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plie point. Homo interior totus nervus , dit Vanlielmont. » •
— « J'ai connu, me disait M. de L , âgé de
quatre-vingt-onze ans , des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté; d'autres qui avaient un caractère pur , mais sans grandeur. »
— M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après , il se brouillèrent; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun , instruit, demanda à M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci rédit : « J'ai tù son bienfait tant que je l'ai aimé.
Je parle , parce que je ne l'aime plus. C'était alors son secret ; à présent , c'est le mien. »
— M disait du prince de Beauvefci, grand
puriste : « Quand je le rencontre dans ses promenades du matin , et que je passe dans l'ombre de son cheval ( il se promène souvent à cheval pour sa santé ), j'ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée. »
— N disait, qu'il s'étonnait toujours de ces
festins meurtriers qu'on se donne dans le monde. « Cela se concevrait entre parens qui héritent les uns des autres ; mais entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet ? »
— On engageait M. de.... à quitter une place , dont le titre seul faisait sa sûreté contre des
liorames puissans; il répondit : « On peut coupera Samson sa chevelure; mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque. »
— J'ai vu, disait M.... , peu de fierté dont j'aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis Perdu.»
— « Le bonheur, disait M.... , n'est pas chose aisée. I! est très-difficile de le trouver en nous , et impossible de le trouver ailleurs. »
— On disait que M.... était peu sociable. « Oui , dit un de ses amis , il est choqué de plusieurs choses qui dans la société choquent la nature. »
— On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude ; il répondit: « C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d 'autrui. »
— M. de.... , se prétendant ami de M. Turgot , alla faire compliment à M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot.
Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce ; et M. Turgot ayant eu besoin de le voir , il lui donna un rendez-vous, non chez M. Turgot, non chez lui-même, mais chez Duplessis , au moment où il se faisait peindre.
Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert ,
qui n'était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot : « Moi qui ai vu M. Turgot dans tous les momens de sa vie , moi, son ami intime, qui lui ai fermé les yeux. »
Il n'a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et
à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec Bourboulon , ennemi de Necker , qu'il méprisait tous les doux.
11 passa sa vie à médire de M. de Calonne , qu'il a fini par loger ; de M. de Vergennes , qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite mis à l'écart ; il lui a substitué dans son amitié Renneval , dont il s'est servi pour faire faire un traitement très-considérable à M. Dornano , nommé pour présider à la démarcation des limites de France et d'Espagne.
Incrédule , il fait maigre les vendredi et samedi à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille livres du roi pour paver les dettes de son frère , et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a fait pour lui , comme frais pour son logement du Louvre , etc. Nommé tuteur du petit
Bart ,à qui sa mère avait donné cent mille
écus par testament , au préjudice de sa sœur, madame de Verg , il a fait une assemblée de famille , dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament ; et, à la première faute de jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.
— On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims , Le Teilier- Louvois , sur son sang et sur sa naissance. On sait combien , de son temps , elle était célèbre dans toute la France. Voici une des occasions où elle se montra tout entière le plus plaisamment. Le
duc d'A... , absent de l'a cour depuis plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berri , allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais, et demanda pour qui c'était: on lui dit que c'était pour l'archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui , n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L'archevêque arrive. Pendant qu'on attelait , le duc charge un des gens de l'archevêque de lui demander une place pour un honnête homme , dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce ? dit l'archevêque. Est-ce quelqu'un comme il faut?
— Je le crois, monseigneur ; il aun air bien honnête. — Qu'appelles-tu bien honnête ? est-il bien mis ? — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t-en le savoir. (Le domestisque va et revient). — ■ Monseigneur, il les a envoyés devant à Versailles.
