SCÈNE V
! DANVILLE, H()RTE.\SE.
H01TE!«SC, riant auxL'claU.
Dieu! qu’il est amusant! Mais c’est un vrai trésor.
Il a ressuscité les mœurs du siècle d’or;
Il dîne le matin, à l’antique il s’habille,
Et j’ai cru voir marcher un portrait de famille.
DASVILIB.
Ob! n'en ris pas : je l'aime.
BOBTBSSB, riant toujoura.
Et quel regard vainqueur.
Quand j'exaltais sa gloire !
OXaVlLLE.
Oui, mais il a bon coeur; C'est un homme cicelleot, rangé, silr en affaire ,
El tu peux l'obliger.
BUBTBSSB, aérlcuaciqont.
Voyons : je veux le faire.
DASVILLB.
Le jour de ton départ je t’avais confié Cinquante mille francs; donne-m’en la moitié :
Il a besoin d’argent.
HORTBNSE.
Caoui'cz donc à la banque :
Je n'en saurais prêter, quand moi-même j'en manque
DASVIUB.
Que me dites-vous là ?
BORTBBSB.
Ma bourse est aux abois ;
C’en est fait!
D.ASVILLB.
En doux mois?
BORTENSB.
Mais c’est bien long deux mois.
OAWILLX.
Cinquante mille francs!... Comment, ma bonneamie?...
HORTENSE
Vous ne me louez pas sur mon économie?
I Ah ! parbleu! c’est trop fort.
B0RTB5SB.
I Chez moi je nai voulu
I Rien que le nécessaire , et pas de superüii.
I Comment donc, s’il vous plaît, nommez-vous ces dorii-.
! Ces cristaux suspendus, ces vases, ces figures, [rcs.
I Ce fragile attirail dont on n'ose approcher,
L’ÉCOLE DES VIEILLARDS. — ACTE 1
SGG
Et CCS mcniiles si hcaux que je crains d'y loucher ? Est-cc utile? parlez.
HOBTE^SE.
C’est plus, c’est nécessaire.
Cet appareil pour vous n’a rien ({iic d’ordinaire.
Vous voulez devenir receveur général ;
Logez-vous donc au ciel , et logez-vous ircs-niat.
Qui parlera de vous? qui vous rendra visite? I^'opulencc à Paris sert d'enseigne au mérite.
Étalez des trésors si vous voulez percer ;
Une place est de droit à qui peut s’en passer.
Ma mère me répète : Lldouis le vulgaire;
Qu'on dise : Il est très-riclic, il est millionnaire; Demandons tout alors, et nous aurons beau jeu.
J’ai voulu par le luxe en imposer un peu. le dis un peu ; beaucoup, je me croirais coupable;
Un peu, c'csl necessaire et même indispensable.
DA.?fV[LLE.
Voilà quelques motifs qui sont d’assez l>on sens :
Mais au moins ces dîners d'eux-mémes renaissants, Ces éternels dîners, qu'une fuis par semaine Un bienheureux lundi pour trente élus ramène.
Je les crois supcrllus.
H0HTEX9B.
Erreur! Quoi! vous traitez Mes dîners du lundi de suitcrfluiiés!
Mais rien n'est plus utile, et sur cette matière,
Vous êtes, mon ami, de cent ans en arrière, il faut avoir un jour fixé pour recevoir Scs prôneurs à dîner, et scs amis te soir ;
De nos auteurs en vogue il faut avoir l'élite;
On en fait les honneurs aux grands que l'on invite. .\us.si je vois souvent plusieurs des beaux esprits Dont je vous ai là-bas adressé les écrits : lis parlent, on s’anime, un rit, lu gaîté gagne,
El l'on a ces messieurs comme on a du Chaiiipagiic. Notre siècle est gourmand, on peut blâmer son guût : On fronde les dîners, et l’on dîne p;irioiil.
Mais n'en donner jamais, pas même un par semaine , (''est en solliciteur vouloir qu'on vous promène.
