‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 40 sur 106 · C)G ŒUVRES · texte numérisé non relu

C)G ŒUVRES

Les bœufs d'un tel , troupeau considérable,

Qui lentement regagnaient leur étable.

Vite il y court , les fait sortir soudain ,

Et les conduit, aidé d'un vieux voisin ,

Vers cet enclos où la terrible scène

Répand l'borreur : les voilà dans rarène.

En quel moment ? Quand le monstre fougueux,

Moins forcené, paraissait plus terrible ;

Lorsqu'agitant, tournant sa face horrible ,

Gonflé, fumant d'un nuage écumeux.

Vainqueur et seul sur l'arène sanglante,

Les feux épais de sa narine ardente ,

Les feux hagards , noirs et clairs de ses yeux ,

Redemandaient, cherchaient la guerre absente.

Pour ennemis il ne voit que des bœufs

Qui défilaient , un par un , deux par deux ,

En plus grand nombre ; el puis la troupe entière

De plus en plus garnissait la carrière.

De leurs gros yeux la stupide langueur

Et de leurs pas la pesante lenteur

N'annonçant point d'intention guerrière ,

Le fier taureau, qu'étonne leur douceur.

Tout ébaubi d'être sans adversaire.

Les étonnait d'un reste de fureur ,

Qui peut passer entre bœufs pour humeur ;

Et nulle part ne trouvant de colère ,

Il s'appaisa , voyant qu'ils n'ont point peur.

Grâce à leur corne, il les crut ^es semblables :

Comme ils beuglaient , il les crut ses égaux ;

Et radouci dans ce commun repos ,

Environné de voisins si traitables ,

Il imita ces prétendus taureaux.

DE CHAIMFORT. jqn

Ce dénoûment plut fort à l'assistance ,

Au roi surtout : l'on reprend contenance,

On se rassure , on ril de son effroi,

Que l'on niait ; nul n'avait craint pour soi :

Un seul instant si l'âme fut troublée ,

Chacun convient que c'était pour le roi ;

Le roi le crut, se croyant l'assemblée.

La peur cessant , on devint curieux.

Mais d'où vient donc ce grand convoi de bœufs?

On cherche , on tient tout le fil de l'histoire.

Un empressé courut après l'enfant

Qui prit la fuite ; il avait peur d'un grand ,

Et se sauva de l'interrogatoire.

La reine en rit : chacun des courtisans

Voulait qu'il fût le fils d'un de ses gens ,

Neveu du moins , tant ils aimaient la gloire.

Le roi laissa disputer là-dessus,

Indifférent , puisqu'il ne tremblait plus.

Hors de péril , sa majesté charmée

Lâche deux mots sur l'enfant, le voisin ,

Bâillant, distrait; et dès le lendemain

S'en soucia comme de son armée.

Tandis qu'il bâille et ne s'amuse pas ,

Des batteinens de mains, de grands éclats,

Des ris joyeux partent de la commune .

Sa majesté , que le rire importune ,

Paraît surprise , elle regarde en bas :

C'était l'enfant qui, rentré de fortune ,

Ne craignant plus, voyez-vous, d'être pris

Ni présenté, curieux, s'était mis

Sur un gradin, debout, près de l'issue

Par où des bœufs se pousse la cohue,

Troupeau bénin , qu'on chasse avec des ris.

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Et des rieurs remarquez l'insolence ; Car vous saurez qu'en ce troupeau si doux Est l'animal qui les fit trembler tous ; Mais de l'enfant la naïve impudence Fit plus d'effet encor , réussit mieux.

En revoyant ce taureau trouble-fête.

Auteur du mal , si coupable à ses yeux , D'un gros bâton , plaisamment furieux.

Il va frappant de la maudite bête Les flancs , le dos ; et le pauvre animal, Doublant le pas sous l'instrument risible, Va s'enfonçant dans le groupe paisible.

Pour se sauver de ce petit brutal.

Vous souriez, lecteur; mais je parie Que vous rêvez : laissons la rêverie, Contentons-nous d'un simple enseignement y D'un aperçu : que tel est fréquemment Plus fort tout seul qu'avec sa confrérie. Vous le sentez , hélas! péniblement, Hommes de main, de tête, de génie, Vous que j'ai vus en maint gouvernement ( Le despotisme a bien sa prudhomie ), Vous que je plains , abattus tristement , Marchant de front , bêtes de compagnie.

Cet art des rois, ce secret merveilleux , Nous le savons; mais l'Espagne l'ignore ; En ces climats le ciel fait naître encore Des esprits fiers et des cœurs généreux ; Mais les taureaux sont entourés de bœufs. Chassons les bœufs, chassons le saint oflice , Prions le ciel que la foi s'affaiblisse , Limons leurs fers et dessillons leurs yeux

Par maint écrit où la vérité brille , La vérité , trésor plus précieux Que du Pérou l'opulente flottille; Et dans Madrid menant la vérité, Que suit bientôt sa sœur la liberté , Consolidons le pacte de famille.

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