‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 175 sur 276 · LES JONGLEURS · texte numérisé non relu

LES JONGLEURS

« Deux parts ont été faites de nos destinées : l’une bonne, l’autre mauvaise. Le Grand-Esprit mit la première dans un osselet blanc, la seconde dans un osselet noir. Chaque homme en naissant, avant qu'il ait les yeux ouverts, prend son osselet dans la main du Grand-Esprit.»

LES SAGHEMS,

« Qu'importe que l'osselet de notre destinée soit noir ou blanc? Nous jouons dans la vie assis sur une tombe : à peine avons-nous tiré notre osselet heureux ou fatal, la Mort, qui marque la partie, nous le redemande. »

Les joueurs se séparent en deux bandes; les Natchez d'un côté, los Chicassaws de l’autre. À un signal donné, le plus adroit des guerriers natchez, placé à son poteau, frappe d'un coup de raquette la balle qui fuit, comme le plomb sort du tube enflammé des chasseurs ; un Chi-

Cassaws la reçoit et la renvoie avec la même rapidité. Elle est repoussée vers les Ghicassaws, qui la reprennent de nouveau. Un mouvement général commence; la balle est chassée et rechassée : tantôt elle vole horizontalement, et vous verriez les joueurs se baisser tour à tour comme des épis sous le passage d’une brise ; tantôt elle est lancée au ciel à perte de vue : tous les yeux sont levés pour la découvrir dans les airs, toutes les mains tendues pour la recevoir dans sa chute. Soudain des guerriers se jettent à l'écart, se groupent, s’entremêlent, se déploient, se rassemblent encore; la balle saute à petits bonds sur leurs raquettes jusqu’au moment où un bras vigoureux, la dégageant du conflit, la reporte au centre de l'arène. Les cris d'espérance ou de crainte, les applaudissements et les risées, le bruit de la course, le sifflement de la balle, les coups de raquette, la voix des marqueurs, les ronflements de la conque, font retentir les bois.

Au milieu de ce bruit et de ce mouvement les âmes étoient diversement occupées : les François jouissoient en pleine confiance de ce spectacle, tandis que les conjurés comptoient leurs victimes. Il n’y avoit rien de plus affreux que ces plaisirs qui couvroient le massacre de toute une colonie. Que d'hommes ont pris pour un jour de fête celui qui devoit leur apporter la mort!

Les jeux furent suspendus pour le festin, servi à l'ombre d’une futaie d’érables, au bord d'un courant d’eau; ils recommencèrent ensuite : on ne savoit de quel côté se décideroit la victoire, dont le prix étoit réglé à mille peaux de bêtes sauvages. Tout à coup le spectacle est interrompu ; les sachems se lèvent, la foule se porte vers la colline du nord; on entend répéter ces mots : «Voici notre père, voici Chactas! Hélas! il est mourant! Outougamiz vient d'annoncer son arrivée, »

En effet, Outougamiz, qui n’avoit pas rejoint René, avoit rencontré le sachem, que portoit une troupe de jeunes Chéroquois. La réputation dethactas étoit telle, que le commandant françois lui-même suivit la multitude pour aller au-devant du vieillard. La foule poussoit des cris d'amour sur $ Passage de l’homme vénérable, mais les yeux étoient remplis de Jarmes:@{ On voyoit que Chactas n'avoit plus que quelques heures à vivre : so Visage toujours serein annonçoit l'extrême fatigue et la décrépitude ; sa Qix étoit si foible, qu’on avoit de la peine à l'entendre. Cependant le saètm répondoit avec sa bonté et son calme ordinaires à ceux qui lui ag!essoient la parole. Un jeune guerrier remarquant que les cheveux afgentés du vieillard avoient encore

blanchi : « C’est vrai, mon enfant, dit Ghactas; j'ai pris ma parure

d'hiver, et je vais m’enfermer dans 1 caverne. » Un sachem du parti

d'Ondouré lui parloit des jeux et de 14 Paix de la patrie; il répondit :

« L'eau est paisible au-dessus de la cataracte; elle n’est troublée qu’au-dessous. »

