‹ Œuvres complètes de Chamfort (volume 2)Chapitre 88 sur 106 · A SES CONCITOYENS · texte numérisé non relu

A SES CONCITOYENS

EN RliPOîSSE AV\ CALOMMKS DE TODIEZEK-DUBY.

Je suis l'objet des calomnies atroces de Tobie. zen-Duby.

Quel est le citoyen qu'il ose accuser d'aristocratie? c'est un homme chez qui l'amour de la liberté et de l'égalité a été la passion de sa vie entière; connu dès long-temps par sa haine pour la noblesse^ haine qu'on représentait alors comme une manie blâmable par son excès ; qui, dans une comédie ( le Marchand de S?njrne ) faite il y a plus de vingt ans, et encore fréquemment jouée sans aucun changement , a mis les nobles sur la scène , les a fait vendre au rabais^ et finalement donner pour rien.

C'est un homme à qui cette prétejidue manie contre la noblesse a dicté les morceaux les plus vigoureux, insérés dans le livre sur Vordre américain de Cincinnatus, ouvrage publié en 1786, et qui porta les plus rudes coups*à l'aristocratie française, dans l'opinion publique.

Ce même Chamfort n'a cessé depuis d'envoyer à divers journaux patriotes, sans se nommer, sans chercher d'éclat, tout ce qu'il a cru utile à la chose

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publique: aussi, la cour et l'aristocratie, qui ne l'ignoraient pas, n'ont-elles cessé de le faire déchirer dans leurs journaux; et son nom s'est trouvé, comme de raison, sur toutes les listes de proscription de la cour et de l'aristocratie.

Certes, ni la cour, ni l'aristocratie n'avaient tort; et si quelque liazard particulier faisait ouvrir certains porte-feuilles où se trouvent plusieurs de mes lettres, écrites dajis toutes les époques de la révolution^ on y verrait que mes principes républicains étaient bien antérieurs à la république.

Voilà ce qui est connu de tous ceux qui me connaissent.

Veut-on savoir maintenant quel est Tobiezen- DubyPson patriotisme? mais ce serait une dérision que d'en parler. Lui-même, dans sa lettre à la citoyenne Roland, où il demande une place, lui-même date ce patriotisme du 7 juillet 1792: et cette date est im peu trop récente. Il faut bien qu'il reconnaisse que ce titre est assez faible, puisc[u'il s'appuie des droits que lui donne à cette place im otivrage de son père sur les monnaies des barons et des prélats de France ; puissante recommandation, en effet, pour un patriote de sa trempe; aussi s'est-il porté pour continuateur de cette sottise aristocratique, publiée par lui en 1 790, appelée par lui , en 1 79 % ouvrage national. Remarquez bien les dates.

Laissons donc là le patriotisme de Tobiezen- Duby; et ne parlons plus que de Tobiezen-Duby lui-même : c'est bien assez.

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Mais ne l'imitons pas dans ses divagations. Je ne me permettrai de citer contre lui que des faits appuyés de pièces justificatives.

Vous tous, vrais jacobins, qui , faute de le connaître , l'avez admis parmi vous , l'avez placé dans votre comité de correspondance, l'avez chargé d'en faire les extraits et de les lire à votre tribune ; vous tous, hommes droits et purs , qui voulez que les dénonciations soient un moyen de châtiment ou de répression contre les aristocrates et les traîtres, mais qui ne voulez pas qu'elles soient , dans les mains des intrigans , vine arme contre les républicains , venez à la bibliothèque nationale , vous y verrez les preuves de ce que j'avance.

Vous verrez ce prétendu républicain qui donne le nom servile àe patron à l'un de ses collègues, lequel lui avait rendu quelques services, par une surprise dont bientôt s'est repenti \q patron trop facile.

Vous verrez le créateur de la formule : au ministre Roland^ respect^ vous le verrez protégé par Le Noir, dont il vante la sensibilité d'âme^ auquel il voue une reconnaissance éternelle.

