‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 46 sur 106 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

L'autre monde, Zelmis, est un monde inconnu ,

Où s'égare notre pensée; D'y voyager sans fruit la mienne s'est lassée ;

Pour toujours j'en suis revenu.

J'ai vu, dans ce pays des fables, Les divers paradis qu'imagina Perreur :

Il en est bien peu d'agréables ; Aucun n'a satisfait mon esprit et mon cœur.

Vous mourez, nous dit Pylbagore; Mais sous un autre nom vous renaissez encore, Et ce globe à jamais est par vous habité. Crois-tu nous consoler par ce triste mensonge, Philosophe imprudent et jadis trop vanté ? Dans un nouvel ennui ta fable nous replonge. Mais à notre avantage on dit !a vérité.

Celui-là mentit avec gruce , Qui créa l'Elysée et les eaux du Léthé.

Mais dans cet asile enchanté, Pourquoi l'amour heureux n'a-t-il pas une place ? Aux douces voluptés pourquoi Ta-t-on fermé ? Du calme et du repos quelquefois on se lasse ; On ne se lasse point d'aimer et d'être aimé.

Le dieu de la Scandinavie ,

Odin , pour plaire à ses guerriers ,

Leur promettait, dans l'autre vie ,

Des armes , des combats et de nouveaux lauriers.

Attaché dès l'enfance aux drapeaux de Bellone ,

J'honore la valeur, à d'Estaing j'applaudis ; Mais je pense qu'en paradis On ne doit plus tuer personne.

Ln noble espoir séduit le nègre infortuné ,

Qu'un marchand arracha des déserts de l'Afrique. Courbé sous un joug despotique ,

Dans un long esclavage il languit enchaîné.

Mais quand la mort propice a fini ses misères ,

II revole joyeux au pays de ses pères ,

Kt cet heureux retour est suivi d'un repas.

Pour moi , vivant ou mort , je reste sur vos pas. Non, Zelmis , après mon trépas ,

Je ne chercherai point les bords qui m'ont vu naître : Mon paradis ne saurait être Aux lieux où vous ne serez pas.

Jadis au milieu des nuages

L'habitant de l'Ecosse avait placé le sien.

11 donnait à son gré le calme ou les orages ;

Des mortels vertueux il cherchait l'entretien ; Entouré de vapeurs brillantes, Couvert d'une robe d'azur,

11 aimait à glisser sous le ciel le plus pur ,

Et se montrait souvent sous des formes riantes. Ce passe-temps est assez doux; Mais de ces sylphes, entre nous , Je ne veux point grossir le nombre,

Jai quelque répugnance à n'être plus qu'une ombre ;

BE CHAMFORT. llî

Une ombre est peu de chose, et les corps valent mieux; Gardons-les. Mahomet eut grand soin de nous dire Que, dans son paradis, on entrait avec eux. Des houris c'est l'heureux empire ;

Là , les attraits sont immortels ; Hébé n'y vieillit point; la belle Cythérée , D'un hommage plus doux constamment honorée , Y prodigue aux élus des plaisirs éternels. Mais je voudrais y voir un maître que j'adore : L'Amour qui donne seul un charme à nos désirs, L'Amour qui donne seul de la grâce aux plaisirs. Pour le rendre parfait , j'y conduirais encore

La tranquille et pure Amitié , Et d'un cœur trop sensible elle aurait la moitié.

Asile d'une paix profonde , Ce lieu serait alors le plus beau des séjours ;

Et ce paradis des amours, Si vous vouliez , Zelraîs, on l'aurait en ce monde.

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