— Ah! c'est quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. ( Le laquais va et revient. ) — Oui , monseigneur , il est gentilhomme.— A la bonne heure : qu'il vienne, nous verrons ce que c'est. » Le duc arrive , salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit
une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre ; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à' un homme de rien : vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois ? — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, monseigneur. — Dans les bureaux, apparemment? — Non, je n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui? M. de Louvois? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi! ( Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place. ) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente? — Non, monseigneur; c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à un homme peu riche ( l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la voiture ) , mais d'un très- grand nom ( l'archevêque recède la place. ) » Le duc continue : « Sa majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage.... ( l'archevêque fait beaucoup de place ) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Comment donc? Un petit gouvernement sans doute ! De quelle ville ? — Ce n'est pas d'une ville, monseigneur ; c'est d'une province. — D'une province, monsieur! crie l'archevêque, en reculant dans l'angle de sa voiture ; d'une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berri , que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! monsieur... Vous êtes
DK CHAMPORT. \ '.>~
gouverneur de ?... Vous êtes donc le duc de?... ( et il veut descendre de sa voiture...^) Mais , monsieur le duc , que ne parliez vous? Mais cela est incroyable. Mais à quoi m'exposez-vous! Pardon de vous
avoir fait attendre Ce maraud de laquais qui
ne me dit pas.... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole, que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans Fêtre ! Et puis ce d'Hosier est un fripon! Ah! M. le duc, je suis confus. — Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à votre laquais, qui s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves , pour monter dans votre carosse. •»
— Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier. Les nôtres pensent différemment.
— Louis xiv, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de P>ourgogne, le fit faire par Covpel ; et , voulant en retenir un pour lui-même , chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie : il était impossible de les distinguer. Louis xiv, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet embarras , prit Coypel à part, et lui dit : « Il n'est pas décent que je me trompe en cette occasion; dites-moi de quel côté est le tableau original.» Coypel le lui indiqua; et Louis xiv, repassant, dit : « La copie et l'original sont si semblables
qu'on pourrait s'y méprendre; cependant on peut voir avec un peu d'attention que ceiui-ci est l'original. »
— M.... disait d'un sot sur lequel il n'y a pas de prise : « C'est une cruche sans anse. »
— « Henri iv fut un grand roi : Louis xiv fut le roi d'un beau règne. » Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.
— Le feu prince de Conti , ayant été très-maltraité de paroles par Louis xv , conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel , à qui il demandait conseil. Celui-ci , après avoir rêvé , lui dit naïvement : cf Monseigneur , il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'argent et de la considération.»
— Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n'y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait pu faire.
— Messieurs Montgolfier , après leur superbe découverte des aérostats , sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens; leur demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, et entre autres de M. deColonia, de qui dépendait le succès de l'affaire. Le comte d'Antralgues, ami des Montgolfier , dit à M. de Colonia: « Monsieur, s'ils nobtiennent pas ce qu'ils demandent , j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci.
— Et que s'est-il passé en Angleterre? — Le voici, écoutez : M. Etienne Mon tsrol fier est alié en Angleterre l'année dernière; il a été présenté au roi qui lui a fait un grand accueil , et l'a invité à lui demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney, qu'étant étranger , il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfierse rappela qu'il ava t à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui fit avoir un petit bénéfice de cinquante guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de messieurs Mon tgol fier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après, l'évèché d^ Q «ebec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que messieurs Montgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands effets. » Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.
— On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner , pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. « Comment peut-il y avoir une dispute sur cela , dit M. B....?
— Vous avez bien raison , dit M. T.... — Sans doute , reprit M. B..., c'est la langue latine, n'estil pas vrai ? — - Point du tout, dit M. T...., c'est la langue française. »
— « Comment trouvez-vous M. de...? — Je le ii. 9
1 3o ŒUVRES
trouve très-aimable; je ne l'aime point du tout.» L'accent dont le dernier mot fut dit , marquait très-bien la différence de l'homme aimable et de l'homme digrne d'être aimé.
— « Le moment où j'ai renoncé à l'amour, disait M...., le voici : c'est lorsque les femmes ont commencé à dire : « M...., je l'aime beaucoup , je l'aime » de tout mon cœur, etc.» Autrefois , ajoutait-il ,
quand j'étais jeune, elles disaient : « INI , je l'es-
» time infiniment, c'est un jeune homme bien » honnête. »
— Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin.
— Un homme était abandonné des médecins 4 on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»
— Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait: « Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété des jugemens humains, et la mobilité du jugement de chaque homme.
— Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique , qu'un seul habit qu'on appellait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste ^Andromaque. Dauberval arrive
i)K CHAMFORT. l$I
dans la loge de Lekain , au moment où le tailleur de la comédie apportait i'iiabit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval qui demanda ce que c'était. «Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain. — Ah qu'il est beau, reprend Dauberval! le premier habit, à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»
— M.... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé.
— Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux médians, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.
— La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.
— Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par hazard ils ont de l'esprit, de
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parler du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l'on s'imagine qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.
— On disait à Delon , médecin mesmériste : « Eh bien ! M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir. — Vous avez, dit-il, été absent; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »
— On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir : « Il fait des cachots en Espagne. »
— L'abbé Dangeau , de l'académie française , grand puriste , travaillait à une grammaire et ne parlait d'autre chose. Un jour on se lamentait devant lui sur les malheurs de la dernh re campagne ( c'étoit pendant les dernières années de Louis xiv. ) « Tout cela n'empêche pas , dit-il , que je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués. »
— Un gazetier mit dans sa gazette : « Les uns disent le cardinal Mazarin mort, les autres vivant; moi je ne crois ni l'un ni l'autre. »
— Le vieux d'Arnoncour avait fait un contrat de douze cents livres de rente à une fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara de lui étourdiment, et se lia avec un jeune
homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tète de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.
— Un marchand d'estampes voulait (le 1 5 juin ) vendre cher le portrait de madame Lamotte (fouettée et marquée le 21), et donnait pour raison que l'estampe était avant la lettre.
— Massillon était fort galant. Il devint amoureux de madame de Simiane , petite fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné , et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à composer ses Synodes, un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Simiane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers tète-à-tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un couplet.
Aimons-nous tendrement , Elvire :
Ceci n'est qu'une chanson .
Pour qui voudrait en médire ; Mais , pour nous , c'est tout de bon.
— On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de connaître l'avenir: «Non, ditelle, il ressemble trop au passé. »
— On pressait l'abbé Yalri de solliciter une place vacante au Collège royal. « Nous verrons
1 34 emi vr,î;s
cela », dit-il , et ne sollicita point. La place fut donnée ; un autre Un ami de l'abbé court chez lui : «Eh bien' voilà comme vous êtes! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée. — Elle est donnée, reprit-il ! eh bien ! je vais la demander. — Etes- vous fou? — Parbleu ! non; j'avais cent concurrens, je n'en ai plus qu'un. » Il demanda la piace et l'obtint.
— Madame , tenant un bureau d'esprit, disait de L.... «Je n'en fais pas grand cas; il ne vient pas chez moi.»
— L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui; et il lui rappellases rigueurs. «Ah! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir?»
— M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :
Votre prudence est endormie, De 1( -ger magnifiquement £ t de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.
— -Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. 11 prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra , et lui demanda où il allait. " Voir un malade. — Avez-vous peur de le manquer? »
DU CHAMFORT. l35
— Une fille, étant à confesse, dit : « Je m'accuse d'avoir estimé un jeune homme. — Estimé! combien de fois? demanda le père. »
— Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui dit : « Je viens vous exhorter à mourir. — Et moi , répondit l'autre, je vous exhorte à me laisser mourir. »
— On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »
— Une femme causant avec M. de M.... , lui dit : « Allez , vous ne savez que dire des sottises. — Madame, répondit-il, j'en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait. »
— «Vous bâillez, disait une femme à son mari.
— Ma chère amie, lui dit celui-ci , le mari et la femme jie sont qu'un, et quand je suis seul , je m'ennuie. »
— Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâillant, dit un jour: « Je voudrais, dans ce moment-ci , résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.
— Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l'épouser, lui dit : « Vous êtes le plus sot homme de la cour.
— Vous voyez bien le contraire, répondit-il.»