Outougamiz, qui marchoit auprès du lit de feuillage sur lequel les Chéroquois portoient Chactas, passoit d’un profond abattement à une incompréhensible joie : « Ah! disoit-il tout haut, c’est ainsi que j'ai vu porter René quand je l’aimois, et que je ne le voulois pas tuer, avant que Mila m'eût quitté pour toujours. »

Ces deux noms frappèrent l'oreille de Chactas. « Mon excellent Outougamiz, lui dit-il, tu parles de René et de Mila : et Céluta, où estelle? où sont mes chers enfants, pour que je les embrasse avant de mourir ? »

« Chêne protecteur! s'écria Outougamiz, nous allons tous nous mettre à l'abri sous ton ombre, excepté Mila, qui s’est fait une couche au fond des eaux. » — « Héroïque et bon jeune homme, dit Chactas, je crains que le chêne ne soit tombé avant qu’il t’ait pu garantir de l'orage. » Chactas demanda où étoit Âdario; on lui dit qu’il habitoit les forêts.

Ondouré, à ce triomphe de la vertu, éprouvoit de mortelles inquiétudes. L'arrivée inattendue et la prolongation de la vie de Chactas sembloient déranger les projets du conspirateur. Il craignoit que le sachem ne découvrit ses trames, et qu’un entretien secret d’un moment avec Céluta et Outougamiz ne détruisit l’œuvre de deux années. Désirant séparer le plus tôt possible Outougamiz de Chactas, Ondouré eut l’imprudence de s'avancer jusqu’à la couche du vieillard, pour le supplier de se livrer au repos. Chactas, le reconnoissant à la voix, lui dit :

-« O le plus faux des hommes! tu n’as donc pas encore appris à rougir ? » ;

« Courage, Chactas! s’écria Outougamiz; tu parles tout comme Mila ! » Ondouré, balbutiant, avoit perdu son effronterie accoutumée.

« Mes enfants! » dit Chactas, élevant la voix et s'adressant à la foule qu'il entendoit autour de lui, mais qu’il ne voyoit pas, « voilà un des plus dangereux scélérats que la terre ait produits. C’est notre foiblesse qui fait sa tyrannie ; il y a longtemps que j'ai deviné les secrets de ce traitre. »

Ces paroles violentes dans la bouche d’un vieillard si modéré et si sage produisirent un effet extraordinaire. Ondouré se crut perdu. Outougamiz encourageoit le tumulte : « Allez chercher Céluta, s’écrioitil; voici que tout est arrangé : René est sauvé! Je ne le tuerai pas! Quel dommage que Mila soit mortel! »

Quelques sachems restés fidèles à Chactas racontoient qu'Ondouré étoit vraisemblablement le meurtrier du vieux soleil ; qu’il avoit séduit

la femme-chef; qu'il s'étoit emparé de l'autorité par violence; qu'il méditoit dans ce moment même d’autres forfaits. Les sauvages étrangers paroissoient troublés. Le commandant françois commençoit à s'étonner de ce mot de complot redit de toutes parts. La destinée d'Ondouré ne sembloit plus tenir qu'à un fil, lorsque les prêtres et les sachems du parti du traître répétèrent l’histoire du maléfice jeté par un magicien de la chair blanche sur Outougamiz et sur le vénérable Chactas. Les absurdités religieuses employées précédemment dans des OCCasions pareilles eurent leur succès accoutumé; la foule superstitieuse les crut de préférence à la vérité. Ghactas fut porté à sa cabane, Chépar retourna au fort, toujours disposé par Febriano à se confier à Ondouré et à soupçonner le frère d'Amélie. Le soleil étant couché, les sauvages remirent au lendemain la continuation des jeux.

