‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 12 sur 41 · CINQUIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

CINQUIEME TABLEAU

Bustes de MM. d'Orléans et Necker portés en triomphe et brisés à la place Louis-xv.

Les tableaux précédens ont suffisamment fait concevoir quel était le trotible , le désordre , l'agitation de Paris. Chaque instant y apportait de Versailles des nouvelles qui , vraies ou fausses, redoublaient la fermentation générale. Les lieux publics, les jardins, les cafés, n'offraient partout que desgrouppes d'hommes avides de parler ou empressés d'entendre; et, dès le matin de cette journée mémorable , un pressentiment inquiet avait fait sortir de leurs maisons les citoyens les

plus paisibles. Les amis , les voisins se visitaient ; les indifférens même s'abordaient avec cet air de confiance, de bienveillance mutuelle , qui naît du sentiment d'un péril et d'un intérêt commun. Dès la veille, un bruit sourd s'était répandu que M.Necker était disgracié , et l'on connaissait les dispositions de la cour peu favorables pour ce ministre. Elle pardonne rarement à ceux qui ont été l'objet d'un enthousiasme universel, comme il l'avait été le jour de la séance royale ; et de pareils triomphes sont représentés , par les courtisans , comme de cruelles offenses pour le trône. Cependant, telle était à Paris l'opinion qu'on avait de M. Necker , du besoin que la cour même avait de lui , qu'on supposait la cour convaincue de cette vérité , autant que la capitale. Cet homme célèbre jouissait alors , dans une monarchie, d'une popularité que les démagogues les plus heureux ont rarement obtenue dans les républiques: on se plaisait à voir en lui l'homme du peuple et l'ami de la liberté. Il l'était en effet, mais dans des limitations alors inconnues , qu'il n'a laissé entrevoir depuis que successivement et par degrés, jusqu'à l'instant où il les a enfin exprimées et motivées, dans un ouvrage composé après son départ , et qui ne lui a pas rendu la faveur nationale. Revenons à ce moment du 12 juillet, qui associe le triomphe de M. Necker aux premiers mouvemens de la liberté naissante.

A peine la nouvelle de sa disgrâce et de son dé-

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part fut-elle répandue et confirmée , la consternation devint générale. Elle se manifesta par des emportemens, par une fureur aveugle qui porta une partie du peuple à incendier plusieurs barrières : chez les citoyens d'une classe plus éclairée , elle se montra par une douleur profonde, mêlée d'indignation : bientôt elle se caractérisa par tous les signes qui annoncent une calamité publique. En un mot , on retrouva par-tout le deuil de la patrie. Tandis que des multitudes de citoyens ferment les grands théâtres, interdisent les petites salles des boulevards où le peuple se porte habituellement , tandis que l'on commandait à tous des pensées sévères, quelques-uns conçurent l'idée d'un spectacle nouveau , à la fois triomphal et funèbre , qui annonçait en même temps la confiance et la terreur. Dans le cabinet de Curtius , étaient en cire coloriée un grand nombre de bustes d'hommes célèbres. On y saisit ceux de M. Necker et de M. d'Orléans, qu'on croyait enveloppé dans la disgrâce du ministre. On les couvre de crêpes , ainsi que le tambour qui les précède. On les porte des allées du boulevard du Temple dans la rue Saint-Martin , au milieu d'un cortège innombrable qui se grossit à chaque pas. Le cri répété , chapeau bas! fait un devoir aux passans de saluer ces images révérées. Le guet à cheval du poste de la Planchette reçoit du peuple l'ordre d'escorter les porteurs. La garde de Paris cède aussitôt à cette volonté générale. On se précipite de toutes

les issues, pour voir cette nouveauté républicaine. On en augmente sans cesse la pompe tumultueuse, bizarre, et cependant imposante. Tout s'anoblissait par l'idée d'honorer avec éclat deux hommes qu'on croit victimes de leur généreux amour pour le peuple. Les rues Grenéta , Saint-Denis , la Féronnerie , Saint-Honoré , par où passent successivement les images devenues momentanément l'objet du culte public , contiennent à peine les flots de citoyens qui se succèdent avec une rapidité toujours croissante.

C'est avec cet immense cortège que les bustes arrivent à la place Vendôme. On les promène autour de la statue de Louis xiv O changemens

opérés par la révolution d'un siècle ! Là, fut élevé, par l'adulation serviie d'un courtisan , le bronze de ce monarque, qui, d'un regard, faisait trembler sa cour , vit près de soixante ans son peuple

uses genoux; et maintenant Ce sont les suites

de son despotisme , de son faste orgueilleux , qui , de loin , préparaient les afflictions douloureuses d'un de ses petits-fils. L'esprit du peuple est changé. Ce ne sont plus ces Parisiens , ridicules héros de la fronde, fuyant devant quelques soldats soudoyés pour contenir ou châtier des bourgeois : c'est pourtant ce que l'on croyait ; mais on se trompa. Un détachement de Royal-Allemand se précipite sur ces bourgeois devenus citoyens , qui ne prennent point la fuite, comme les stipendiâmes s'en étaient flattés. L'action fut vive; plu-

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sieurs personnes y furent blessées. Un cavalier de Royal-Allemand fut tué d'un coup de pistolet par un médecin. Le cortège écarte enfin la troupe et continue sa route avec une ardeur nouvelle. On voulait se rendre aux Tuileries par la place Louis-xv. Là, commença l'exécution manifeste des projets hostiles de la cour contre les citoyens. Un détachement de dragons se précipite à coups de sabres sur l'innombrable multitude qui s'y était rassemblée pour voir passer les bustes de MM. Necker et d'Orléans. Le porteur de la première effigie fut tué , le buste mis en pièces : incident qui , dans les siècles où la superstition changeait tout en augure, serait devenu un présage menaçant pour la personne de M. Necker , ou du moins pour la durée de sa faveur populaire. François Pépin, qui portait l'effigie de M. d'Orléans, reçut un coup d'épée dans la poitrine , de la main de l'officier qui commandait le délachemeut, et fut encore atteint d'un coup de pistolet à la jambe gauche. Un garde-française fut tué par un dragon ; mais un soldat de la garde de Paris, qui avait vu d'où le coup partait, tua à son tour, d'un coup de fusil , le dragon, dont les dépouilles furent portées au Palais-Royal. Le cortège des patriotes, sans armes , étonné plus qu'effrayé de cette course à bride abattue , de ce cliquetis de sabres , de ces images brisées, de ce sang , de ces morts , fut forcé de se diviser. Une partie se porta vers le quai , une autre rebroussa chemin Dar le boulevard; et ceux

qui occupaient le milieu de la scène entrèrent pêle-mêle clans les Tuileries par le Pont-Tournant. C'est le sujet d'un autre tableau.

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