Placé auprès de Joly, garde des estampes, Tobiezen-Duby écrit à Le Noir : M. Joly est V homme de la bibliothèque pour lequel j'ai le plus de respect^ d'égards et d'estime; homnrd^e rendu en 1788, qui n'a pas empêché le même Tobiezen-Dubj de soUiciter , en 1 792 , la place de ce même Joly, qui est ^ dit-il, au moment de la perdre par un juste châtiment de son aristocratie.

Voilà ce qu'il écrit avec vénération à l.i i>ertueuse Roland de septembre i']<^i ^ femme Roland en septembre 1793.

Que dites- vous , citoyens ! n'est ce pas là le vil caractère et la marche tortueuse d'un intrigant de l'ancien régime, d'un intrigant du nouveau, tartufe de probité, tartufe de patriotisme? Je supprime ici nombre de traits consignés dans les dépôts de la bibliothèque, et qui montreront à nu son caractère : jalousie , ambition, orgueil, haine pour ses confrères bien avant la révolution , lorsque le patriotisme hypocrite d'un méchant ne pouvait servir de voile à ses manœuvres et à ses perfidies.

En attendant que vous voyez de vos yeux , que vous touchiez de vos mains , les preuves écrites de la perversité de Tobiezen-Duby, parcourez seulement ses trois dénonciations contre la bibliothèque; car il en a fait trois.

C'est une chose curieuse de le voir allonger ^ raccourcir, la liste des dénoncés, alléger le poids sur celui-ci, l'aggraver sur celui-là, selon ce qu'il juge convenable à son intérêt personnel, d'après le moment et les circonstances.

Voyant sa première délation tombée dans le mépris, Tobiezen-Duby, le flatteur des anciens ministres , gronde le ministre trompé. Pour accré^ diter son absurde dénonciation, pour la faire croire pure et désintéressée, il proteste aujourd'hui qu'il ne veut point de place. Venez, citoyens , à la bibliothèque, vous assurer que, depuis cinq ans,

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la vie de Ïobiezen-Duby n'est qu'un tissu d'intrigues, d'abord pour avoir une place , puis pour en avoir une meilleure, puis pour se faire donne un logement.

Remarquez sur-tout son impudente audace , dès que, sortant du cercle des accusations vagues, il articule un fait précis ; par exemple , lorsqu'il ose m'accuser d'avoir donné ma voix à Rqffet. J'ai affirmé et j'affirme encore que ce fait est faux. Je demande qu'on consulte la liste des votans ; et si cette liste n'existe pas , je défie tout homme , quel qu'il soit, et fut-ce Tobiezen - Duby luimême, d'oser dire qu'il m'a vu ce jour-là à la section.

A cela , que répond Tobiezen-Duby ? Rien. Il redouble de fureur et de calomnies , sans revenir sur le seul fait positif qu'il ait allégué contre moi. Ne reconnaissez-vous pas là , citoyens , un homme qui n'écoute que sa haine ^ sa haine aveugle , et foule aux pieds sa conscience ?

Comment cherche-t-il à couvrir cette honte ? il fait de nouveaux efforts pour exciter contre moi les jacobins , contre moi qui , même avant que les sociétés populaires fussent mises sous l'égide de la constitution , n'ai cessé ( mille témoins existent ) de dire et de répéter : « Sans » les jacobins , point de liberté , point de répu- » blique. »

Il me prétend lié avec le ministre Roland, moi qui , de notoriété publique , n'ai eu avec lui que

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les relations nécessitées par ma place. Et cette place l'avais-je sollicitée ? l'avais-je désirée ? y avais-je seulement songé? connaissais-je , même de vue , le ministre Roland ?

Il me prétend lié avec la Gironde , dont je n'ai jamais vu un seul membre , que dans des rencontres rares , imprévues et fortuites.

Ici , je porte un défi public à quelqu'homme que ce puisse être , de dire qu'il m'ait jamais vu chez un seul député de la Gironde , et qu'il ait jamais vu un seul d'entre eux chez moi. De plus , grand nombre de personnes savent et peuvent se rappeler que mes idées ont été en opposition absolue avec les leurs sur presque toutes les questions importantes , comme la garde départementale , le jugement de Louis Capet , l'appel au peuple et plusieurs autres.

