;

Heureux si je fais dire à la postérité Qu'en vantant mon pays je ne l'ai point flatté!

CR.VXUUE.

S'il ne vous toml>e pas, par un hasard unique,

Quelque succession de 1 Inde ou de 1 Afrique ,

Dans un lieu trop souvent aux poètes fatal ,

Vous pourrez de Gilbert mourir collatéral.

Ah! si dans son cercueil Gilbert peut nous entendre ! Quelle ardeur de rimer doit tourmenter sa cendre! l’n instinct généreux , que je ne puis dompter,

Dans ces temps corrompus me pousse à l’imiter. J'aflronte son destin, je l'accepte en partage :

Vertu, gloire, malheur, c'est un noble héritage.

GRAXVIUE, A part.

Son fanatisme, au moins, est celui du talent.

De l'honneur!

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