Mais l'orage conjuré pour un moment menaçoit d’éclater de nouveau. Chactas, à peine déposé dans sa cabane, avoit demandé la convocation d’un conseil, désirant s’entretenir avec les sachems avant d’expirer, Il étoit impossible aux conjurés de se refuser au dernier vœu de Pillustre vieillard sans se rendre suspects et odieux à la nation. Ondouré s'empressa de chercher Adario et de lui parler de Chactas, dont la tête, disoit-il, étoit affoiblie par les approches de la mort. Adario, regardant de travers le Sauvage : «Il te convient bien, misérable guerrier, de t’exprimer de la sorte sur le plus grand des sachems et sur l'ami d’Adario! Ote-toi de devant mes yeux, si tu ne veux que je punisse tes paroles insensées. »

Ces deux vieillards étoient le désespoir d'Ondouré : Chactas ne connoissoit point les desseins du scélérat, et les auroit renversés s’il les eût connus ; Adario méprisoit le tuteur du soleil, et l’auroit poignardé S'il avoit pu croire que par le massacre des blancs il aspiroit à la tyrannie. Les sachems s'empressèrent de tenir le conseil dans la cabane de Chactas ; Adario s’y rendit le premier. L

Outougamiz étoit allé trouver sa sœur. Assise à ses foyers solitaires, et descendue dans son propre cœur, Géluta y avoit remué pour ainsi dire tous ses chagrins: élle les én avoit tirés l’un après l’autre : sa fille, Mila, Outougamiz, René, s’étoient tour à tour présentés à ses craintes et à ses regrets: elle n’avoit oublié de pleurer que sur elle. Les grandes douleurs abrègent le temps comme les grandes joies, et les larmes qui coulent avec abondance emportent rapidement les heures dans leur cours. Céluta ignoroit l'interruption des jeux, le retour de son frère et l’arrivée de Chactas. Outougamiz se précipite dans la cabane, et s'écrie :

« Me voici! le voilà! Chactas, Chactas lui-même! Je l'ai trouvé au

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lieu de René: il est arrivé! Nous serons tous sauvés! Ah! si Mila n'étoit pas morte! Elle s’est trop pressée! Allons! prends ton manteau et ta fille, allons vite voir Chactas. Il RAI mort à présent, mais nous n’en sommes pas MOINS SAUVÉS.

A ces paroles inintelligibles pour tout autre que pour Céluta, l’Indienne éleva son cœur vers le Grand-Esprit, et se hâta de chercher son manteau. Outougamiz lui ordonnoit d'aller vite, prétendoit l'aider, et ne faisoit que retarder ses apprêts. Quand le frère et la sœur sortirent de la cabane, la nuit atteignoit le milieu de son cours. Dans ce moment même les trois vieilles femmes attachées au culte d’Athaensic entroient dans le temple, et en présence du chef des prêtres brüloient un des roseaux de la gerbe : on auroit dit des Parques coupant le premier fil de la vie de René.

Outougamiz et Céluta arrivèrent à la cabane de Ghactas : le conseil n’étoit pas fini, et les allouez placés alentour les empêchèrent d'approcher. On n’a jamais su ce qui se passa dans ce conseil assemblé au bord du lit fanèbre de Chactas, et présidé par la vertu mourante. Les gardes les plus voisins de la porte saisirent seulement quelques mots lorsque les voix s’élevoient au milieu d’une discussion animée. Une fois Chactas répondit à Adario :

« Je crois aimer la patrie autant que toi, mais je l’aime moins que la vertu. »

Quelque temps après il dit : « J'ignore ce que vous prétendez ; mais quiconque est obligé de cacher ses actions ne fait rien d’agréable au Grand-Esprit. »

On entendit ensuite la femme-chef discourir d'un ton passionné sans pouvoir recueillir ses paroles. Chactas dit après elle :

« Vous le voyez, cette femme est en proie aux remords, elle ne dit pas tout, mais sa conscience lui pèse : pourquoi son complice, l'infâme Ondouré, n'est-il pas ici? »

Sur une observation qu’on lui faisoit sans doute, Chactas repar tit:

« Je le sais : les jeunes guerriers doivent préférer les conseils d'Adario aux miens; la jeunesse aime les brasiers qui se font sentir à une grande distance, et qui la forcent à reculer. Elle dédaigne ces feux mourants dont il se faut approcher pour recueillir une chaleur prête à s’éteindre. » s

Adario répliqua quelque chose.

