‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 16 sur 276 · Vrai nom du Mississipi ou Meschassipi · texte numérisé non relu

Vrai nom du Mississipi ou Meschassipi

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autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens ; c’est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent : comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flammants roses, de jeunes crocodiles, s’'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d’or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve.

Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue; leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l’azur du ciel, où ils s’évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l’aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. À son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse , vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives, |

Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle change sur le bord opposé , et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s’entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l’extrémité des branches , s’élancent de l’érable au tulipier, du tulipier à l’alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs le magnolia élève son cône immobile; surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n’a d’autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d'animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent l’enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur

les branches des ormeaux; des cariboux se baïignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l’épaisseur des feuillages ; des oiseaux moqueurs, des colombes de Virginie, de la grosseur d’un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois en s’y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes de l’autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissements d'ondes, de foibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d’une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à.balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerois en vain de les décrire à ceux qui n’ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.

Après la découverte du Meschacebé par le père Marquette et l'infortuné La Salle, les premiers François qui s’établirent au Biloxi et à la Nouvelle-Orléans firent alliance avec les Natchez, nation indienne «ont la puissance étoit redoutable dans ces contrées. Des querelles et des jalousies ensanglantèrent dans la suite la terre de l’hospitalité. II y avoit parmi ces sauvages un vieillard nommé Chactas', qui, par son âge, sa sagesse et sa science dans les choses de la vie, étoit le patriarche et l'amour des déserts. Comme tous les hommes, il avoit acheté la vertu par l’infortune. Non-seulement les forêts du Nouveau- Monde furent remplies de ses malheurs, mais il les porta jusque sur les rivages de la France. Retenu aux galères à Marseille par une cruelle injustice, rendu à la liberté, présenté à Louis XIV, il avoit conversé avec les grands hommes de ce siècle et assisté aux fêtes de Versailles, aux tragédies de Racine, aux oraisons funèbres de Bossuet ; en un mot, le sauvage avoit contemplé la société à son plus haut point de splendeur.

Depuis plusieurs années, rentré dans le sein de sa patrie, Chactas

* {. La voix harmonicuse,

nn du repos. Toutefois le ciel lui vendoïit encore cher cette faveur : le vieillard étoit devenu aveugle. Une jeune fille l’accompagnoit sur les coteaux du Meschacebé, comme Antigone guidoit les pas d'OEdipe sur le Cythéron, où comme Malvina conduisoit Ossian sur les rochers de Morven.

Malgré les nombreuses injustices que Chactas avoit éprouvées de la part des François, il les aimoit. Il se souvenoit toujours de Fénelon, dont il avoit été l’hôte, et désiroit pouvoir rendre quelque service aux compatriotes de cet homme vertueux. Il s'en présenta une occasion favorable. En 1725, un François nommé René, poussé par des passions et des malheurs, arriva à la Louisiane. Il remonta le Meschacebé jusqu'aux Natchez, et demanda à être reçu guerrier de cette nation. Chactas l'ayant interrogé, et le trouvant inébranlable dans sa résolution, l’adopta pour fils, et lui donna pour épouse une Indienne appelée Céluta. Peu de temps après ce mariage, les sauvages se pr “parte à la chasse du castor.

Chactas, quoique aveugle, est désigné par le conseil des Sachems! pour commander l'expédition, à cause du respect que les tribus indiennes lui portoient. Les prières et les jeûnes commencent; les Jongleurs interprètent les songes; on consulte les Manitous: on fait des sacrifices de petun; on bràle des filets de langue d’orignal ; on examine s'ils pétillent dans la flamme, afin de découvrir la volonté des Génies ; on part enfin, après avoir mangé le chien sacré. René est de la troupe. À l’aide des contre-courants, les pirogues remontent le Meschacebé, et entrent dans le lit de l'Ohio. C’est en automne. Les magnifiques déserts du Kentucky se déploient aux yeux étonnés du jeune François. Une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bêtes, fuit devant une légère brise, René, demeuré seul avec Chactas, lui demande le récit de ses aventures. Le vieillard consent à le satisfaire, et, assis avec lui sur la poupe de la pirogue, il commence en ces mots :

4, Vicillards ou conseillers,

L'EMROTT LES CHASSEURS.

« C’est une singulière destinée, mon cher fils, que celle qui nous réunit. Je vois en toi l’homme civilisé qui s’est fait sauvage ; tu vois en moi l'homme sauvage que le grand Esprit (ji ignore pour quel dessein) a voulu civiliser. Entrés l’un et l’autre dans la carrière de Ja vie par les deux bouts opposés, tu es venu te reposer à ma place, et j'ai été m’asseoir à la tienne : ainsi nous avons dû avoir des objets une vue totalement différente. Qui, de toi ou de moi, a le plus gagné ou le plus perdu à ce changement de position ? C’est ce que savent les Génies, dont le moins savant a plus de sagesse que tous les hommes ensemble.

