PREMIER TABLEAU
Le Serment de l'Assemblée nationale dans le jeu de Paume , à
Versailles, le 20 juin 17S9.
Lie tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale , est un de ceux qui sont le plus marqués d'un caractère auguste et imposant. Mais , pour assurer et accroître son effet sur l'âme des spectateurs , il convient de leur présenter le précis des événemens qui, depuis l'ouverture des étatsgénéraux , ont préparé cette scène attachante , unique jusqu'ici dans l'histoire.
Dès la première séance des états , au moment de leur ouverture , le seul spectacle de ces trois ordres divisés d'intérêts, d'opinions , 'même de costumes, mais réunis par une nécessité impé-
rieuse , la seule vue du maintien et des mouvemens de ces hommes si différens , oppresseurs et opprimés , mêlés et confondus sous le nom général de Français, auraient suffi pour faire pressentir à un observateur instruit et attentif qu'une telle assemblée , composée d'élémens si dissemblables , se dissoudrait , ou se constituerait sous une autre forme , qui , sans établir une véritable unité d'intérêts , forcerait tous ces intérêts opposés à marcher quelque temps ensemble. Il était facile dèslors de prévoir quels seraient les embarras du trône, entre les privilèges qui l'entouraient, et les représentans d'un peuple éclairé connaissant ses droits et sa force , disposé également à repousser la violence ou le mépris*
Dans cette première séance, la noblesse s'était signaléepar l'expression d'un orgueil offensant, puisé sans doute dans son costume et dans sa parure , plus que dans ses droits , dans ses talens et dans ses moyens de puissance. Ses refus et ceux du clergé de vérifier en commun les pouvoirs des trois ordres respectifs avaient occasionné des débats , dans lesquels les députés du peuple avaient vu à la fois et l'arrogance et la faiblesse de leurs adversaires. Un temps précieux se consumait dans ces discussions. La cour, dans une neutralité apparente, feignait de tenir la balance égale entre les concurrens , pour attirer à elle la décision de tous les points contestés. Elle n'avait voulu , en doublant la représentation du peuple , que forcer
les privilégiés au sacrifice de leurs exemptions pécuniaires ; et elle commençait à redouter cette nouvelle puissance du peuple , près de se diriger contre d'autres avantages des privilégiés qu'elle voulait maintenir. Dans cette lutte de la noblesse et de la nation , le clergé semblait s'offrir comme médiateur ; et bien qu'opposé à la vérification des pouvoirs en commun , il ne s'était point constitué en chambre séparée , comme les nobles s'étaient hâtés de le faire. Les communes, réduites à l'inaction par l'absence de leurs collaborateurs , s'apercevaient tous les jours que leur force d'inertie devenait une puissance formidable ; et, secondées par quelques prêtres vertueux , par quelques nobles éclairés, qui ne virent le salut de la patrie que dans une prompte réunion au parti populaire , elles osèrent enfin , après une mûre délibération , se constituer en assemblée nationale : c'était déclarer ce qu'elles étaient, la nation. Cette grande et sublime mesure remplit le peuple d'un nouvel enthousiasme pour ses représentans , et fit trembler la cour , les ministres , les nobles et les prêtres, avertis alors de leur faiblesse. Ce fut en vain qu'ils se liguèrent , ou plutôt que leur ligue, jusqu'alors secrète , se manifesta par des signes évidens. Mais il est trop tard : le colosse national s'était élevé à sa véritable hauteur, et tout devait dès-lors fléchir ou se briser devant lui. Une autre délibération , plus subite et non moins hardie, avait, en conservant provisoirement les
impositions , déclaré qu'elles étaient toutes illégales , et qu'elles ne seraient perçues dans les formes existantes, que jusqu'à la première séparation de l'assemblée nationale , quelle que fût la cause de cette séparation. C'était couper à la fois tous les nerfs du despotisme , dans un temps où le peuple , surchargé d'impôts, accablé de toutes les calamités réunies, était afiligé d'une disette de grains , qu'il imputait au gouvernement encore plus qu'à la nature.
