‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 10 sur 106 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

Eclaire , échauffe mon génie , Muse de la terre et des cieux ; Conduis-moi, sublime IJranie , Vers ces abîmes pleins de feux, De l'enfer soupiraux horribles, Arsenau;x profonds et terribles Où, dans un cahos éternel.

Des élemens la sourde guerre Forme, allume, lance un tonnerre Plus affreux que celui du ciel.

Quels torrens épais de fumée !

La terre ouverte sous mes pas "Vomit une cendre enflammée :

L'antre mugit... Dieux! quels éclats ! Des roches dans l'air élancées Retombent, roulent, dispersées.

Je m'arrête glacé d'effroi...

Un fleuve de feu, de bitume.

Couvre d'une bouillante écume Leurs débris poussés jusqu'à moi.

Monts altiers , voisins des orages j Qui recelez dans votre sein Les fleuves, enfans des nuages; Et les rendez au genre humain , C'est dans vos cavernes profondes Que du feu , de l'air et des ondes Fermente la sédition.

Au fond de cet abîme immense Je vois la nature en silence Méditer sa destruction.

L'esclave qui brise la pierre , Et qui cherche l'or dans vos flancs.

Sent les fondemens de la terre S'ébranler sous ses pas tremblans.

Il palpite, écoute, frissonne ; Mais le trépas en vain l'étonné , La rage ranime ses sens :

II pardonne au fléau terrible Qui va sous un débris horrible Ecraser ses cruels tyrans.

Dieu ! quelle avarice intrépide !

L'antre pousse un reste de feux ; Une foule imprudente , avide, Accourt d'un pas impétueux.

Voyez-les d'une main tremblante, Sous une lave encor fumante , Chercher ces métaux détestés , Et, sur le salpêtre et le souffre , Des ruines même du gouffre , •

Bâtir de superbes cités.

Mortel , qui du sort en colère

Gémis d'épuiser tous les coups ,

Sans doute le ciel moins sévère

Pouvait te voir d'un œil plus doux.

Mais de la nature en furie

Tu surpasses la barbarie;

De tes maux déplorable auteur.

C'est la rage qui les consomme ,

Et l'homme est à jamais pour l'homme

Le fléau le plus destructeur.

Quand ce globe a craint sa ruine ,^ Quand des feux voisins des enfers Grondaient de Lisbonne à la Chine Et soulevaient le sein des mers , Les^assassinats de la guerre Désolaient , saccageaient la terre ; Vous ensanglantiez les volcans ; Et vous égorgiez vos victimes Sur les bords fumans des abimes Qui vous engloutissaient vivans.

Eh quoi ! tandis que je frissonne , Vous allumez pour les combats Ces volcans , effroi de Bellone, Ces foudres cachés sous ses pas !

Contre la terre consternée Quand la nature est déchaînée , Vous l'imitez dans ses horreurs ; Et le plus affreux phénomène DcMit frémisse la race humaine Sert de modèle à vos fureurs !

im CHAMFOllT. 129

Que ne puis-jc, arbitre des ombres , Forçant les portes du trépas , Evoquer des royaumes sombres Tous les morts de tous les climats ; A chacun d'eux si j'osais dire :

Un Dieu t'ordonne de m'instruire Qui t'a conduit au noir séjour ?

Presque tous, homme impitoyable !

Ils répondraient : C'est mon semblable Dont la main m'a privé du jour.

Ah ! jetez ces coupables armes ;

De vous-mêmes prenez pitié :

Connaissez , éprouvez les charmes

De^l'amour et de l'amitié !

Que la force , que la puissance ,

Nobles soutiens de l'innocence.

Ne servent plus à l'opprimer.

Écartez la guerre inhumaine ,

Et ne vouez plus à la haine

Le moment de vivre et d'aimer.

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