« Mon vieil ami, répondit Ghactas, nous avons parcouru ensemble un long chemin. Je vous aime et vais vous attendre. Ne calomniez pas René : pardonnez-lui l’excès dans le bien, et ni vous ni mOi ne vaudrons mieux que lui. »

Ici le trouble parut régner dans le conseil : les sachems parloient ensemble; la voix de Chactas ramena le silence: il disoit :

« Qu'entends-je? il y a eu une assemblée générale des Natchez au rocher du lac! Mila s’est précipitée dans le fleuve! René est absent, et on l’accuse sans l'entendre! Céluta est plongée dans la douleur ! Outougamiz paroît insensé! Akansie se repent! Les jeux proclamés semblent cacher quelque résolution funeste. On m'a éloigné, et mon retour jette de la confusion parmi vous! Grand-Esprit! tu me rappelles à toi avant que j'aie pu pénétrer ces mystères! que ta volonté soit faite : prends dans ta main puissante ce qui échappe à ma foible main. Adieu! chère patrie, je dois à mon âme le dernier moment qui me reste. Ici finissent entre moi et les hommes les scènes de la vie. Sachems, vous me donnez mon congé en me Cachant vos secrets : je vais apprendre ceux de l'éternité. »

Après ces paroles, on n'entendit plus rien. Les sachems sortirent bientôt en silence, les yeux baissés et chargés de pleurs : ainsi de vieux chênes laissent tomber de leurs feuilles flétries les gouttes de rosée qu'y déposa une belle nuit. L'aube blanchissoit l'horizon, et la femmechef envoya chercher le tuteur du soleil.

Outougamiz et Céluta entrèrent alors dans la cabane de Chactas. Le vieillard éprouvoit dans ce moment une défaillance. I] avoit prié, avant son évanouissement, qu'on le portât au pied d’un arbre, et qu'on lui tournât le visage vers l’orient, pour mourir. Quand il reprit ses sens, il reconnut à la voix Outougamiz et Céluta, mais il ne leur put parler.

Adario n'étoit point sorti de la cabane avec les autres sachems ; il y étoit resté afin de faire exécuter la dernière volonté de son ami. Chactas fut porté sous un tulipier planté au sommét d’un tertre d’où l’on découvroit le fleuve et tout le désert.

L’aurore entr'ouvroit le ciel; à mesure que la terre accomplissoit sa révolution d'occident en orient, il sortoit de dessous l'horizon des zones de pourpre et de rose, magnifiques rubans déroulés de leur cylindre. Du fond des bois s’élevoient les vapeurs matinales : elles se changeoiïent en fumée d’or, en atteignant les régions éclairées par la lumière du jour. Les oiseaux moqueurs chantoient : les colibris voltigeoient sur la tige des anémones sauvages, tandis que les cigognes montoient au haut des airs pour découvrir le soleil. Les cabanes des Indiens, dispersées sur les collines et dans les vallées, se peignoient des rayons du levant : jusqu'aux bocages de la mort, tout rioit dans la solitude.

Outougamiz et Célüta se tenoient à genoux à quelque distance de

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l'arbre sous lequel le sachem rendoit le dernier soupir. Un peu plus loin, Adario debout, les bras croisés, le vêtement déchiré, le poil hérissé, regardoit mourir son ami: Ghactas étoit assis et appuyé contre le tronc du tulipier : la brise se jouoit dans sa chevelure blanchie, et le reflet des roses de l’aurore coloroit son front pâälissant.

Faisant un dernier effort, le sachem tira de son sein un crucifix que lui avoit donné Fénelon. « Atala, dit-il d’une voix ranimée, que je meure dans ta religion! que j’accomplisse ma promesse au père Aubry! Je n’ai point été purifié par l’eau sainte, mais je demande au ciel le baptême de désir. Vertueux chef de la prière, qui remis dans mes mains Ce signe de mon, salut, viens me chercher aux portes du ciel. Je donnerai peu de peine à la mort; une partie de son ouvrage est déjà faite; elle n'aura point à clore mes paupières comme celles des autres hommes : je vais au contraire ouvrir à la clarté divine des yeux fermés depuis longtemps à la lumière terrestre. »

Ghactas exhala la vertu avec son dernier soupir : l'arbre parfumé des forêts américaines embaume l'air quand le temps ou l'orage l’ont renversé sur son sol natal, Outougamiz et Céluta, ayant vu le sachem s’affaisser, se levèrent, s'approchèrent du tulipier et embrassèrent les pieds déjà glacés du vieillard : ils perdoient en lui leur dernière espérance. Adario s’éloigna sans prononcer un mot, comme le voyageur qui va bientôt rejoindre son compagnon parti quelques heures avant lui. :