Un autre article de cet arrêté mémorable mettait la dette publique sous la protection de la loyauté française. On attachait ainsi , on dévouait à la cause nationale la classe immense des créanciers de l'état , que leurs préjugés , leurs habitudes et leurs intérêts mal conçus avaient rendus jusqu'alors partisans et soutiens du despotisme.
Qu'on se représente , s'il est possible , à la nouvelle de cet arrêté , la surprise et la terreur de tous ceux qui jusqu'alors n'avaient vu dans le peuple français qu'un assemblage d'hommes nés pour la servitude. Ce fut en ce moment que les ennemis du peuple eurent recours aux mesures les plus violentes. Maîtres de la personne du roi , ils le reléguèrent en quelque sorte à Marlv , et l'entourèrent suivant leurs convenances ; ils le rendirent invisible, inaccessible comme un sultan d'Asie ; ils mirent entre lui et la nation une barrière cpie ni la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que lui-même n'aurait pu renverser.
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Enfin , en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois chambres ; ils amenèrent le roi de France à se déclarer le roi des privilégiés : et sans doute on résolut alors la tenue de cette séance royale, dans laquelle on allait dicter des lois arbitraires à ce peuple qui devait se régénérer; violence du despotisme connue sous le nom de lit de justice , détestée des Français même au temps de l'esclavage, et qui, en 1789, devait révolter des hommes appelés pour être législateurs d'un grand empire.
On la proclame donc cette séance royale , qui devait se tenir quelques jours après. Dans l'intervalle, la porte de l'hôtel de l'assemblée est fermée et gardée par des soldats. Les députés de la nation sont repousses du lieu de la séance. Le président , M. Bailly , parait , demande l'officier de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des étatsgénéraux. « Je proteste contre de pareils ordres, a répond le président , et j'en rendrai compte à « l'assemblée. » Les députés arrivent en foule , se partagent en divers groupes dans l'avenue , s'irritent et se communiquent leur indignation. Le peuple la partageait. On s'étonne encore aujourd'hui , deux ans après la révolution , que les habitans de Versailles, ces hommes nourris et enrichis ou du faste ou des bienfaits du despotisme , aient montré contre lui une si violente aversion. C'est
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pourtant ce qu'on vit alors. On vit même plusieurs des soldats exécuteurs de cet ordre barbare, dire tout bas à quelques représentais du peuple : « Courage , braves députés ! » Le courage remplissait toutes les âmes, il brillait dans tous les yeux. Les uns voulaient que l'assemblée se tint sur la place même , au milieu d'un peuple innombrable ; d'autres proposaient d'aller tenir la séance sur la terrasse de Marly , et d'éclairer le prince , qu'on emprisonnait pour l'aveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte , le président avait cherché un local où l'on pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu de paume est indiqué. La circonstance rendait auguste tout lieu qui pouvait servir d'asile à l'assemblée nationale. On s'invite mutuellement à s'y rendre. L'ordre est donné, tous y accourent. Un des députés ( i ) , malade , et qu'on instruisait d'heure en heure des mouvemens de l'assemblée , s'élance de son lit , s'y fait porter ; il assiste à l'appel que suivait le serment national ; il demande que , par indulgence pour son état , l'ordre de l'appel soit interverti , et qu'on lui permette d'être un des premiers à prononcer ce serment : sa demande est agréée ; il le prononce à voix haute : « Grâce au ciel , dit-il en se retirant, « si je meurs , mon dernier serment sera pour ma « patrie ! »
(i) M. Goupilleau , député de la Vendée , dont le patriotisme ne s'est pas démenti un seul moment.