— Le roi nomma M. de Navailles gouverneur de M. le duc de Chartres , depuis régent; M. de Navailles mourut au bout de huit jours : le roi
nomma M. d'Estrade pour lui succéder; il mourut au bout du même terme : sur quoi Benserade dit : ix On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. »
— Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter l'entrée gratis aux pages , lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »
— Diderot , s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelqu'intéret , avait le vice de voler et l'avait volé lui-même, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans , un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même , reconnaît son homme, et, d'un air étonné , il s'écrie : « Ha! Ha! c'est vous! » Celui-ci lui répond : « Ma foi , il ne s'en est guère fallu. » Il avait démêlé que Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.
— AI. de..., fort adonné au jeu , perdit en un seul coup de dez son revenu d'une année; c'était mille écus. Il les envoya demandera M...., son ami , qui connaissait sa passion pour le jeu , et qui voulait l'en guérir. 11 lui envoya la lettre de change suivante: « Je prie M...., banquier, dedonner à M...., ce qu'il lui demandera, à la concurrence de ma fortune. » Cette leçon terrible et généreuse produisit son effet.
— On faisait l'éloge de Louis xiv, devant le roi de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses
talens. « Au moins votre majesté accordera qu'il faisait bien le roi. — Pas si bien que Baron , dit le roi de Prusse avec humeur. »
— Une femme était à une réprésentation de Mérope, et ne pleurait point; on était surpris. « Je pleurerais bien, dit-elle; mais je dois souper en ville. »
— Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de l'Italie, celui-ci dit gauchement : « J'ai tout vu, hors un conclave que je voudrais bien voir. »
— Henri iv s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministres, Villeroi , le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d'abord Villeroi : « Voyez-vous cette poutre qui menace ruine? — Sans doute , dit Villeroi , sans lever la tête , il faut la faire raccomoder, je vais donner des ordres. » Il appela ensuite le président Jeannin : « Il faudra s'en assurer , dit celui-ci. » On fait venir Sully qui regarde la poutre : « Eh! sire, y pensez-vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et moi. »
— J'ai entendu un dévot , parlant contre des gens qui discutent des articles de foi , dire naïvement : « Messieurs , un vrai chrétien n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez , il en est de cela comme d'une pillule amère, si vous la mâchez , jamais vous ne pourrez l'avaler. »
— M. le régent disait à madame de Parabère ,
dévote , qui , pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétien» : « Tu as beau faire , tu seras sauvée. »
— Un prédicateur disait: « Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre :, les artisans quittaient leurs boutiques , les médecins leurs malades ,etc. J'y préchai l'année d'après, ajoutait-il , j'y remis tout dans l'ordre. »
— Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de finances de M. l'abbé Terray: « Le roi vient de réduire les actions des fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain. »
— Quand M. de B.... lisait , ou vovait , ou entendait conter quelqu 'action bien infâme ou trèscriminelle , il s'écriait : « Oh ! comme je voudrais qu'il m'en eût coûté un 'petit écu , et qu'il y eût un Dieu. »
— Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus; un de ses amis lui dit : « Ce portraitne vaut rien , je lui trouve une figure basse et niaise. — Qu'est ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier; d'Alembert et Diderot, qui sortent d'ici , l'ont trouvé très ressemblant. »
— M. de Saint -Germain demandait à M. de Malesherbes quelques renseignemens sur sa conduite , sur les affaires qu'il devait proposer au conseil : « Décidez les grandes vous-même , lui dit M. de Malesherbes , et portez les autres au conseil. »
— Le chanoine Récupéro , célèbre physicien ,
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avant publié une savante dissertation sur le mont Etna , où il prouvait , d'après les dates des éruptions et la nature de leurs laves , que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la c mr lui fit dire de se taire , et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblaye.
— Marivaux disait que le style a un sexe , et qu'on reconnaissait les femmes à une phrase.
— On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs gentils-hommes , apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville , vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'il n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. « Sire , répondirent - ils , nous avons appris l'arrivée de votre majesté ; nous avons fait tout ce que nous devions , mais nous devons tout ce nous avons fait. »
— On condamna en même temps le livre de X Esprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne , après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat : « Nous qkvons trouvé dans tout le canton , ni Esprit ni Pucelle. »
— « J'appelle un honnête homme celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action. » C'est un mot de M. de Mairan.