« À la prochaine lune des fleurs', il y aura sept fois dix neiges , et trois neiges de plus ?, que ma mère me mit au monde sur les bords du Meschacebé. Les Espagnols s’étoient depuis peu établis dans Ja baie de Pensacola, mais aucun blanc n’habitoit encore la Louisiane. Je comptois à peine dix-sept chutes de feuilles lorsque je marchai avec mon père, le guerrier Outalissi, contre les Muscogulges, nation puissante des Florides. Nous nous joignimes aux Espagnols, nos alliés, et le combat se donna sur une des branches de Ja Maubile. Areskoui® et les Manitous ne nous furent pas favorables. Les ennemis triomphèrent; mon père perdit la vie; je fus blessé deux fois en le défendant. Oh! que ne descendis-je alors dans le pays des âmes “! j’aurois évité les malheurs qui m’attendoient sur la terre. Les Esprits en ordonnèrent autrement : je fus entrainé par les fuyards à Saint-Augustin.

« Dans cette ville, nouvellement bâtie par les Espagnols, je courois le risque d'être enlevé pour les mines de Mexico, lorsqu'un vieux Castillan nommé Lopez, touché de ma jeunesse et de ma simplicité, m'offrit un asile et me présenta à une sœur avec laquelle il vivoit sans épouse.

« Tous les deux prirent pour moi les sentiments les plus tendres. On m'éleva avec beaucoup de soin; on me donna toutes sortes de maîtres. Mais, après avoir passé trente lunes à Saint- Augustin, je fus saisi du

dégoût de la vie des cités. Je dépérissois à vue d'œil : tantôt je *

4. Mois de mai. 2. Neige pour année; soixante-treize ans, * 3. Dieu de la guerre. 4. Les enfers,

mir

demeurois immobile pendant des heures à contempler la cime des lointaines forêts ; tantôt on me trouvoit assis au bord d’un fleuve, que je regardois tristement couler. Je me peignois les bois à travers lesquels cette onde avoit passé, et mon âme étoit tout entière à la solitude.

« Ne pouvant plus résister à l'envie de retourner au désert, un matin je me présentai à Lopez, vêtu de mes habits de sauvage, tenant d’une main mon arc et mes flèches et de l’autre mes vêtements européens. Je les remis à mon généreux protecteur, aux pieds duquel je tombai en versant des torrents de larmes. Je me donnaï des noms odieux ; je m'accusai d’ingratitude : « Mais enfin, lui dis-je, à mon « père! tu le vois toi-même : je meurs si je ne reprends la vie de « l’Indien. » e

« Lopez, frappé d’étonnement, voulut me détourner de mon dessein. Il me représenta les dangers que j’allois courir en m'’exposant à tomber de nouveau entre les mains des Muscogulges. Mais, voyant que j'étois résolu à tout entreprendre, fondant en pleurs et me serrant dans ses bras : « Va, s'écria-t-il, enfant de la nature! reprends «cette indépendance de l’homme que Lopez ne te veut point ravir. Si « j'étois plus jeune moi-même, je t’accompagnerois au désert (où j'ai « aussi de doux souvenirs!), et je te remettrois dans les bras de ta « mère, Quand tu seras dans tes forêts, songe quelquefois à ce vieil « Espagnol qui te donna l'hospitalité, et rappelle-toi, pour te porter « à l’amour de tes semblables, que la première expérience que tu as « faite du cœur humain a été tout en sa faveur. » Lopez finit par une prière au Dieu des chrétiens, dont j’avois refusé d’embrasser le culte, et nous nous quittàâmes avec des sanglots.

« Je ne tardai pas à être puni de mon ingratitude. Mon inexpérience m'égara dans les bois, et je fus pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles, comme Lopez me l’avoit prédit. Je fus reconnu pour Natchez à mon vêtement et aux plumes qui ornoient ma tête. On m'’enchaïna, mais légèrement, à cause de ma jeunesse. Simaghan, le chef de la troupe, voulut savoir mon nom; je répondis : « Je m’appelle « Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent « chevelures aux héros muscogulges. » Simaghan me dit : « Chactas, « fils d'Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi : tu seras brûlé au grand « village.» Je repartis : « Voilà qui va bien ; » et j'entonnai ma chanson de mort. :

« Tout prisonnier que j'étois, je ne pouvois, durant les premiers jours, m'empêcher d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout

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