‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 10 sur 41 · TROISIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

TROISIEME TABLEAU

Première motion du Palais-Royal.

.L'histoire morale de 3a révolution n'est pas d'un moindre intérêt que son histoire politique ; et si, dans la rapidité de tant d'événemens extraordi-

naires , il eût pu se trouver un spectateur tranquille et indifférent, qui , passant tour à tour de Paris à Versailles et de Versailles à Paris , eût entendu et comparé les discours et les opinions , il eût joui du plaisir attaché au plus grand contraste qui puisse, à cet égard , exister parmi les hommes; il eût senti la vérité de l'observation que nous avons déjà indiquée , qu'il y a des, nations moins différentes entre elles que ne l'étaient en France la classe qui gouvernait et celle qui était gouvernée.

On a peine à se figurer quel fut Tétonnement de la cour , des ministres , des nobles en général, en apprenant que le peuple avait forcé les prisons de l'abbaye pour en tirer les gardfcs françaises. Mais cet étonnement mêlé de mépris et d'indignation, ressemblait à celui que des maîtres ont pour des esclaves révoltés , dont la punition e^t infaillible. Tous les dépositaires de l'autorité , dans quelque grade que ce fût , accoutumés à la regarder comme leur propriété particulière , ne pouvaient concevoir et plaignaient presque l'audacieuse démence qui venait de se permettre un pareil attentat : le plus grand nombre, demeuré étranger au progrès des idées générales, n'avait pas le plus léger pressentiment sur les approches d'une révolution que la partie éclairée de la nation regardait comme inévitable , sans pouvoir ' toutefois en calculer le terme ni la mesure. Quant aux maximes de liberté publique, de souveraineté

nationale, de droits des hommes , devenues, quelques mois après, constitutionnelles , ces axiomes ne semblaient à la plupart des privilégiés que des blasphèmes d'une philosophie nouvelle ; et ceux qui , plus instruits , en étaient moins surpris ou moins indignés, ne les considéraient que comme des principes spéculatifs qui ne pouvaient jamais avoir d'application , et qui , dans une nation destinée , selon eux , à un esclavage éternel , perdraient infailliblement les insensés capables de les croire admissibles dans la pratique. C'est ce qu'on vit peu de jours après , lorsque M. de La Fayette, député à l'assemblée nationale, vint proposer un projet de déclaration des droits de l'homme et du citoyen , et dire qu'on pouvait rendre la France libre comme l'Amérique. Cette idée , pardonnable peut-être à un philosophe ou à un avocat (c'était presque la même chose dans les idées de la cour), parut le comble de la folie dans la bouche d'un jeune gentilhomme , qui se dégradait lui-même, et qui de plus attirait sur lui les vengeances du despotisme forcé à regret d'envelopper un chevalier français dans la proscription de tous ces hommes sans naissance, de tous ces gens de rien qui partageaient ses prin- ' cipes et son espoir.

Telle était , à Versailles , l'illusion générale parmi tous les ennemis du peuple , lorsqu'ils apprirent la sortie des gardes françaises prisonniers à l'abbaye. Les ministres , en partageant l'in-

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dignation qu'elle excitait, réprimèrent néanmoins les premiers monvemens de leur fureur. Ils se rassuraient en songeant qu'ils avaient à leurs ordres une armée prête à punir les rebelles. Ils dictèrent au roi une réponse mesurée, qui calma le peuple sans dissiper ses inquiétudes. Pendant ce temps , les maîtres de la force armée environnaient de troupes et de canons l'assemblée nationale ; et , tandis qu'elle s'occupait à rédiger les droits de l'homme et du citoyen , elle était menacée d'une prochaine destruction.

Déjà Paris , qui votait pour la liberté , était menacé des plus grandes violences. Déjà se développait un plan d'attaque dont le succès paraissait infaillible. Les vives clameurs de la capitale éveillent enfin les alarmes des représentons , et l'éloquence de Mirabeau les décide à demander au roi la retraite des troupes. Dans la soirée du 10 juillet , une députation de vingt-quatre membres , présidée par l'archevêque de Vienne , est reçue dans ce même palais qui recelait les conspirateurs ; elle présente au roi une adresse pleine d'énergie et de raison , pour le décider à éloigner sans délai les régimens nombreux , les trains d'artillerie, et tous les apprêts d'incendie et de meurtre qu'on étalait (l'une manière si terrible aux yeux des Français.

Dans cette adresse , où l'on avait épuisé toutes les armes c t l'éloquence, on avait prédit les suites que devait avoir l'appareil formidable qui mena-

çait le peuple, et l'on proposait au roi les moyens de tout prévenir.

« La France , lui disait-on , ne souffrira pas » qu'on abuse le meilleur des rois , et qu'on l'é- » carte , par des vues sinistres , du noble plan » qu'il a lui-même tracé. Vous nous avez appelés » pour fixer , de concert avec vous , la constitu- » tion , pour opérer la régénération du royaume. » L'assemblée nationale vient vous déclarer que » vos vœux seront accomplis , que vos promesses » ne seront point vaines ; que les pièges, les dif- » ficaltés , les terreurs , ne retarderont point sa » marche, n'intimideront point son courage. »

On entrait dans les détails de tous les dangers qu'occasionnait le rassemblement des troupes , et l'on ajoutait :

« Il est d'ailleurs une contagion dans les moti- » vemens passionnés. Nous ne sommes que des » hommes: la défiance de nous-mêmes, la crainte » de paraître faibles , peuvent entraîner au-delà » du but. Nous serons obsédés d'ailleurs de con- » seils violens et démesurés; et la raison calme, la » tranquille sagesse , ne rendent pas leurs oracles » au milieu du tumulte , des désordres et des » scènes factieuses. Le danger est plus terrible en- » core ; et jugez de son étendue par les alarmes » qui nous amènent devant vous : de grandes » révolutions ont eu des causas bien moins » éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux na- » tions (on n'osait dire aux rois) s'est annoncée

Kjl OEUVRES

» d'une manière moins sinistre et moins formi- » dable , etc. »

Le mpnarque , dont on dictait les paroles , fit une réponse ambiguë , et' persista dans le projet de conserver autour de lui toutes les forces qu'il prétendait nécessaires au bon ordre et à la tranquillité publique.