1 4o OEUVRES
— La Gabrielli , célèbre chanteuse , ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice , pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit : « Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld - maréchaux. — En ce cas , dit la Gabrielli , votre majesté n'a qu'à faire chanter ses feldmaréchaux. » L'impératrice paya les cinq mille ducats.
— Madame du D.... disait de M.... qu'il était aux petits soins pour déplaire.
— (( Les athées sont meilleure compagnie pour moi , disait M. D.... , que ceux qui croient en Dieu. À la vue d'un athée, toutes les demi-preuves de l'existence de Dieu me viennent à l'esprit ; et à la vue d'un croyant , toutes les demi - preuves contre son existence se présentent à moi en foule. »
. — M.... disait : « On m'a dit du mal de M. de... ; j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés. »
— Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience , M. de Harlay , premier président , dit : « Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dînent, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.
— Un certain marchand , avocat , homme d'esprit, disait : « On court les risques du dégoût, en voyant comment l'administration , la justice et la cuisine se préparent. »
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— Colbert disait , à propos de l'industrie de la nation , que le Français changerait les rochers en or , si on le laissait faire.
— « Je sais me suffire, disait M..., et dans l'occasion je saurai bien me passer de moi » , voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.
— « Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau. »
— « Je joue aux échecs à vingt-quatre sous , dans un salon où le passe-dix est à cent louis» , disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate , tandis que d'autres faisaient des campagnes faciles et brillantes.
— Mademoiselle du Thé , ayant perdu un de ses amans , et cette aventure ayant fait du bruit , un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la harpe , et lui dit avec surprise : « Eh ! mon Dieu! je m'attendais à vous trouver dans la désolation. — Ah ! dit-elle d'un ton pathétique , c'tait hier qu'il fallait me voir. »
— La marquise de Saint-Pierre était clans une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. « Sans aimer, c'est bientôt dit , reprit -elle: moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. » Ici elle raconte l'histoire en troisième personne , et , gagnée par sa narration :
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« Il la porte sur le lit avec une violence incroyable , et nous y sommes restés trois jours. »
— On faisait une question épineuse à M..., qui répondit: « Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande. »
— Le marquis de Clioiseui-la-Baume , neveu de l'évêque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune , devint triste tout- à -coup. Son oncle l'évêque lui en demanda la raison : il lui dit qu'il avait vu unecafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait. — « Elle est donc bien chère ? — Oui , mon oncle : vingt -cinq louis. » — L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après , il en demanda des nouvelles à son neveu. — « Je l'ai , mon oncle , et la journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue. » Il la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase à verser du café , c'était une jolie cafetière, c'està-dire , limonadière , connue depuis sous le nom de madame de Cussi. On conçoit la colère du vieil évèque janséniste.
— Voltaire disait du poète Roi , qui avait été souvent repris de justice , et qui sortait de Saint- Lazare : « C'est un homme qui a de l'esprit , mais ce n'est pas un auteur assez châtié. »
— Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué l'exer-
cice pour telle heure. 11 arrive, il ne voit qu'un trompette: « Parlez donc, messieurs lesb..., d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un ? »
— Le marquis de Vi Mette appelait la banqueroute de M. de Guémenée , la sérénissime banqueroute.
— Luxembourg , le crieur qui appelait les gens et les carosses au sortir de la comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au Carrousel: « La comédie sera mal ici , il n'y a point d'écho. »
— On demandait à un homme qui faisait profession d'estimer beaucoup les femmes , s'il en avait eu beaucoup. Il répondit : « Pas autant que si je les méprisais. »
— On faisait entendre à un homme d'esprit, qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit : « On peut être très-bon géographe , sans être sorti de chez soi. » Banville n'avait jamais quitté sa chambre.
— Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes , qui flétrissent la famille du coupable, M.... dit : « C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu , sans qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime. »
— M. de L....,pour détourner madame deB.... , veuve depuis quelque temps , de l'idée du mariage , lui dit : « Savez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d'un homme qui ne peut plus faire de sottises ! »
— Milord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon , ce qu'il en restait était un Portugais. 11 disait cela étant ambassadeur en Portugal.
