‹ Œuvres complètes de Casimir DelavigneChapitre 165 sur 669 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

VICTOR, CIIANVILLE, FLORIDORE.

VICTOR , * Florldore.

j Esl-cc trop prcsDincr de votre complaisance Que d’implorer de voua un moment d'audience?

PLOBIDORE , i Granville.

I Vous pemicliez?

GRAXVILLE.

Comment!

FLORIDORE.

Veuillez donc voos asseoir,

) Granville i>‘aMird et ob«ervr.

K Vicier.

Je suis à vous. J’écoute.

VICTOR, «e conlcnanl i peine.

! On m’a donne l'espoir

I Qu’oubliant des débats que moi-même j'oublio...

\ FLORIDORE.

De quoi donc s’agit-il? de voire comédie?

Je ne 1.T jouerai pas.

Observez cependant

Que les bureaux, monsieur, s'ouvrent dans un instant.

' FLURIOORR.

Comment donc, sur l’atljclie on n'a pas mis de bande?

j VICTOR.

Non , le public attend.

FLORIDORE.

Que le public attende.

Je ne la jouerai pas.

VICTOR

•Si...

FLOHIUÜRE.

J’y suis résolu.

VICTOR

Si je sacrifiais ce qui vous a déplu.

FLORIDORE.

Mon rôle, j’en suis sûr, ne fera pas fortune.

t,ES COMÉDIENS. — ACTE IV.

VICTOi.

Pourquoi ?

riORIMRE.

Pour cent raisons.

vicToa.

Je n'cn demande qu'une.

PLORIDOBE.

Sijcn veux jusqu au bout délailler les défauts,

Je ne finirai pas...

VICTOR

Mais encore...

PLORtOORE.

Il est faux.

Je prcie an ridicule enfin dans votre ouvrage.

X ICTOB, se l.ilsMnt emporter par tiegrés.

Vài n*esi pas vous, monsieur, mais votre personnage. rLOniDORE.

Tenez, d'un bout à l'autre il le faudra changer.

VICTOR

Y songez -vous, 6 ciel!

FLORIDOBB.

C'est à vous ify songer.

En tout cas, il ne petit qu'y gagner, ce me semble.

VICTOR

Valût-il cent fois mieux, que deviendra renscuible?

FLORIDOBE.

Ce n'est pas mon alTairo.

VICTOR, bor* do lui.

Eli! c'est la mienne à moi.

A quel titre, après tout, par quelle étrange loi,

I surpani sur mon sort un pouvoir despotique , M’osez-vous en tyran dicter votre critique?

Quand je vous lus ma pièce, elle obtint votre voi.x ;

II fallait exercer la rigueur de vos droits.

.Vi-je demandé grâce? l'n éloge unanime

Sur vos scrutins flatteurs consigna votre estime.

Les démentirez-vous ; et votre jogemeut BalaDcera-t-il seul le commun seniimciit?

Ce qui vous parut bon, vous semble pilovablc;

^otre humeur peut changer, mais l’art reste immuahle; Mais des torts de l'auteur l'ouvrage est innocent.

^ ous redoutez jwur vous le revers qui nralleiid? Aepcul-on siffler l’un sans déshonorer l’autre?

C’est mon ouvrage enfin qu’on donne, et non le vôtre. Etsavcz-vous,munsicur, par quels .soins, quels ennuis, Quel sacrifice entier de mes jours, de nies nuits,

Par quels travaux sans fin, qu’ici je vous abroge.

J'ai payé d'élrc auteur le fâcheux privilège?

Ce rôle que proscrit votre légèreté

Je l’ai conçu longtemps, et longtemps médité.

Ces vers, dont votre goût s’irrite et s’clf.iroucho,

I Ne sont pas sans dessein placés dans votre Imucho. j Mais non, déjuger tout le droit vous est acquis,

I Et c'est à tout blâmer que brille un goiU exquis. Jugez donc, sans ap{)el prononcez au théâtre.

Et recueillez l'encens d'une foule idolâtre.

Quand poussés par rbumeur, ou par votre intérêt, Vous portez au hasard votre infaillible arrêt,

Notre partage à nous, niisérahles esclaves,

I C’est de bénir vos lois, d’adorer nos entraves.

Et de prendre pour nous en toute humilité ' Les affronts d'un sifflet par vous seul mérité.

< FLOBIOüRE.

, Cest éloquent; d'honneur, le dépit vous inspire.

I Ce ton pourrait blesser, s'il ne faisait pas rire.

Vous vous plaignez de nous; d'où vient? Le comité Reçoit votre grand œuvre â rniianimité ;

I Après six ans au plus, par faveur singulière,

^ l>e comité consent â le mettre en lumière.