Observez que ces mensonges de Tobiezen- Duby , et quelques atitres non moins odieux , se produisent, comme par supplément, par surabondance , dans sa troisième dénonciation ; c'est-àdire, dans le troisième accès de sa fièvre calomnieuse.

' Que penser, citoyens , de celui qui , convaincu de faux sur un fait grave , le fait relatif à Raffèt , répète hardiment ses autres impostures , en ajoute de nouvelles non moins faciles à repousser; et da«îs son emportement essaye de provoquer contre moi des passions personnelles dans les magistrats du peuple les plus estimables, les plus estimés;

appelle au secours de sa haiue les plr.s fidèles mandataires du peuple , les sociétés les plus patriotiques , toutes les autorités constituées , c'està dire, veut mettre ce qu'il y a de plus vil et de plus odieux sous la protection de ce qu'il y a de plus respectable ?

Mais non ; les sociétés populaires , les autorités constituées, sont et resteront justes, en dépit des intrigans , des calomniateurs , de Tobiezen-Duby. Elles peuvent, il est vrai , dans la crise d'un orage révolutionnaire, être surprises et trompées pour un moment ; mais bientôt éclairées, parce qu'elles veulent l'être , elles brisent avec indignation le piège qu'on leur a tendu , et repoussent avec dédain le fabricateur du piège : leur justice appelle à soi la justice publique , dont la leur est ellemême une grande portion. Dans le court intervalle où la calomnie voudrait séparer ces deux justices qui doivent n'en être qu'une , j'appelle sur moi l'une et l'autre , j'attends leurs regards , je les désire ; et à cet instant même , tandis que vous me lisez, républicains , je jouis de la certitude de les voir se réunir pour moi et confondre Tobiezen-Duby.

Tobiezen-Duby aura donc beau faire ; il restera ce qu'il est , et moi je resterai ce que je suis : lui, vrai ou faux patriote dn 7 juillet 1792, faux républicain de 1793, car les intrigans et les calomniateurs sont de faux républicains ; moi , révolutionnaire de fait et de notoriété publique avant la

révolution; républicain de principes et de coenr, même avant la république.

Telle est la force , tel est l'empire de ce sentiment consolateur , de se dire à soi-même , je v'wrai^je mourrai républicain, qu'une détention de vingt années n'eût pu l'affaiblir dans mon âme ; et 3 je le proteste de nouveau , rien de ce qui tient , rien de ce qui tiendra à la révolution , ne m'empêchera d'appartenir du fonds du cœur, et jusqu'au dernier soupir , à la révolution , et au complément de la révolution , à la république, à la république une et indivisible.

P. S. Encore un mot , citoyens ; convaincu dès long- temps qu'il importait au salut public que tous les salariés du peuple , sans exception, fussent au-dessus du soupçon même , doctrine que je professe depuis trois ans , j'allai , l'un des premiers jours d'août , au comité de surveillance de notre section (celle de 1792) , sur les premiers bruits vagues qu'on clîerchait à répandre contre la bibliothèque.

Là , j'ai déposé sur le bureau un écrit dans lequel je demande que tous et chacun de ses membres soient examinés sur leurs actions, sur leurs principes et leurs senti mens. Observez que cette démarche si nette et si franche de ma part, antérieure d'un mois à notre détention , a probablement frappé les autorités constituées ; et leur conduite à notre égard choque beaucoup Tobie-

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zen : car il n'est pas aisé Tobiezen-Duby ! il veut qu'on croye à ses calomnies bien vite et pour toujours, et que tout soit fini.

Il en a pourtant tiré un fruit ; c'est de m'avoir mis dans le cas de confirmer ^ par ma démission que j'ai donnée , mes principes sur les salariés du peuple. On peut m'objecter sans doute que c'est avoir beaucoup trop de respect pour les calomniateurs : soit , mais le premier devoir d'un républicain est de rester fidèle à ses anciens principes.