— Le vicomte de S.... aborda un jour M. de Vaines, en lui disant: « Est-il M'ai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de me trouver de l'esprit , vous avez dit que je n'en avais pas du tout ? » M. de Vaines lui répondit : « Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela ; je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamais dit que vous n'en aviez pas. »
— M.... me disait que ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public , lui paraissaient ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.
— L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.
— M.... disait à un jeune homme qui ne s'apercevait pas qu'il était aimé d'une femme : « Vous êtes encore bien jeune , vous ne savez lire que les gros caractères. »
— « Pourquoi donc , disait mademoiselle de.... , âgée de douze ans, pourquoi cette phrase : « Apprendre à mourir? » Je vois qu'on y réussit trèsbien dès la première fois. »
— On disait à M.... , qui n'était plus jeune : « Vous n'êtes plus capable d'aimer. — Je ne l'ose plus , dit-il , mais je me dis encore quelquefois
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en voyant une jolie femme : « Combien je l'aimerais , si j'étais plus aimable! »
— Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage , dans lequel M, de Galonné est très-maltraité , on disait pourtant, à cause d'un passage contre M. Neeker , que le livre était payé par M. de Galonné, et que le mal qu'on y disait de lui n'avait d'autre objet que de masquer la collusion. Sur quoi , M. de.... dit que cela ressemblerait trop à l'histoire du régent qui avait dit au bal à l'abbé Dubois : « Sois bien familier avec moi , pour qu'on ne me soupçonne pas. » Sur quoi l'abbé lui donna des coups de pied au c. , et le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son derrière, lui dit: « L'abbé, tu me déguises trop. »
— Je n'aime point, disait M , ces femmes
impeccables , au-dessous de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la porte de l'enfer :
« Voi che intrate lasciate ogni speranza.
» Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.»
C'est la devise des damnés.
— « J'estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j'estime peu : je ne sais comment cela se fait. »
— Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été inutilement recommandé à la bienfaisance d'un grand
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seigneur et d'un fermier-général. Je lui appris ces deux circonstances chargées de détails qui aggravaient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement : « Comment voudriez-vous que le monde subsistât , si les pauvres n'étaient pas continuellement occupésà faire le bien que les riches négligent de faire , ou à réparer le mal qu'ils font? »
— On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. « Vraisemblablement elle ne les a plus. — Si fait, lui répondit quelqu'un ; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour. »
— M... disait, à propos de l'utilité de la retraite et de la force que l'esprit y acquiert : « Malheur au poète qui se fait friser tous les jours ? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit , et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main. »
— Les grands -endent toujours leur société à la vanité des petits.
— C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir l'auteur de Phcclre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.
— D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. « Ah! Monsieur, dit-il , voilà vraiment des cheveux de génie. — Vous trouvez ,
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dit le comte ? Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. *
— Il n'y a pas maintenant en France' un plus grand objet de politique étrangère, que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde. C'est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité le plus d'obstacles , pour le détourner de cette étude.
— On disait à J.-J. Rousseau , qui avait gagné plusieurs parties d'échecs au prince deConti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes : « Comment! dit-il, je lui donne la tour. »
— M... me disait que madame de Coislin , qui tâche d'être dévote, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent ; « et c'est ce fonds, ajoutait -il, qu'on appelle la grâce. »
— Madame de Talmont , voyant M. de Richelieu , au lieu de s'occuper d'elle , faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n'ava t pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit : « M. le maréchal , vous n'êtes point aveugle ; mais je vous crois un peu sourd. ».
— L'abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de , homme modeste et honnête , qui doutait de sa capacité et qui
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se refusait à ses invitations. « Eh! monsieur, lui dit L'abbé, ou\rez XAbnarwjch royal, »
— Il y a une farce italienne où Arlequin dit , à propos des travers de chaque sexe , que nous serions tous parfaits , si nous n'étions ni hommes ni femmes.
— Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin <le Milan , et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans au paravant à un certain cordelier. Le coupable dit: « Cela est vrai, c'était un mauvais sujet qui m'a escroqué. — (.'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier: voilà votre argent: mais n'v retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »
■ — La finesse et la mesure sont peut être les qualité:, les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le inonde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. Decker; quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait pas, demanda: « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en rappelant que M, Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à l'instant tout cet enthousiasme.
