‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 79 sur 106 · A MADAME AGASSE · texte numérisé non relu

A MADAME AGASSE

Voici le moment où je commence à soulever mon âme, après le coup qui vient de l'accabler. C'est ce qui m'a empêché, mon aimable amie, de répondre à votre lettre. Un autre sentiment m'a empêché de courir à vous. J'ai craint , je l'avoûrai, j'ai craint votre présence autant que je la désire; j'ai craint d'être suffoqué en voyant, dans ces premiers jours, la personne que mon amie aimait le plus, et dont nous parlions le plus souvent. Le cœur sait ce qu'il lui faut. C'est de vous que j'ai besoin maintenant: j'irai vous voir au premier jour, mais le matin, vers les dix heures. Je ne réponds pas du premier moment ; mais je ne suffoquerai point, parce que mon cœur peut s'épancher auprès de vous. Mais quand je songe que ce même jour, et sans doute à cette même heure où je serai chez vous, elle vous verrait aussi. .. Je m'arrête, et ne puis plus écrire; les larmes coulent; et c'est, depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins malheureux.

J)E ClJAMfORT. 3o5

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LETTllE XIV.

A LA MÊMi:.

Paris, juillet 1789.

La veille du jour où j'ai reçu votre lettre, madame, j'avais vu M. Marmontel, et lui avais parlé de celle qu'il avait reçue de vous, avec les pièces justificatives attestant Tacte de vertu auquel vous vous intéressez. J'ai pris la liberté d'y joindre un petit mot de reproche sur son défaut de galanterie. Sa réponse m.'a prouvé que si, en devenant vieux, on est exposé à devenir paresseux , ou moins galant , on peut du moins continuer à se tenir en règle, et à mettre ses papiers en ordre. Il m'a montré votre paquet, bien étiqueté, entre ceux de vos rivales ; et il m'a dit que sa coutume était de répondre après la décision âe l'académie. Je m'imagine , madame , qu'il ne manquera pas à ce devoir ; mais, en tous cas, je me ferai, à cet égard, le suppléant de M. Marmontel , et je deviendrai , pour vous , le secrétaire de notre secrétaire.

Vous ne me paraissez pas bien appitoyée sur le décès de notre ami , feu le despotisme ; et vous savez que cette mort m'a très-peu surpris. C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète. Il vaut mieux que celui de sorcier , qui m'a été expédié par plusieurs de

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mes amis. Mais les femmes sont toujours plus polies, plus aimables que les hommes. Au reste, comme on ne scie plus les prophètes , et qu'on ne brûle plus les sorciers, je jouis, en toute sûreté, des honneurs de ma prévoyance. Mais , en vérité , il ne fallait qu'approcher du colosse pour s'apercevoir qu'il était creux et pourri, vernissé en dehors et vermoulu en dedans. Sa chute, pour avoir été trop soudaine, nous mettra dans l'embarras quelque temps : mais nous nous en tirerons.

Je voulais, ces derniers jours , aller causer avec vous , et récapituler les trente ans que nous venons de vivre , en trois semaines. Mais la chaleur accablante d'hier et d'aujourd'hui m'a retenu chez moi. J'irai me dédommager quand le thermomètre sera descendu de quelques degrés. Il y en a un qui ne descendra pas , c'est celui de l'amitié que je vous ai vouée, l'an cinquantième du règne de Claude-Louis xv. C'est une fort bonne raison de ne pas douter de mon tendre et respectueux attachement sous son successeur.

P. S. Voulez-vous bien vous charger de tous complimens pour M.... , et le prier de rendre le Mercure un peu plus républicain : il n'y a plus que cela qui prenne. Item, que la Gazette de France soit aussi haussée de plusieurs crans , dans la proportion respectueuse où elle doit être à l'égard du Mercure. Ajoutez , je vous demande en grâce , qu'à ce prix je lui pardonne la pudeur qui a voulu

DE CUAMFORT. 3o-y

me faire des bayonnettes, auxquelles il avait une foi trop peu philosophique.

Mercr Pms , P. Ti. n* i8.

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