LETTRE XIX
Paris , 12 août 179?-
Je continue, mon ami, de me bien porter ; mais je ne néglige point mon régime. J'ai fait , ce matin , le tour (le la statue renversée de Louis xv, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. C'était mon jour de visite aux rois détrônés; et les médecins priilosc|ihes disent que c'est un exercice très -salutaire. Vous serez sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ca sur moi.
De la place Louis xv, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée Le geapie remplissait le jardin , comme il eût fait celiji du Prato à Vienne, ou ceux de Postdam. La icule inondait les appartemens teints du sang de ses frères et de ses amis , et percés de coup5 de canon renvoyés en réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer le nom du roi ni celui de la reine; mais , en revanche , on y parla beancoup de Clia^ les \x et de Catherine de Médicis. Une vieille femme y racontait plusieurs traits de l'histoire de France. Un homme en haillons citait l'anecdote de la jatte et des
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gants de la duchesse de Marlborough , comme ayant été la cause d'une guerre : il se trompait ; elle fit faire une campagne de moins. Mais je me suis bien gardé de rétablir le texte ; j'aurais été pris pour un aristocrate : d'ailleurs , la méprise était si légère , et l'intention du conteur était si bonne.
Voulez vous savoir de combien de siècles l'opinion a cheminé depuis deux mois? Rappelez-vous le symptôme que je vous citais de la passion française pour la royauté , ce que je vous prouvais par la facilité avec laquelle les danseurs jacobins , sous mes fenêtres ,' passaient de l'air ça ira à l'air viue Heni'L iv ! Eh bien ! cet air est proscrit ; et, au moment où je vous parle , la statue de ce roi est par terre: rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la république, trouveraient siir leur chemin la Henriade et le Lodoïx de l'université. Non, cela n'est plus à craindre ; et je suis sur même que le Fersalicas avces de nos poèmes latins modernes ne protégera pas Versailles. 11 ne fallait rien moins que la cour actuelle pour opérer ce miracle; mais enfin , elle l'a fait : gloire lui soit rendue ! Je n'ai plus le moindre doute à cet égard , depuis que j'ai entendu les discours très-peu badauds des Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma ^site. Pour moi , le peyi de badauderie qui me reste , m'a engagé à lire quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis xv. Que
DE CHAMT'ORT. OfQ
croiriez-vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon , qui avait caché là son immortalité. Cela ne vous paraît-il pas l'emblème de la protection intéressée , accordée aux beaux-arts par un despote orgueilleux , et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste^ homme de génie , qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un tyran? Plus j'étudie l'homme , plus je vois que je n'y vois rien. Au reste, il serait plaisant que Girardon se fût dit en lui-même ": « La gloire de ce roi ne durera pas , sa statue sera renversée par la postérité indignée de son despotisme ; et son cheval , en levant le pied, parlera de ma gloire aux regardans. » Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on pourrait souhaiter aux Racine et aux Boileau.
A propos de roi , ou m'a dit qu'on parlait de vous pour l'éducation du prince royal. J'y trouve une difficulté. Comment saurez-vous quel métier il faut faire apprendre à votre élève , en cas que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde : cette difficulté vaut bien quon la propose.
Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil , et par conséquent qu'un mauvais génie ne l'ait pas placé , il y a sept ou huit jours, comme le bruit en-avait couru. Il trouvera ce métier bien doux , auprès de celui de président de section, qu'il a fait pendant la terrible nuit d'avant hier. Un président de section
était, en ce moment , un composé de commissaire (le quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant-criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres étaient là qui attendaient ses ordres , comme il arrive niand le pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux affaires étrangères , quoique je n'aie jamais pu , pendant deux mois , obtenir de lui une épreuve de la Gazette de France , tandis qu'il la faisait sous mon nom. Je n'ai pas de rancune.
Adieu , mon cher ami ; je vous aime et vous embrasse très-tendrement : vous voyez que , sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est pas que le calme soit rétabli , et que le peuple n'ait , encore cette nuit , pourchassé les aristocrates , entr'autres les journalistes de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les contre- temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf, qui , pendant trois années , a parlé sans cesse de sa sublime constitution , mais qui va la détruire , et dans le vrai , n'a su organiser encore que l'insurrection, C'est peu de chose , il est vrai ; mais cela vaut mieux que rien.
Adieu , encore une fois ; je vous espère sous huitaine , ainsi que notre cher malade. Je ne vous ai point parlé de lui , parce que je vais lui écrire.
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