ODE
Eclaire , échauffe mon génie , Muse de la terre et des cieux ; Conduis-moi, sublime IJranie , Vers ces abîmes pleins de feux, De l'enfer soupiraux horribles, Arsenau;x profonds et terribles Où, dans un cahos éternel.
Des élemens la sourde guerre Forme, allume, lance un tonnerre Plus affreux que celui du ciel.
Quels torrens épais de fumée !
La terre ouverte sous mes pas "Vomit une cendre enflammée :
L'antre mugit... Dieux! quels éclats ! Des roches dans l'air élancées Retombent, roulent, dispersées.
Je m'arrête glacé d'effroi...
Un fleuve de feu, de bitume.
Couvre d'une bouillante écume Leurs débris poussés jusqu'à moi.
Monts altiers , voisins des orages j Qui recelez dans votre sein Les fleuves, enfans des nuages; Et les rendez au genre humain , C'est dans vos cavernes profondes Que du feu , de l'air et des ondes Fermente la sédition.
Au fond de cet abîme immense Je vois la nature en silence Méditer sa destruction.
L'esclave qui brise la pierre , Et qui cherche l'or dans vos flancs.
Sent les fondemens de la terre S'ébranler sous ses pas tremblans.
Il palpite, écoute, frissonne ; Mais le trépas en vain l'étonné , La rage ranime ses sens :
II pardonne au fléau terrible Qui va sous un débris horrible Ecraser ses cruels tyrans.
Dieu ! quelle avarice intrépide !
L'antre pousse un reste de feux ; Une foule imprudente , avide, Accourt d'un pas impétueux.
Voyez-les d'une main tremblante, Sous une lave encor fumante , Chercher ces métaux détestés , Et, sur le salpêtre et le souffre , Des ruines même du gouffre , •
Bâtir de superbes cités.
Mortel , qui du sort en colère
Gémis d'épuiser tous les coups ,
Sans doute le ciel moins sévère
Pouvait te voir d'un œil plus doux.
Mais de la nature en furie
Tu surpasses la barbarie;
De tes maux déplorable auteur.
C'est la rage qui les consomme ,
Et l'homme est à jamais pour l'homme
Le fléau le plus destructeur.
Quand ce globe a craint sa ruine ,^ Quand des feux voisins des enfers Grondaient de Lisbonne à la Chine Et soulevaient le sein des mers , Les^assassinats de la guerre Désolaient , saccageaient la terre ; Vous ensanglantiez les volcans ; Et vous égorgiez vos victimes Sur les bords fumans des abimes Qui vous engloutissaient vivans.
Eh quoi ! tandis que je frissonne , Vous allumez pour les combats Ces volcans , effroi de Bellone, Ces foudres cachés sous ses pas !
Contre la terre consternée Quand la nature est déchaînée , Vous l'imitez dans ses horreurs ; Et le plus affreux phénomène DcMit frémisse la race humaine Sert de modèle à vos fureurs !
im CHAMFOllT. 129
Que ne puis-jc, arbitre des ombres , Forçant les portes du trépas , Evoquer des royaumes sombres Tous les morts de tous les climats ; A chacun d'eux si j'osais dire :
Un Dieu t'ordonne de m'instruire Qui t'a conduit au noir séjour ?
Presque tous, homme impitoyable !
Ils répondraient : C'est mon semblable Dont la main m'a privé du jour.
Ah ! jetez ces coupables armes ;
De vous-mêmes prenez pitié :
Connaissez , éprouvez les charmes
De^l'amour et de l'amitié !
Que la force , que la puissance ,
Nobles soutiens de l'innocence.
Ne servent plus à l'opprimer.
Écartez la guerre inhumaine ,
Et ne vouez plus à la haine
Le moment de vivre et d'aimer.