‹ Œuvres complètes de ChamfortChapitre 17 sur 41 · HUITIEME TABLEAU · texte numérisé non relu

HUITIEME TABLEAU

Action des Gardes-Françaises contre Boyal-Allemand , vis-à-vis le dépôt , Chausst'e-d'Antin.

Dans le trouble et les alarmes qu'inspirait aux ministres l'inquiétante disposition des troupes et surtout des gardes-françaises, on avait pris soin d'opposer à ceux-ci des rivaux redoutables ; et c'était ce qui avait fait préférer le régiment de cavalerie Royal-Allemand , dont la tenue paraissait excellente, que l'on croyait plein de bravoure et très -attaché à son colonel, M. de Lambesc ,

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dès long-temps odieux par une férocité grossière, excusée en partie sous l'apparence d'un zèle ardent pou» la discipline. Cet homme avait paru digne d'être un des principaux instrumens des projets ministériels. Nous venons de voir à quels excès il s'était porté contre le peuple , mot qui , pour lui et pour ses pareils , équivalait à celui de populace. Cette violence imprudente et prématurée , si heureuse par les désastres qu'elle prévint , produisit , dans cette même journée , des é énemens utiles à la révolution. Cet assemblage de circonstances préparées pour elle comme par une providence bienfaisante , cette fatalité qui fit tourner à la ruine des oppresseurs toutes les mesures concertées pour le succès de leurs entreprises , tandis qu'au contraire les malheurs appareils et passagers du peuple , ses fautes même et celles de ses conducteurs, servirent au succès de sa cause; c'est le phénomène qui se reproduit le plus fréquemment dans l'histoire de la révolution : voilà ce qui la distingue de toutes les révolutions connues, soit qu'en effet ce caractère lui appartienne exclusivement, soit que les historiens qui , dans les siècles passés , nous ont transmis le récit de ces grands bouleversemens politiques aient négligé de recueillir et de rendre saillantes les circonstances par lesquelles ce même caractère se serait plus ou moins manifesté.

Revenons aux effets qui résultèrent immédiatement de l'absurde conduite de M. de Lambesc. ii. 1 5

Q.l(j OEUVRES

Il avait commandé à un détachement de soixante hommes de son régiment de traverser un faubourg de Paris , d'aller se poster devant le dépôt des gardes- françaises , Chaussée- d'Antin : mais ces étrangers ignorant leur chemin et pouvant s'égarer dans les rues , on leur avait donné, poulies précéder et les conduire, un cavalier du guet. Ils arrivèrent au galop à la porte Saint-Martin , défilèrent le long du boulevard , et vinrent, suivant l'ordre qu'ils avaient reçu , se poster devant le dépôt des gardes-françaises. Ce poste parut choisi pour les outrager. Et en effet , ceux-ci , étant comme prisonniers dans leurs casernes , virent, dans cette provocation gratuite, une insulte d'autant plus grande qu'elle paraissait impossible à punir. Ce surcroît d indignation , mêlé à la rivalité militaire, anoblie alors par l'intérêt de la vengeance nationale , les eût sur-le-champ fait courir aux armes : mais un reste de subordination leur fit respecter la consigne et les ordres d'un colonel qu'ils détestaient. M. du Chatelet , désespéré de perdre un régiment qui avait prodigué à son prédécesseur , le maréchal de Biron , une obéissance et un respect filial , n'avait trouvé d'autre moyen pour le conserver que d'enfermer les soldats. Leurs officiers , autrefois si durs et si orgueilleux , avaient changé de ton ; harangues , prières, menaces , promesses, supplications, rien n'était épargné pour les enlever à la cause du peuple. Tout fut inutile. Résolus à ne point céder,

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ils se faisaient pourtant une peine de résister à leurs supérieurs et de désobéir à des ordres qu'on supposait émanés du roi. Partagés entre ces divers sentimens , ils n'en demeuraient pas moins inébranlables dans leur attachement à la cause du peuple. Un cri intérieur , plus fort que la voix de leurs officiers, repoussait invinciblement les prières et les menaces , les craintes et les espérances. Dans ce combat de tant de passions opposées , un incident nouveau vînt accroître le trouble et presser leur détermination : c'était le retour de leurs camarades , qui , rentrant précipitamment et d'un air égaré dans les casernes , après l'héroïque expédition de M. de Lambesc, s'écriaient qu'on égorgeait leurs frères , et racontaient ce qu'ils avaient vu , ce qu'ils avaient entendu. Alors ce n'est plus qu'un cri d'indignation; le tumulte redouble ; ils veulent sortir, s'élancer de leurs casernes. Plusieurs officiers , hors d'euxmêmes , saisissent les soldats , les embrassent ; d'autres se couchant à terre , barrent la porte en criant : « Vous ne sortirez de vos casernes » qu'en marchant sur mon corps ! » Ces obstacles les retiennent un moment , leur courage chancelle, lorsque tout-à-coup il se ranime et devient une fureur guerrière. Ce mouvement subit et impétueux venait de l'approche d'un détachement de leurs camarades, qui arrivait tambours battans. Dès - lors rien ne les arrête : ils repoussent ou écartent les officiers , accourent en foule vers h