BE CHAMFORT. l'J'f
Le voici ce décret qui décida des hautes destinées de la France : « L'Assemblée nationale, conte sidérant qu'appelée à fixer la constitution du « royaume , opérer la régénération de l'ordre « public et maintenir les vrais principes de la « monarchie , rien ne peut empêcher qu'elle ne « continue ses délibérations et ne consomme « l'œuvre importante pour laquelle elle s'est rente nie , dans quelque lieu qu'elle soit forcée de « s'établir ; et qu'enfin partout où ses membres « se réunissent , là est l'assemblée nationale , a « arrêté que tous les membres de cette assemblée « prêteront à l'instant le serment de ne jamais se « séparer , que la constitution du royaume et la « régénération publique ne soient établies et af- « fermies ; et que , le serment étant prêté , tous « les membres et chacun d'eux confirmeront par « leur signature cette résolution inébranlable. »
Le président prêta le premier ce serment à l'assemblée et le signa. L'assemblée le prêta entre les mains de son président , et chacun apposa sa signature à ce grand acte. Qui le croirait, que, dans ce jour de gloire , un homme ait pu vouloir assurer l'éternité de sa honte en refusant de signer ? Il fut le seul. Qu'il jouisse du fruit de sa lâcheté! que le nom de Martin de Castelnaudari obtienne l'immortalité de l'opprobre !
Pendant cette grande scène , la capitale , instruite de moment en moment , se livrait aux transports de la joie , de l'admiration et de l'es- II. 12
pérance. La majorité du clergé se décidait à la réunion , qui s'opéra le lundi 22 , dans l'église de Saint-Louis , où l'assemblée nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté, malgré le concours des spectateurs qui remplissais Lit les bas cotés du temple. Les cent quaranteneuf pasteurs citoyens qui avaient signé la délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun , sortirent du sanctuaire après un appel nominal , et s'avancèrent en ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentons d'un ordre et devenus les représentais de la nation. Le vénérable archevêque de Vienne mêla, dans un discours touchant , les conseils de la concorde et le vœu de la liberté. Ses cheveux blancs , son éloquence paisible , le profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait l'enceinte, la réponse du président pleine d'un sentiment doux et d'une dignité tranquille , les larmes de -joie de dix mille assistans , les accens unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et religieuse , le retentissement des voûtes sacrées, le saisissement de tous les cœurs , le mélange de toutes les passions nobles et fières , peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards , formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre. Le souvenir de ces pures et délicieuses sensations est demeuré ineffaçable dans l'àme de ceux qui les éprouvèrent : il n'a pu être étouffé sous la multitude des sensations suc-
DE ClfAMFORT.
eessives, récentes et accumulées, qu'ont fait naître tous les grands événemens de la révolution.
Quel contraste entre ce jour de concorde , de fraternité sociale , et cet autre jour qui suivit bientôt après , où le roi vint parler en maître moins à ses propres esclaves qu'aux esclaves des privilégiés! Une garde nombreuse entoure la salle des états ; des barrières en écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et en chambres séparées ; il dicte ses lois , et sort. La noblesse , une partie du clergé , le suivent : les communes restent. Un appariteur royal se présente , intime l'ordre de sortir. L'étonnement et l'indignation remplissaient toutes les âmes. Un citoyen se lève , et prononce ces paroles , gravées depuis sur sa statue et dans le cœur de tous les Français : « Allez dire à ceux qui vous envoient « que nous sommes les représentais de la nation « française , et que nous ne sortirons d'ici que par « la puissance des baïonnettes. Tel est le vœu de la « l'assemblée. » Ce fut le cri de tous , la réponse unanime. Un nouveau serment confirme le premier ; et cette journée , d'abord si menaçante pour la liberté publique , ne fit que l'affermir sur ses bases désormais inébranlables.
Si les petites circonstances ne servaient quelquefois à réveiller de grandes idées ou du moins à y ajouter un nouvel intérêt , nous nous abstiendrions de rappeler une anecdote oubliée et comme perdue dans les grands mouvemens de la
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révolution. Ooira-t-on qu'un prince français ait , le soir même du jour où fut prononcé le serment patriotique, retenu et loué pour le lendemain ce même jeu de paume consacré depuis comme un temple élevé à la liberté ?
Il pensait (et ses conseillers le pensaient comme lui) qu'un tel obstacle empêcherait une seconde séance de l'assemblée. Tel était l'aveuglement des nobles et leur mépris pour la nation. Osons le dire, elle l'avait mérité par sa patience ; et la révolution même peut bien la faire absoudre et non la justifier.