— Le roi de Prusse , voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit : « Dans quel cabaret Cat-on équipé de la sorte ? — Dans un cabaret où
vous avez payé votre écot, à Colinn,dit le soldat.» Le roi, qui avait été battu à Colinn , trouva cependant le mot excellent.
— Christine , reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre Naudé , qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Meibomius, érudit allemand , auteur du recueil et de la traduction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot , son premier médecin , espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine l'idée d'engager ces deux savans, l'un à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce couvrit de ridicule les deux savans qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience; mais le savant en us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de pc;ing le visage de Bourdelot; et après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.
— M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilège pour l'impression d'aucun roman nouveau , et n'accordait même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volume ; de Clèveland , que sous la condition que Clèveland se ferait catholique au dernier volume.
— Le cardinal de la Roche-Aymon , malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre , sur lequel on lui de-
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manda sa façon de penser. « J'en suis très-content, dit-il ; il parle de l'enfer comme un ange. »
— ]NI disait de madame la princesse de.... :
« C'est une femme qu'il faut absolument tromper; car elle n'est pas de ia classe de celles qu'on quitte. »
— On demandait à la Caîprenède qu'elle était l'étoffe de ce bel habit qu'il portait. » Cest du Syh'andre , dit-il , un de ses romans qui avait réussi. »
— L'abbé de Vertot changea d'état très-souvent. On appelait cela les révolutions de l'abbé de Yertot.
— M.... disait : « Je ne me soucierais pas d'être chrétien ; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu. »
— Il est extraordinaire que M. de Voltaire n'ait pas mis dans la Pucetle un fou comme nos rois en avaient alors. Cela pouvait fournir quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.
— M. de...., homme violent , à qui on reprochait quelques torts , entra en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement : ce Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis. »
— Louis xiv , après la bataille de Ilamiliies dont il venait d'apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui. ( Anecdote contée à M. de Voltaire par un vieux duc de Brancas. ) »
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— Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et suis d'être condamnés vendent tout ce qu'ils possèdent , pour en faire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le plus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellens. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper ; mon cheval , quoique bon coureur, a un trèsgrand défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière. »
— On ne distingue pas aisément l'intention de l'auteur dans le Temple de Guide, et il y a même quelqu 'obscurité dans les détails ; c'est pour cela que madame du Deffant l'appelait X Apocalypse de la galanterie.
— On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu'elles disaient l'une de l'autre, qu'il était tracassier en bien.
— Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se flattait que la succession d'un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet oncle se maria et eut un fils ; à la naissance de l'enfant, Fox dit : « C'est le Messie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des Juifs. »
— Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.
— Un homme disait à M. de Voltaire qu'il abu-
sait du travail et du café , et qu'il se tuait. « Je suis ué tué , répondit-iï. »
— Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme trèsbien mis. « Monsieur , lui dit-elle , le voyant confondu , si vous étiez venu une demi-heure plus tût , vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes ; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur , et je l'ai perdue. »
— On disait de l'avant-dernier évêqued'Àutun , monstrueusement gros , qu'il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu'où peut aller la peau humaine.
— M.... disait , à propos de la manière dont on vit dans le monde : « La société serait une chose charmante, si on s'intéressait les uns aux autres. »
— Il paraît certain que l'homme au masque de fer est un frère de Louis xiv : sans cette explication , c'est un mystère absurde. Il paraît certain non-seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus inconcevable ) qu'il était marié avec elle ; sans cela , comment expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsqu'apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « Il vous convenait bien, madame , etc. ? » Les vieux courtisans racontent d'ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine , il y eut une scène de teiidresse , de larmes, d'explication entre la reine et son (ils; et l'on est fondé à croire que c'est dans
cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.
— Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape Ganganelli , ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze , ruséBpscon , le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surpris de cette demande, de la part d'un Français. Il lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron , qui avait une petite terre dans les Pyrénées , d'un revenu très-mince , sans débouché pour les denrées , y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalans accoururent , les miracles arrivèrent , un village d'auprès se peupla , les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.
— Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis xiv, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu'il ne touchait qu'en qualité de roi de France.
— M. Cérutti avait fait une pièce de vers où il y avait ce vers :
Le vieillard de Ferney , celui de Pont-Chartrain.
D'Àlembert , en lui renvoyant le manuscrit , changea le vers ainsi :
Le vieillard de Ferney , le vieux de Pont-Chartrain.
— M. de B...., âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de G...., âgée de treize
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ans. On disait de lui , pendant qu'il sollicitait ce mariage , qu'il demandait la survivance de la poupée de cette demoiselle.
— Un sot disait au milieu d'une conversation: «Il me vient une idée. » Un plaisant dit : « J'en suis bien siirpim, »
— j.Iiiuru Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une hôtellerie d'Angleterre , avait tue un garçon d'auberge et était rentré sans savoir ce qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit: « Miiord, savez-vous que vous avez tué ce garçon? » — Mettez-le sur la carte.»
— Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait , et qui lui dit, en l'abordant: « Bon jour, mon ami, comment te portes-tu? » répondit: « Bon jour, mon ami , comment t'appelles-tu ? »
— Un avare souffrait beaucoup d'un mal de dent; on lui conseillait de la faire arracher : «Ah! dit-il, je vois bien qu'il faudra que j'en fasse la dépense. »
— On dit d'un homme tout-à-fait malheureux :
II tombe sur le dos et se casse le nez.
— Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de...., et je ne l'avais pas nommée. M.... reprit naïvement : « Cette présidente de Bernière dont vous venez de parler.... » Toute la société partit d'un éclat de rire.
— Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son diner. M. de la Ualaisière
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lui dit à ce sujet : « Sire, si vous continuez , vous finirez par dîner la veiiie. »
— M.... disait, à son retour d'Allemagne: « Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand. »
— M.... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse , des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouver sa santé: » Sans moi, je me porterais à merveille. >j
— Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et antres offrandes. Traduit en justice , il dit qu'il les tient de la vierge. On le condamne. La sentenceest envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s'il est rigoureusement impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable: « Je fais grâce au nommé N.... ; mais je lui défends , sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints. »
— M. de Voltaire, passant par Soissons , reçut la visite des députés de l'académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille aînée de l'académie française. » Oui , messieurs, répon-
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dit-il , la fille aînée , fille sage, fille honnête , qui n'a jamais fait parler d'elle. »
— M. l'évèque de L...., étant à déjeuner, il lui vint en visite l'abbé de....; l'évèque le prie de déjeûner, l'abbé refuse. Le prélat insiste : « Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois; et d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne. »
— L'évèque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Levi , dit , en mettant la main sur le cercueil : « Je le possède enfin cet homme vertueux. »
— Madame la princesse de Conti , fille d ■ Louis xiv , ayant \u madame la dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, après l'avoir considérée :« Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille. » Madame la dauphine , prenant la parole sans faire le moindre mouvement , lui répondit : « Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour. »
■ — Un Américain , ayant vu six Anglais séparés de leur troupe , eut l'audace inconcevable de leur courir sus , d'en blesser deux , de désarmer les autres , et de les amener au général Washinert m. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes. « Aussitôt que je les ai vus , dit-il , j'ai couru sur eux , et je les ai environnés. »
— Dans le temps qu'on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un millionnaire su
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trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du malheur des temps , dit : « Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci ?... quelques misérables. »
— Ce fut l'abbé S qui administra le viatique
à l'abbé Petiot, dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu'en voyant la manière très-prononcée dont celui-ci reçut ce que vous savez , il se dit à lui-même : « S'il en revient, ce sera mon ami. »
— Un poète consultait Chamfort sur un distitique : « Excellent , répondit-il , sauf les longueurs. »
— Rulhière lui disait un jour: « Je n'ai jamais fait qu'une méchanceté dans ma vie. — Quand finira-t-elle ? demanda Chamfort. »
— M. de Vaudreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en ses amis. « Vous n'êtes point riche , lui disait-il , et vous oubliez notre amitié. — Je vous promets, répondit Chamfort, de vous emprunter vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes. »