On rép«He vos vers, et pendant cinq grands mois On fatigue pour vous sa mémoire et sa voix, i Un passage déplaît , je demande , j'exige ,

Dans son seul intérêt, que monsieur le corrige, .Monsieur prend feu soudain, c'est un bruit, des éclats.. On juge toujours mal quand on n'approuve pas.

Je le sais; mais pourtant c'est fort mal reconnaître I>cs bontés que pour vous on a laissé paraître.

Vos bontés! secourez ma mémoire en défaut ;

I Où sont donc ces bontés que vous prônez si haut? j Kcoiiler les auteurs qui vous en semblent dignes, Quel généreux effet de vos bontés insignes!

En rôle qui vous plaît est par vous accepté ;

Il doit vous faire honneur, n’importe, c'est bonté,

I Dans l’espoir qu'un succès tlouhicra vos richesses, Vous poussez la bonté jusi|u'à jouer nos pièces;

J’eus tort de ronhltcr, cl vous avez raison :

Je suis ingrat, monsieur, comme vous êtes bon.

nOBIDORE.

Tout beau, monsieur raulenrIComment, du [MTsifllage! Nous saurons vous forcer â changer de langage ;

Nous vciTuiis qui de nous doit faire ici la loi.

On ne vous jouera pas.

VICTOR

Qui reiiqièt Iiei a ?

Moi-mémo , et je cours...

LES COMÉDIESS. — ACTE IV

VICTOR . on fureur. i

Restez f il Tuiil nrenlcnilre :

A cliorclicr vos mépris m*aurait-on vu descendre , |

Sans CCI espoir secret qu’enfin la vérité Devait en me vanf;eant consoler ma fierté? j

Certes c’csl une audace étrange et merveilleuse Qu’elle ait pu violer votre oreille orgueilleuse;

Mais quoique vous fassiez, vous ne la fuirez |>os : Pour vous en accaldcr je m’attache à vos pas.

Il le »aUH parte bras.

De l'art où vous brillez quand vous plaidez la c.ausc, Vous nous exagérez les devoirs qu'il impose :

M.aisles rcniplisscz-vous? Que sont-ils devenus,

A quoi les l>orncz-vous ces devoirs méconnus?

A promener vos fronts de couronne en couronne ,

Du midi dans le nord, du lUiin à la Garonne,

A guider sur le Cours un char bien sus|>cndu,

Signer chez le caissier quami son compte est rendu, \ bâtir des châteaux, à planter des parterres,

A courir mille ar|>cnis sans sortir de vos terres;

Kl vivant en seigneurs, de la cour éloignés,

A remplir du ^ ous seuls un bourg où vous régnez !

FI.ORIOOHB.

Monsieur...

VILTCB . ic rcU'uaiit parl« hraa.

Vous m’entendrez. Oui, par votre indolence Le théâtre avili marche â sa décadence.

Que de vieux manuscrits, qui sont eiiror nouveaux. Dans voscarlons poudreux ont trouvé leurs lombciuixî Que d'enfanis inconnus du vivant de leurs pères ,

Kn paraissant au jour sont nés sexagénaires,

Kt mutilés par vous quand vous nous les olTrcz , Réduits à votre taille, énervés, torturés,

Me rcndeiil à l’oubli, qui soudain les réclame,

Que des corps en lambeaux , sans vigueur et sans âme ! Contre tant de dégoûts que peuvent les auteurs? Désespérés enfin d'un siècle de lenteurs, fis ravalent leur musc aux jeux du vaudeville,

Aux tréteaux de la farce où votre orgueil l'exile.

Ainsi périt en eux , dès leurs premiers essais.

Le germe des beaux vers et des nobles succès.

Tout vqus frappez notre lillératnre Dans sa gloire passée et sa splendeur future...

Je le sais , nia franchise est un crime à vos yeux ,

Je vois que je me perds, mais j'aime cciilfois mieux Tenir du travail seul une obscure existence,

Kn creusant un sillon vieillir dans rindigcncc,

Sans espoir de repos , do fortune et d'honneur ,

Que mendier de vous ma gloire ou mon bonheur. Adieu.

GRAXVILLB , »c ICTSTit , Mm^nc vlclor , cl lui «Ut frolilcmenl en monlrani Floridorc.

Monsieur jouera.

FI.ORIDORB.

VICTOR

Monsieur?

URARVILLB.

Lui,x'ous dts-je.

FI.ORtDORE.

Jamais.

VICTOR

En ma faveur vous feriez ce prodige ?

Quoi ! sans conditions ?

GRVXVII.LE.

La seule que j'y mets,

('.'est de x'oiis assurer si vos arieiirs sont prêts.

I Pour monsieur, rien ne presse; il entre au second acte.

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