C)G ŒUVRES
Les bœufs d'un tel , troupeau considérable,
Qui lentement regagnaient leur étable.
Vite il y court , les fait sortir soudain ,
Et les conduit, aidé d'un vieux voisin ,
Vers cet enclos où la terrible scène
Répand l'borreur : les voilà dans rarène.
En quel moment ? Quand le monstre fougueux,
Moins forcené, paraissait plus terrible ;
Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible ,
Gonflé, fumant d'un nuage écumeux.
Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,
Les feux épais de sa narine ardente ,
Les feux hagards , noirs et clairs de ses yeux ,
Redemandaient, cherchaient la guerre absente.
Pour ennemis il ne voit que des bœufs
Qui défilaient , un par un , deux par deux ,
En plus grand nombre ; el puis la troupe entière
De plus en plus garnissait la carrière.
De leurs gros yeux la stupide langueur
Et de leurs pas la pesante lenteur
N'annonçant point d'intention guerrière ,
Le fier taureau, qu'étonne leur douceur.
Tout ébaubi d'être sans adversaire.
Les étonnait d'un reste de fureur ,
Qui peut passer entre bœufs pour humeur ;
Et nulle part ne trouvant de colère ,
Il s'appaisa , voyant qu'ils n'ont point peur.
Grâce à leur corne, il les crut ^es semblables :
Comme ils beuglaient , il les crut ses égaux ;
Et radouci dans ce commun repos ,
Environné de voisins si traitables ,
Il imita ces prétendus taureaux.
DE CHAIMFORT. jqn
Ce dénoûment plut fort à l'assistance ,
Au roi surtout : l'on reprend contenance,
On se rassure , on ril de son effroi,
Que l'on niait ; nul n'avait craint pour soi :
Un seul instant si l'âme fut troublée ,
Chacun convient que c'était pour le roi ;
Le roi le crut, se croyant l'assemblée.
La peur cessant , on devint curieux.
Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?
On cherche , on tient tout le fil de l'histoire.
Un empressé courut après l'enfant
Qui prit la fuite ; il avait peur d'un grand ,
Et se sauva de l'interrogatoire.
La reine en rit : chacun des courtisans
Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens ,
Neveu du moins , tant ils aimaient la gloire.
Le roi laissa disputer là-dessus,
Indifférent , puisqu'il ne tremblait plus.
Hors de péril , sa majesté charmée
Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin ,
Bâillant, distrait; et dès le lendemain
S'en soucia comme de son armée.
Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas ,
Des batteinens de mains, de grands éclats,
Des ris joyeux partent de la commune .
Sa majesté , que le rire importune ,
Paraît surprise , elle regarde en bas :
C'était l'enfant qui, rentré de fortune ,
Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris
Ni présenté, curieux, s'était mis
Sur un gradin, debout, près de l'issue
Par où des bœufs se pousse la cohue,
Troupeau bénin , qu'on chasse avec des ris.
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Et des rieurs remarquez l'insolence ; Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux Est l'animal qui les fit trembler tous ; Mais de l'enfant la naïve impudence Fit plus d'effet encor , réussit mieux.
En revoyant ce taureau trouble-fête.
Auteur du mal , si coupable à ses yeux , D'un gros bâton , plaisamment furieux.
Il va frappant de la maudite bête Les flancs , le dos ; et le pauvre animal, Doublant le pas sous l'instrument risible, Va s'enfonçant dans le groupe paisible.
Pour se sauver de ce petit brutal.
Vous souriez, lecteur; mais je parie Que vous rêvez : laissons la rêverie, Contentons-nous d'un simple enseignement y D'un aperçu : que tel est fréquemment Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. Vous le sentez , hélas! péniblement, Hommes de main, de tête, de génie, Vous que j'ai vus en maint gouvernement ( Le despotisme a bien sa prudhomie ), Vous que je plains , abattus tristement , Marchant de front , bêtes de compagnie.
Cet art des rois, ce secret merveilleux , Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore ; En ces climats le ciel fait naître encore Des esprits fiers et des cœurs généreux ; Mais les taureaux sont entourés de bœufs. Chassons les bœufs, chassons le saint oflice , Prions le ciel que la foi s'affaiblisse , Limons leurs fers et dessillons leurs yeux
Par maint écrit où la vérité brille , La vérité , trésor plus précieux Que du Pérou l'opulente flottille; Et dans Madrid menant la vérité, Que suit bientôt sa sœur la liberté , Consolidons le pacte de famille.