‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 10 sur 276 · M. de Fontanes. 2. M. Ginguené. ( Décad. philosoph · texte numérisé non relu

M. de Fontanes. 2. M. Ginguené. ( Décad. philosoph

è PRÉFACE a | n.

éditions du Génie du Christianisme se multiplient, malgré les circonstances qui

ont Ôté à la cause que j’ai défendue le puissant intérêt du malheur. L'ouvrage, si je ne m’abuse, paroît même augmenter d'estime dans l'opinion publique à mesure qu’il vieillit, et ilsemble que l’on commence à y voir autre chose qu’un ouvrage de pure imagination. Mais à Dieu ne plaise que je prétende persuader de mon foible mérite ceux qui ont sans doute de bonnes raisons pour ne pas y croire! Hors la religion'et l'honneur, j'estime trop peu de choses dans le monde pour ne pas souscrire aux arrêts de la critique la plus rigoureuse. Je suis si peu aveuglé par quelques succès et si loin de regarder quelques éloges comme un jugement définitif en ma faveur, que je n’ai pas cru devoir mettre la dernière main à mon ouvrage. J’attendrai encore afin de laisser le temps aux préjugés de se calmer, à l'esprit de parti de s’éteindre : alors l'opinion qui se sera formée sur mon livre sera sans doute la véritable opinion : je saurai ce

qu’il faudra changer au Génie du Christianisme pour le rendre tel que je désire Je laisser après moi, s’il me survit !.

Mais si j'ai résisté à la censure dirigée contre l'ouvrage entier par les raisons que je viens de déduire, j'ai suivi pour Atala, prise séparément, un système absolument opposé. Je n’ai pu être arrêté dans les corrections ni par la considération du prix du livre ni par celle de la longueur de l'ouvrage. Quelques années ont été plus que suffisantes pour me faire connaître les endroits foibles ou vicieux de cet épisode. Docile sur ce point à la critique, jusqu’à me faire reprocher mon trop de facilité, j’ai prouvé à ceux qui m'attaquoient que je ne suis jamais volontairement dans l'erreur, et que dans tous les temps et sur tous les sujets je suis prêt à céder à des lumières supérieures aux miennes. Atala à été réimprimée onze fois : cinq fois séparément et six fois dans le Génie du Christianisme ; si l’on confrontoit ces onze éditions, à peine en trouveroit-on deux tout à fait semblables.

La douzième, que je publie aujourd’hui, a été revue avec le plus grand soin. J'ai consulté des amis prompts à me censurer ; ; j'ai pesé chaque phrase, examiné chaque mot. Le style, dégagé des épithètes qui l’embarrassoient, marche peutêtre avec plus de naturel et de simplicité. J'ai mis plus d’ordre et de suite dans quelques idées; j'ai fait disparoître jusqu'aux moindres incorrections de langage. M. de La Harpe me disoit au sujet d'Atala: « Si vous voulez vous enfermer av moi seulement quelques heures, ce temps nous suffira re effacer les taches qui font crier si haut vos censeurs. » J'ai passé quatre ans à revoir

. C’est ce qui a été fait dans l'édition des OEuvres complètes de l’auteur; ja 1828,

cet épisode, mais aussi il est tel qu'il doit rester. C’est la seule F7 que je reconnoîtrai à l'avenir. | 1kà

Cependant il y a des points sur lesquels je n’ai pas cédé entièrement à la critique. On a prétendu que quelques sentiments exprimés par le père Aubry renfermoient une doctrine désolante. On a, par exemple, été révolté de ce passage {nous avons aujourd’hui tant de sensibilité! )

« Que dis-je ! à vanité des vanités ! Que parlé-je de la puissance des amitiés de lafterre! Voulez-vous, ma chère fille, en connoître l'étendue? Si un homme revenoit à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis! »

