‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 14 sur 276 · I] s’agitici des PxLosopnes uniquement · texte numérisé non relu

I] s’agitici des PxLosopnes uniquement

probable que tel lecteur n’eût jamais ouvert le Génie du Christianisme s'il n'y avoit cherché René et Atala ?

Sa che la corre il mondo, ove piu versi Delle sue dolcezze il lusinghier Parnaso, E che ?l verso, condito in molli versi,

TI più schivi allettando, ha persuaso.

« Tout ce qu'un critique impartial qui veut entrer dans l'esprit de l'ouvrage étoit en droit d'exiger de l’auteur, c’est que les épisodes de cet ouvrage eussent une tendance visible à faire aimer la religion et à en démontrer l’utilité. Or, la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie, et pour ceux-là même qui sont les plus grands, la puissance d’une religion qui peut seule fermer des plaies que tous les baumes de la terre ne sauroient guérir, ne sont-elles pas invinciblement prouvées dans l’histoire de René? L'auteur y combat en outre le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide. C’est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s’isolant des hommes, en s’abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule de jeunes gens qu’il est beau de se jeter ainsi dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce germe de poison. L'auteur du Génie du Christianisme, obligé de faire entrer dans le cadré de son Apologie quelques | tableaux pour l'imagination, a voulu dénoncer cette espèce de vice nouveau. et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude. Les couvents offroient autrefois des retraites à ces âmes contemplatives que la nature appelle impérieusement aux méditations. Elles y trouvoient auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu'elles sentent en elles-mêmes et souvent l’occasion d'exercer de rares et sublimes vertus. Mais depuis la destruction des monastères et les progrès de l’incrédulité on doit s'attendre à voir se multiplier au milieu de la société (comme il est arrivé en Angleterre) des espèces de solitaires tout à la fois passionnés et philosophes, qui, ne pouvant ni renoncer aux vices du siècle ni aimer ce siècle, prendront la haine des hommes pour l'élévation du génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriont à l'écart des plus vaines chimères et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort.

« Afin d'inspirer plus d’éloignement pour ces rêveries criminelles, l'auteur a pensé qu’il devoit prendre la punition de René dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu’à la famille de l'homme, et que les anciens attribuoient à la fatalité. L'auteur eût choisi le

sujet de Phèdre s’il n’eût été traité par Racine. Il ne restoit que celui d’Érope et de Thyeste 1 chez les Grecs, ou d’Amnon et de Thamar chez les Hébreux ?; et, bien qu'il ait été aussi transporté sur notre scène 5, il est toutefois moins connu que celui de Phèdre. Peut-être aussi s’applique-t-il mieux aux caractères ‘que l’auteur a voulu peindre. En effet, les folles rêveries de René commencent le mal et ses extravagances l’achèvent : par les premières il égare l’imagination d’une foible femme; par les dernières, en voulant attenter à ses jours, il oblige cette infortunée à se réunir à lui : ainsi le malheur naît du sujet, et la punition sort de la faute.

« Il ne restoit qu'à sanctifier par le christianisme cette catastrophe empruntée à la fois de l'antiquité païenne et de l'antiquité sacrée. L'auteur, même alors, n’eut pas tout à faire, car il trouva cette histoire presque naturalisée chrétienne dans une vieille ballade de pèlerin que les paysans chantent encore dans plusieurs provinces “. Ce n’est pas par les maximes répandues dans un ouvrage, mais par l'impression que cet ouvrage laisse au fond de l'âme, que l'on doit juger de sa moralité. Or, la sorte d’épouvante et de mystère qui règne dans l'épisode de René serre et contriste le cœur sans y exciter d'émotion criminelle. Il ne faut pas perdre de vue qu'Amélie meurt heureuse et guérie et que René finit misérablement. Ainsi le vrai coupable est puni, tandis que sa trop foible victime, remettant son âme blessée entre les mains de celui qui retourne le malade sur sa couche, sent renaître une joie ineffable du fond mème des tristesses de son cœur. Au reste, le discours du père Souël ne laisse aucun doute sur le but et les moralités religieuses de Vhistoire de René. »

On voit, par le chapitre cité du Génie du Christianisme, quelle espèce de passion nouvelle j'ai essayé de peindre, et, par l'extrait de la Défense, quel ‘vice non encore attaqué j'ai voulu combatire. J'ajouterai que, quant au style, René a été revu avec autant de soin qu’Atala, et qu’il a reçu le degré de perfection que je suis capable de lui donner.

1. Sen. in Afr. ei Th. Voyez aussi Canacé et Macareus, ct Caune et Byblis dans les Métamorphoses et dans les Héroïdes d'Ovins. J'ai rejeté comme trop abominable le’ ‘sujet de Myrra, qu’on retrouve encore dans celui de Lot et de ses filles.

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