VINGT-TROISIEME TABLEAU
Émeute populaire à l'occasion du transport d'un bateau de poudre. Danger du marquis de la Salle.
La révolution n'est l'ouvrage d'aucun homme , d'aucune classe d'hommes ; elle est l'œuvre de la nation entière. C'est ce que disait Mirabeau, en châtiant la vanité de quelques-uns de ses adversaires, qui osaient se croire les aujteurs d'une révolution dont ils n'avaient été que les inst rumens, et pour la plupart les instrumens aveugles. Le peuple seul l'avait commencée , le peuple la soutenait , et devait seul la finir. Un heureux instinct semblait le rappeler sans cesse au sentiment de cette vérité. Il semblait se dire : « Je suis en guerre avec tous ceux qui me gouvernent , qui aspirent à me gouverner , même avec ceux que je viens de choisir moi-même. Je dois me défier d'eux, parce que je me suis vu forcé encore de les choisir dans les classes intéressées à me tromper. Je surveillerai tout , et je ne m'fti rapporterai qu'à moi. »
C'est surtout à l'égard des armes et des muni-
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tions que le peuple manifestait sa défiance et son inquiétude : l'expérience a montré depuis combien elles étaient fondées. De pareilles dispositions , nécessaires, inévitables , et sans lesquelles la révolution eût échoué , devaient sauver la France ; mais elles devaient aussi occasionner passagèrement les plus grands désordres. Elles donnèrent lieu à des méprises fâcheuses , à des catastrophes funestes. Peu s'en fallut que la scène qui fait le sujet de ce tableau n'augmentât le nombre de ces victimes malheureuses, et ne privât la patrie d'un citoyen respectable qui l'avait servie avec zèle.
Paris était dans la joie depuis vingt-quatre heures, et jamais chez aucun peuple l'allégresse publique n'avait eu une cause aussi mémorable : c'était l'abolition de la servitude féodale , prononcée par un décret ; c'était la destruction de tous les pri\ iléges sous lesquels la France gémissait d< puis tant de siècles; enfin, c'était cette fameuse nuit, appelée depuis la nuit des sacrifices. Le peuple, au milieu de cette juste ivresse , ne veillait pas moins à tout ; et ces nouveaux succès ne le rassuraient pas. Quelques citoyens voient passer un bateau au port Saint-Paul : ils s'informent de sa cargaison. On leur répond que c'étaient des poudres et des munitions , qui venaient d'être tirées de l'arsenal, et dont la destination était pour Issone. On s'alarme; le peuple se rassemble , le tumulte s'accroît , les esprits s'échauffent. On
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mande ceux à qui la garde des munitions de l'arsenal est confiée. Us montrent leur ordre, et cet ordre est signé de la Salle pour le marquis de la Fayette. Aussitôt M. de la Salle est un traître. On court en foule à la Grève , on demande sa tète ; on prépare le fatal réverbère. Heureusement M. de la Salle n'était point à l'hotel-de-ville. Il s'y rendait dans sa voiture, lorsque, retardé dans sa route par la multitude qui remplissait la rue , il demande quel était îe sujet de ce tumulte. On lui dit, sans le connaître , qu'on en veut à un traître, au marquis de la Salle. Il dissimule sa surprise et sa crainte, descend de sa voilure et va chercher un asile chez un ami.
Cependant le peuple parcourt tous les appartenons de l'hôtel-de-ville, enfonce toutes les portes, visite les coins les plus obscurs , et cherche même sous la cloche de i'horloge. En vain leur attestait-on l'innocence de M. de la Salle ; en vain leur expliquait-on cet ordre et la cause de cet ordre, que cette poudre était d'une qualité inférieure , qu'on l'échangeait contre une poudre d'une meilleure espèce attendue d'Essone, que cette mauvaise qualité de poudre, appelée poudre de traite (i) Poudre de traître, s' 'écrient quelques forcenés; et cette cruelle plaisanterie, en cir-
(t) Oa appelle poudre de traite une espèce de poudrs particulière qui n'a presque point de portée , et qu'on réserve pour le commerce de la côte de Guinée, pour la traite des nègres.
culant , augmentait encore la fureur de la multitude.