Je laisse là ses impostures qui lui appartiennent, et je cherche d'où lui vient son audace avec de si faibles moyens personnels. Ne trahirait-il pas lui-même son secret , par le début de sa première dénonciation imprimée? Je suis jacobin et ardent républicain , dit-il. Et aussitôt , enhardi par ces deux noms qu'il usurpe , il lance , comme d'un poste sûr , tous les traits de la calomnie. Citoyens, vous vous avez vu quel républicain c'était ; jugez quel jacobin ce peut être.

Il a cru , le lâche î que , sous l'abri de ces deux titres , il pouvait tout se permettre ; il a cru que nul n'oserait aller , derrière ces retranchemens , lui arracher son masque et ses méprisables armes; il s'est trompé. Lui jacobin ! non , il ne l'est pas. C'est moi , qui , sans en porter le titre , le suis en effet et de principes et d'âme ; moi qui, en juillet 1791 , après le massacre du Champ-de- lyiars » entraîné , malgré mon état de maladie et de souffrance, par une force irrésistible, courus. aux ja-

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cobins, moi vingtième ou trentième.. . j'ignore le nombre , mais la salle était alors déserte. Où était alors Tobiezen-Diiby ? Etait-ce chez vous , jacobins, qu'il cherchait un refuge? Je ne crois pas qu'il fut là. Quoi qu'il en soit , je m'y présentai ; je fus admis parmi vous , et même dans votre comité de correspondance, où cet homme vient de so glisser. Il est vrai qu'aux approches de l'hiver , ma déplorable santé, qui suspend trop souvent mes travaux , et qui surtout m'interdit les grandes assemblées , me força , par degrés , à me priver des vôtres , toujours plus brillantes et plus nombreuses. La patrie, il est vrai, n'était pas encore sauvée ; mais Taffluence , toujours croissante parmi vous , semblait le garant de son triomphe et du vôtre ; et dans le redoublement des incommodités que la foule me cause, je n'étais plus soutenu par ce sentiment si impérieux sur certaines âmes , ce je ne sais quel attrait attaché aux périls trèsinstans (*).

Ce malheur, je veux dire les infirmités phvsiques qui m'interdisent les giandes assemblées, malheur réel pour tout vrai citoyen , Tobiezen Duby en profite pour me calomnier auprès des assemblées de section. Il me prête , à ce sujet , iiu

(i) Il est de fait que, de tous les lieux où l'affluence est grande, et d'où l'on ne peut sortir sans se rendre importun, il n'y a que les jacobins où j'aie jamais été, et toujours dans les crises violentes de l'année Ï791. Le moment que j'avais choisi pour me présenter, en est une prouTc suffisante.

propos aiissr absurde qu'infâme, digne d'un vieil et stupide aristocrate de château, et que, par cette raison , je voue au mépris public , ainsi que l'homme qui a la bêtise de me l'attribuer.

J'apprends que Tobiezen-Duby, après avoir rempli le rôle àa persécuteur de la bibliothèque nationale , a osé , en cherchant à se justifier à la tribune des jacobins, usurper le rôle de persécuté pour ses opinions par les citoyens qu'il a dénoncés , et tâche d'appeler sur lui l'intérêt attaché à ce second rôle.

Bien loin de l'avoir persécuté , je réponds affirmativement que son patriotisme auquel on eût applaudi , était parfaitement ignoré de ceux qu'il 3i persécutés véritable me.

J'affirme de plus, qu'avant sa dénonciation, nul de ses confrères qu'il accuse ne lui pariait et ne parlait de lui, que lui-même ne parlait à aucun d'eux, depuis son entrée à la bibliothèque sous Le Noir: ce qui était fort simple , vu la différence des fonctions respectives qui ne les mettait point en rapports.

On défie donc Tobiezen-Duby d'articuler un seul acte de persécution de la part de ses confrères ; et, quant à moi, la seule persécution qu'il puisse citer , c'est d'avoir , à mon entrée en place , accru ses appointemens de 4oo livres. Il est vrai que, dans sa lettre à la i^er tueuse citoyenne Roland , il demanda la place de garde des estampes , ou au moins une augmentation de 1 200 livres avec un

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