11 ne s’agit pas de savoir si ce sentiment est pénible à avouer, mais s’il est vrai et fondé sur la commune expérience. Il seroit difficile de ne pas en convenir. Ce n’est pas surtout chez les François que l’on peut avoir la prétention de ne rien oublier. Sans parler des morts dont on ne se souvient guère, que de vivants sont revenus dans leurs familles et n’y ont trouvé que l'oubli, l'humeur et le dégoût ! D'ailleurs quel est ici le but du père Aubry ? N'est-ce pas d’ôter à Atala tout regret d’une existence qu'elle vient de s’arracher volontairement et à laquelle elle voudroit en vain revenir? Dans cette intention, le mission paire, en exagérant même à cette infortunée les maux de Ja vie, ne feroit encore qu’un acte d'humanité. Mais il n’est pas nécessaire de recourir à cette explication. Le père Aubry exprime une chose malheureusement trop vraie. S'il ne faut pas calomnier la nature humaine, il est aussi très-inutile de la voir meilleure qu’elle ne l’est en effet.

Le même critique, M. l'abbé Morellet, s’est encore élevé contre cette autre pensée, comme fausse et paradoxale :

« Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point éternelles : il faut tôt ou tard qu’elles finissent, parce que le cœur de l’homme est fini. C’est une de nos grandes misères : nous ne sommes pas capables d’être longtemps malheureux. »

Le critique prétend que cette sorte d’incapacité de l’homme pour la dou leur est au contraire un des grands biens de la vie. Je ne lui répondrai pas que si cette réflexion est vraie, elle détruit l’observation qu'il a faite sur le premier passage du discours du père Aubry. En effet, ce seroit soutenir, d’un

côté, que l’on n'oublie jamais ses amis, et de l’autre qu'on est très-heureux

de n’y plus penser. Je remarquerai seulement que l’habile grammairien me

semble ici confondre les mots. Je n'ai pas dit : « C’est une de nos grandes infortunes, » ce qui seroit faux, sans doute, mais : « C’est une de nos grandes misères, » ce qui est très-vrai. Eh ! qui ne sent que cette Impuissance où est le cœur de l’homme de nourrir longtemps un sentiment, même celui de la douleur, est la preuve la plus complète de sa stérilité, de son indigence, de sa misère? M. l'abbé Morellet paroît faire, avec beaucoup de raison, un cas infini du bon sens, du jugement, du naturel; mais suit-il toujours dans la pratique la théorie qu’il professe ? 11 seroit assez singulier que ses idées riantes sur l’homme et sur la vie me donnassent le droit de le soupçonner à mon tour de porter dans ces sentiments l’exaltation et les illusions de la jeunesse.

La nouvelle nature et les mœurs nouvelles que j'ai peintes m'ont attiré encore un autre reproche peu réfléchi. On m'a cru l'inventeur de quelques détails extraordinaires, lorsque je rappelois seulement des choses connues de tous les voyageurs. Des notes ajoutées à cette édition d’Atala .m’auroient aisément justifié, mais, s’il en avoit fallu mettre dans tous les endroits où chaque lecteur pouvoit en avoir besoin, elles auroient bientôt surpassé la longueur de l'ouvrage. J'ai donc renoncé à faire des notes. Je me contenterai de transcrire ici un passage de la Défense du Génie du Christianisme. I s’agit des ours enivrés de raisin, que les doctes censeurs avoient pris pour une gaieté de mon imagination. Après avoir cité des autorités respectables et le témoignage de Carver, Bartram, Imley, Charlevoix, j'ajoute : « Quand on trouve dans un auteur une circonstance qui ne fait pas beauté en elle-même et qui ne sert qu'à donner de la ressemblance au tableau, si cet auteur a d’ailleurs montré quelque sens commun, il seroit assez naturel de supposer qu'il n’a pas inventé cette circonstance et qu’il n’a fait que rapporter une chose réelle, bien qu’elle ne soit pas très-connue. Rien n'empêche qu'on ne trouve Atala une méchante production, mais j'ose dire que la nature américaine y est peinte avec Ja plus scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Florides. Les deux traductions angloises d’Atala sont parvenues en Amérique, les papiers publics ont annoncé, en outre, une troisième traduction publiée à Philadelphie avec succès. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auroient-ils réussi chez un peuple: qui pouvoit dire à chaque pas : Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts? Atala est retournée au désert, et il semble que sa patrie l'ait reconnut pour véritable enfant de la solitude !. »

René, qui accompagne Atala dans la présente édition, n’avoit point encore

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