Qui, vous solliciteur? vous êtes candidat;
Vous ne demandez rien, vous acceptez. L'Étal N’a pas dans scs bureaux de puissance intraitable Pour riieureux candidat (pii la courtise à table ; Protég(‘S, protecteurs, au dessert ne font qu’un :
.Mois ne me parlez pas d'un protecteur à jetiQ* Recevoir me fatigue, et, pour être sincère,
(resi un mal, j'en conviens, mais un mal nécessaire.
BAXVII.LK.
lîonnez donc vos dîners, madame, et donnez-lcs Sans nuurrir à t'ufiiee un peuple de valets,
I Sans payer un cocher, et sans faire étalage D’un grand chasseur perché derrière un équipagi*.
Ce carrosse, à quoi bon? que n’a-l-il pas coûté î Qui vous force à l’avoir?
flORTEIVSB.
Qui? la nécessité;
Vous-même : oui, pour vous j’en ai fait la dépense. Quand on est candidat on court plus qu’on ne pense. Visitez donc les grands durement caboté Sur les nobles coussins d’un char numéroté :
Vous jouerez à leur porte un brillant personnage!
I Y viendrez-vous à pied ! ce ii’csl plus de votre âge.
; De fatigue accablé, que ferez-vous le soir?
Qu’il se présente alors quelque spectacle à voir,
Eh bien ! j’irai donc seule, et j’irai sans m'y plaire ; Car vous m’y forcerez. Quel plaisir au contraire.
L'un près de l’autre assis , tête à tête, en causant , D'aller chercher sans peine un spectacle amusant! D’en jouir tous les deux!... Peut-être c’csl faiblesse, Mais heureuse avec vous, j’y veux être s.ins cesse.
I Je fis tout dans ce but, j'ai tort; mais un tel soin ,
' Superflu pour vous seul, est mon premier besoin.
' DASVILLE.
Et moi qui l’accusais! je suis touché , j’ai honte j D'avoir...
I noBTznsc.
I De votre argent je veux vous rendre compte :
Vous ne savez |>as tout ; je veux, pour votre lionneui , j Justifier en vous ce mouvement d'humeur.
' La lecture vous plaît; d'un cabinet d'étude I J'ai su vous préparer l’aimable solitude.
I 11 me coûte un peu cher; mais vos auteurs chéris, Uanges autour de vous, en couvrent les lambris.
I Le duc, qui vous protège, est plein de complaisance ; I II m’a de son jardin cédé la jouissance,
Püurqiii? pour vous, monsieur; ne convenez-vous pas Qu'un jardin a pour vous de merveilleux appas?
J'ai pris soin de l'orucr; sous son ombre iranquilli» Vous vous reposerez du fracas de la ville.
On ne fait rien pour rien ; mais qu'importe le prix? j Vous aurez In campagne au milieu de Paris.
Votre oi^ucil conjugal jouit de ma parure :
I J'ai fait d(‘s frais pour lui, c'csl complaisance pure.
J'ai choisi les couleurs que vous aimez le mieux,
. Les bijoux dont l'éclat flatte le plus vos yeux ;
' Oe tout ec qui vous plaît je me suis embellie, j El rien ne m’a coûté pour vous sembler jolie.
Mes crimes, les voilà. Voyons recommencez, j (Courage, grondez-moi... Mais non, vous faiblisse/,
• Le repentir vou.s prend, et, si je ne m'abuse, i Vous sentez que vous seul avez besoin d'excuse ;
L’ÉCOLE DES VIEILLARDS. — ACTE I
Dciuondez-moi pardon d'un injuste courroux ;
El vous l'aurez, nidchant, car je vaux mieux que vous.
DASVIILZ.
Oui.luvauxmicuxccnt fois. Pardonne, mon llortcnse; En vain l'âge entre nous a mis quelque distance ,
Tes procédés pour moi me la font oublier.
Et devant tant d'amour je dois m'humilier.