grille, l'ébranlent, parviennent à l'ouvrir, et surle-champ se rangent en bataille à l'entrée du dépôt, en face des Allemands qui semblaient les braver. Qui vive? s'écrient les gardes-françaises. Royal- Allemand, répondit-on. Êtes- vous pour le tiers-état? C'était alors le nom de la nation française , en mettant à part ses oppresseurs prêtres et laïcs , c'est-à-dire trois cents mille hommes tout au plus sur vingt-cinq millions. A cette demande, êtes* vous pour le tiers-état ? des étrangers , des mercenaires , durent répondre et répondirent en effet: Nous sommes pour ceux qui nous donnent des ordres. Cette réponse leur valut une décharge suivie d'un feu roulant, qui leur tua deux hommes et en blessa trois. Ils tirèrent de leur côté quelques coups de pistolets, dont un seul homme fut blessé légèrement. Ce fut le terme de leurs exploits : une fuite soudaine les déroba à la fureur de leurs adversaires et à la vengeance du peuple. Ce qui étonna davantage , ce fut le désordre dans lequel ils s'enfuirent, les uns prenant à droite, les autres à gauche, oubliant leurs brillantes manœuvres , et occupés seulement du soin de se sauver. Il semblait que le génie de la ïyance les eût frappés de terreur , comme il avait frappé de vertige les chefs qui leur donnaient des ordres et les ministres qui avaient employé de pareils chefs. Les gardes-françaises , vainqueurs de ces ennemis détestés , s'avancèrent au pas de charge, et la baïonnette en avant, jusqu'à la place de

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Louis xv , à travers la foule immense du peuple qui passait tour-à-tour d'un silence profond à de bruyantes acclamations , et réunissait dans sa marche et dans son maintien l'expression d'une sorte de terreur à celle de l'allégresse , toutes les deux également effrayantes. On arriva ainsi jusqu'aux Champs-Elysées où étaient retranchées d'autres troupes étrangères. Aucune ne fit le moindre mouvement : les gardes-françaises eurent le choix du poste qui leur convenait ; et ce poste choisi , ils le gardèrent tranquillement pendant cette nuit alarmante , se trouvant ainsi placés entre l'armée du ministère et leurs concitoyens , dont ils étaient devenus l'espérance et l'appui.

Divers incidens nés de la même cause accéléraient, dans la capitale , les progrès d'un mouvement universel. Vers la même heure, sur le boulevard , mais beaucoup plus loin , un fort détachement de Royal-Cravate, vint se poster au bout de la rue du Temple , en face des petits spectacles. Là, ils firent plusieurs évolutions en présence d'une foule de curieux , dont le nombre , considérable en tout temps et surtout le dimanche , se trouvait encore accru par la clôture inopinée des théâtres voisins. Le résultat de ces évolutions fut enfin de se ranger en bataille ; et en dernier lieu, lorsque ces cavaliers barraient toute la largeur du boulevard, i\n ordre que l'on n'entendit pas , les fit partir à la fois comme un trait et à bride abattue , renversant dans leur course

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tout ce qui traversait le boulevard , hommes , femmes, enfans, qui, clans la sécurité de la paix, se trouvaient exposés à des accidens réservés pour la guerre. Ces pandours brutaux eurent bientôt parcouru la longueur des boulevards, et arrivèrent en peu de minutes vers la place de Louis xv, ou M. de Lambesc les attendait.

JSous omettons quelques actes de violence , ou plutôt quelques assassinats commis dans cette même soirée, par des hussards et par des officiers de Royal- Allemand, sur des grenadiers des gardesfrançaises , qui , pour réponse à la question du jour , êtes -vous pour le tiers-état? reçurent des coups de sabre ou de pistolet. Ces atrocités, qu'on apprenait d'un moment à l'autre , appelaient le •peuple à la réunion de toutes ses forces contre des ennemis si barbares. La plupart furent punis sur-le-champ par ceux qui avaient pensé en être les victimes. Le peuple se précipitait sur le coupable au moment où il venait de tomber , et la ligure d'homme disparaissait sous les coups dont l'accablait la fureur de la multitude. On portait ces restes hideux au Palais-Royal, devenu l'entrepôt de ce commerce meurtrier entre les agens du ministère et leurs ennemis. Là, étaient le foyer de l'insurrection , le point de départ et de retour pour tous les projets, pour toutes les vengeances; et ce lieu, dans son étroite enceinte, offrit aux yeux, pendant plus d'un mois, ce qu'ont de plus l rrible le crime et sa punition.

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L'action la plus coupable de cette journée, plus heureuse par ses suites que funeste par ses désastres , celle qui fait le sujet de ce tableau , jointe à l'incursion gratuite cle M. de Lambesc dans les Tuileries , a été , comme on sait , l'objet d'une poursuite juridique. L'accusé a été absous , et il en sera quitte pour le mépris et l'horreur de la postérité. En avouant les faits , il a prétendu n'avoir agi que d'après des ordres supérieurs , quoique ces ordres n'aient pu lui faire un devoir de poursuivre ses victimes jusques dans un jardin rempli d'hommes désarmés, de femmes et d'enfans.«Au défaut de la loi civile , un conseil de guerre devait juger ses moyens de défense. Mais qu'eut servi ce conseil de guerre , sinon à faire voir la difficulté de porter un jugement dans une affaire de ce genre , au moment où périssent les principes du despotisme , où commencent à naître ceux de la liberté ? Si l'insurrection eût fini par être appelée révolte ( ce qui ne pouvait arriver que par la victoire du despotisme ) M. de Lambesc , absous par la loi , eût été récompensé par les dépositaires de la puissance ; mais il eût été encore méprisé autant que haï , pour avoir mêlé à l'exécution de leurs ordres une cruauté inutile. Dans le triomphe de la cause publique , quand l'unanimité et le succès de l'insurrection rendent ridicule la tentative de lui donner le nom de révolte , l'indulgence de la loi qui l'absout, prouve seulement que cette loi, ouvrage du despotisme ,

ménageait des ressources et des subterfuges aux hommes viis qui s'en montraient les appuis et les défenseurs. La liberté les dédaigne et leur pardonne.

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