Cette démarche de l'assemblée nationale , cette confiance dans la parole du roi , confiance que Paris ne partagea point , déterminèrent les ministres à presser l'exécution de leur projet. La disgrâce de M. Neclœr , qui désapprouvait toutes ces mesures , était résolue ; mais elle ne devait avoir lieu que dans la nuit du 14 au i5. Les conjurés , impatiens , devancèrent l'exécution de ce projet , et crurent faire un grand pas en précipitant le départ du seul ministre qui leur était contraire. Dès le 1 1 , on lui fit donner l'ordre de sortir du royaume dans vingt-quatre heures et avec tout le. secret possible. II obéit si exactement , que son frère et sa fille, en présence desquels il avait reçu la lettre de cachet , n'en furent instruits par lui-même que lorsqu'il fut arrivé , le lendemain 1 1 , à Bruxelles. Paris reçut le même jour à midi cette nouvelle inattendue. Celui qui l'apporta au Palais-Royal fut traité comme un insensé , et pensa être jeté dans le bassin : mais bientôt elle se confirma , et il ne fut plus permis d'en douter. Le jardin était rempli de groupes menaçans ou mornes. Alors parut au milieu d'eux

DE CHAMFORT. IQ?)

un jeune homme , Camille Desmoulins. Il faut l'écouter lui-même: «Il était deux heures et de- » mie. Je venais sonder le peuple. Ma colère contre » les despotes était tournée en désespoir. Je ne » voyais pas les grouppes , quoique vivement » émus ou consternés , assez disposés au sou- » lèvement. Trois jeunes gens me parurent agités » d'un plus véhément courage : ils se tenaient » par la main. Je vis qu'ils étaient venus au Palais- » Royal dans le même dessein que moi. Quelques » citoyens passifs les suivaient : « Messieurs , leur » dis-je , voici un commencement d'attroupe- » ment civique : il faut qu'un de nous se dévoue, » et monte sur une table pour haranguer le peu- » pie. — Montez-y. — J'y consens... » Aussitôt je » fus porté sur la table , plutôt que je n'y montai. » A peine y étais-je , que je me vis entouré d'une » foule immense : voici ma harangue que je n'ou- » blierai jamais :

j> Citoyens , il n'y a pas un moment à perdre. » J'arrive de Versailles ; M. Necker est renvové : » ce renvoi est le tocsin d'un St.-Barthélemi de » patriotes ; ce soir tous les bataillons suisses et » allemands sortiront du Champ-de-Mars pour » nous égorger. Il ne nous reste qu'une res- » source, c'est de courir aux armes , et de prendre » une cocarde pour nous reconnaître.

» J'avais les larmes aux yeux; et je parlais avec » une action que je ne pourrais ni retrouver , ni » peindre. Ma motion fut reçue avec des applauii i3

» dissemens infinis. — Quelles couleurs voulez- » vous ?. . . . Quelqu'un s'écria : — Choisissez. — » Voulez -vous le verd , couleur de l'espérance, » ou le bleu de Cincinnatus , couleur de la liberté » d'Amérique et de la démocratie? — Des voix » s'élevèrent : — Le verd , couleur de l'espérance... » Alors je m'écriai : — Amis, le signal est donné: » voici les espions et les satellites de la police qui » me regardent en face. Je ne tomberai pas du » moins vivant entre leurs mains.... Puis tirant » deux pistolets de ma poche , je dis : — Que

» tous les citoyens m'imitent Je descendis ,

» étouffé d'embrassemens : les uns me serraient » contre leurs cœurs ; d'autres me baignaient de » leurs larmes. Un citoyen de Toulouse , crai- » gnant pour mes jours , ne voulut jamais m'a- » bandonner. Cependant on m'avait apporté du » ruban verd : j'en nus le premier à mon chapeau , » et j'en distribuai à ceux qui m'environnaient. » Telle fut la première motion qui établit l'insurrection au Palais-Royal et donna le signal de la liberté. Le citoyen qui eut le courage de la faire , s'est encore distingué depuis par des ouvrages pleins de talent, où la gaîté, la hardiesse, plusieurs saillies heureuses, et même quelques grandes pensées , demandent et obtiennent grâce pour des des folies burlesques , des disparates bizarres : défauts qui , dans ces temps orageux , contribuaient plutôt qu'ils ne nuisaient au succès de ces ouvrages.

On peut citer ce jeune homme comme un exemple mémorable des rapides effets de la liberté. Il a lui-même raconté depuis, que , né avec une âme timide et un esprit pusillanime , l'une se trouva tout d'un coup échauffée d'un courage intrépide , et l'autre comme éclairé d'une lumière nouvelle. Sans doute cette même influence de la révolution prochaine se fit sentir à tous les jeunes gens dont l'âme était née pour elle , et qui, des ténèbres où la servitude publique devait tenir enfouis leurs talens ou leurs vertus, passaient, subitement et contre leur espérance , au grand jour de la liberté , qui devait développer ces mêmes vertus et ces mêmes talens.

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