‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 152 sur 276 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

bûcher que s'il eût été assis, aux rayons du matin, à la porte de sa cabane. Le sachem chante au milieu des tourments qui le conduisent à la tombe, comme l'époux répète le cri d’hyménée en s’approchant du lit nuptial. Les bourreaux, irrités, épuisent la fécondité de leur infernal génie. Ils enfoncent dans les plaies de l’ami de Chactas des * éclisses de pin enflammées, et lui crient : « Éclaire-nous donc maintenant, Ô bel astre !! » Tel un soleil couronnant son front du feu le plus doux se couche au milieu du concert de la nature : ainsi parut aux Illinois la victime rayonnante,

Athaensic souffle sa rage dans les cœurs : un jongleur, qu’une louve avoit nourri dans un antre du Niagara, se précipite sur le sachem, lui arrache la peau de la tête et répand des cendres rougies sur le crâne découvert du vieillard. La douleur abat le chef des Natchez aux pieds de ses ennemis.

Bientôt réveillé d’un évanouissement dont il s’indigne, il saisit un tison, appelle et défie ses persécuteurs : cantonné au milieu de son bûcher, il est un moment la terreur de toute une armée. Un faux pas le livre de nouveau aux inventeurs des tortures : ils se jettent sur le vieillard ; la hache coupe ces pieds qui visitoient la cabane des infortunés, ces mains qui pansoient les blessures. On roule un tronc encore vivant sur la braise, dont la violence sert de remède aux plaies de la victime et les cicatrise, tandis que le sang fume sur les charbons, comme l’encens dans un sacrifice.

Le chef n’a pas succombé; il écarte encore de ses regards les guerriers les plus proches, et fait reculer les bourreaux. Moins effrayant est le serpent dont le voyageur a séparé les anneaux avec un glaive : le dragon mutilé s’agite aux pieds de son ennemi, soufflant sur lui ses poisons, le menaçant de ses ardentes prunelles, de sa triple langue et de ses longs sifflements.

« René! » s’écrie enfin le vieillard d’une voix qui semble avoir redoublé de force, « je.vais rejoindre mes pères! Je ne me suis livré à ces actions qu’afin de t'encourager à mourir et de te montrer ce que peut un homme lorsqu'il veut exercer toute la puissance de son àme. Pour l'honneur de ta nouvelle patrie, imite mon exemple. »

Il expire. Il avoit accompli un siècle : sa vertu antique, cultivée si longtemps sur la terre, s’épanouit aux rayons de l'éternité, comme l’aloès américain qui au bout de cent printemps ouvre sa fleur aux regards de l'aurore.

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