Le général la Fayette, qui avait été appelé pour expliquer l'ordre donné en son nom par M. le marquis de la Salle, et qui n'avait pas donné cet ordre , se trouva justifié; mais il augmentait le péril de son lieutenant. Il s'en tira avec habileté. Il parut entrer dans le ressentiment du peuple , lit chercher l'accusé, gagna du temps , donna différens ordres et attendait le retour de ceux qu'il en avait chargés. La nuit avançait, dit M. Dussault , témoin oculaire de cette scène, et lés esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle. On y voulait du sang. Les cris de la Grève augmentaient la terreur parmi nous ; et déjà les imaginations ardentes de quelques-uns de nos collègues se représentaient les ombres sanglantes des Foulon et des Berthier errantes dans notre salle.
En cet instant, un sergent vint parler à l'oreille de M. la Fayette. « C'en est assez , dit le général. Mes amis , ajoutc-t-il , vous êtes fatigués , et je n'en puis plus; croyez-moi , allons nous coucher tranquillement. Au reste sachez que la Grève est libre maintenant. Je vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se retire en bonnes gens. »
A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres : ils regardent , et sont consternés de ce qu'ils voient, l'ordre rétabli à leur insu. Au lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient
plus que de nombreux détachemens arrivés de différens dictricts , des casernes des gardes-francai#s et de celles des gardes-suisses. « Tout à l'heure ils nous investissaient , et ce sont eux qui se trouvent investis : comment cela s'est-il donc fait, disaient-ils ? » Et ils en furent confondus.
M. de la Fayette reprend la parole ; et après leur avoir parlé comme à de bons amis, ils défilèrent tous en applaudissant et le comblant de bénédictions.
La conduite que tint en cette occasion la Fayette augmenta beaucoup la confiance que l'on avait en lui , et accrut considérablement son influence sur le peuple. C'était alors un bonheur ; et les maux de l'anarchie eussent été trop intolérables , sans la sorte d'empire qu'il obtint sur la multitude. Il avait été réservé à ce jeune homme de servir en Amérique la liberté qu'il n'aimait pas , et de rapporter en France une réputation assez peu méritée, qui le mit, quelques années après, à la tête de la garde nationale parisienne. Tel était liéclat de cette réputation, que, dans la concurrence pour cette place , son nom seul avait écarté celui d'un vieux militaire , connu par d'anciens services, et, ce qui est plus remarquable, par des services tout récens rendus à la révolution. M. de la Salle se crut honoré de servir sous les ordres de la Fayette , qui, pour accepter cette place , avait attendu ceux de la cour, ou du moins sa permission. Ainsi, aux suffrages des amis de
la liberté qui voulaient pour chef militaire un homme d'un nom célèbre , il avait réuni ceux de la minorité de la noblesse , flattée de voir un homme de sa classe à la tète de la force armée , enfin ceux des ministres et des courtisans , qui supposent que l'amour de la liberté dans un noble n'est pas une passion dominante et indomtable. Le temps a prouvé qu'ils ne se trompaient pas. Ce la Fayette, que nous venons de voir applaudi , béni par le peuple en 1789, aujourd'hui, en 1792... O abyme du cœur humain ! ô contraste révoltant ! le héros prétendu de la liberté, dès longtemps traître envers elle , vendu en secret à des rois, même en les offensant , forgeait ses propres chaînes en croyant préparer celles du peuple ! L'élève de Waghinston , qui , deux ans auparavant , avait envoyé à son maître les clefs d'une bastille française, se voit par une suite de ses trahisons dévoilées, conduit honteusement dans une bastille prussienne, vil jouet des rois dont il pouvait être la terreur! Méprisable et insensé mortel , né pour faire voir que la gloire a ses caprices ainsi que la fortune , qu'elle peut quelquefois n'être qu'un présent du hasard, et tomber, comme tout autre lot, entre les mains d'un être nul,saus talens et sans caractère! Que pensent , que disent maintenant les Américains, en apprenant les crimes et même les bassesses de la Fayette , eux qui partout, sous leurs veux, sous leurs pas, retrouvent des monumens de sa gloire? Des bourgs, des
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villes , des contrées entières portent son nom et s'en croient honorées! Le garderont-elles, ce nom aujourd'hui méprisé en Europe ?... O Washington, prends pitié de ton élève ; épargne-lui la perpétuité de cette gloire mensongère , qui n'est plus pour lui qu'un outrage et le garant de son immortel déshonneur.