Les sauvages étoient déjà rassemblés dans la vallée des Bois pour recommencer la partie de balle, lorsque la nouvelle du trépas de Chactas se répandit parmi la foule. On disoit de toutes parts : « La gloire des Natchez est éteinte! Chactas, le grand sachem, n’est plus ! » Les jeux furent interrompus de nouveau; la douleur étoit universelle. Quelques tribus indiennes, frappées de ce deuil qui venoit se mêler à des fêtes, commencèrent à craindre la colère du ciel; elles plièrent leurs tentes de peaux, et reprirent le chemin de leur pays.

Tout menaçoit de ruine encore une fois les desseins d’Ondouré: ses messagers secrets avoient perdu les traces du frère d'Amélie: le conseil rassemblé autour de Chactas avoit montré de l’hésitation ; la femme-chef, qui s'étoit presque dénoncée, ne vouloit plus qu’une entrevue avec son complice pour céder ou pour résister aux remords. Au fort Rosalie, Chépar, malgré son aveuglement, ne se pouvoit empécher de réfléchir sur les avis que lui transmettoient chaque jour le père Souël, le gouverneur général de la Louisiane et même le capitaine d’Artaguette; avis que paroissoit confirmer la désertion d’un grand nombre de nègres réfugiés dans les bois. Le ciel sembloit enfin se déclarer pour l'innocence,

Les plus vieux parents de Chactas vinrent enlever son corps; la cérémonie funèbre fut fixée au lendemain à la troisième heure du jour. Céluta, comme femme du fils adoptif de Chactas, Outougamiz, comme frère de ce fils absent, furent prévenus qu'ils seroient chargés des fonctions d'usage ; ils reçurent l’ordre de s’y préparer.

Céluta passa sa solitaire journée à déplorer dans sa cabane la nouvelle perte qu’elle venoit de faire. Ce retour continuel à un foyer désert, où elle ne trouvoit personne pour la consoler, remplissoit son imagination de terreur et son âme de tristesse. Où étoient René, Mila, Chactas, ces parents, ces amis, qui la soutenoient autrefois ? Adario n'habitoit plus que les lieux sauvages; Outougamiz, chargé de sa propre douleur, jouissoit à peine de sa raison. Dans la foule, aucun signe de pitié et de bienveillance; partout des visages ennemis ou des sentiments pires que la haine.

René cependant ne paroissoit point, bien que son retour fût annoncé ; et dans cette absence prolongée Céluta entrevoyoit une lueur d’éspérance. Le malheur est religieux; la solitude appelle la prière : Géluta pria donc. Tantôt elle demandoit des conseils au Grand-Esprit des Indiens, tantôt elle s'adressoit au Grand-Esprit des blancs : elle présentoit à celui-ci l’innocente Amélie, que l’eau du baptême avoit rendue chrétienne, et qui pouvoit invoquer mieux que sa mère le Dieu de René. Une idée frappe tout à coup Céluta, elle se lève, elle s'écrie : « Manitou protecteur de René, est-ce toi qui m'inspires? »

Céluta s'efforce de calmer sa première émotion, afin de mieux réfléchir à son dessein : plus elle l’examine, plus elle le trouve propice ; elle n'attend plus que la nuit pour l'exécuter.

Les ombres régnoient sur la terre, la lune n’étoit point dans le ciel ; on distinguoit seulement les grandes masses des bois et des rochers qui se dessinoient sur le fond bleu du firmament comme des découpures noires. Céluta sort de sa cabane avec une petite lumière enfoncée dans un nœud de roseau; elle portoit en outre des cordons de lin sauvage et un rouleau d’étoffe de mûrier. Plus légère qu’une ombre, elle vole à la caverne des Reliques ; elle y descend sans crainte; elle se pare des débris de la mort qu’elle attache autour d’elle et sur son front, comme une jeune fille orneroit sa tête et son sein pour plaire dans l'éclat d'une fête. Elle s’enveloppe ensuite du long voile de mûrier blanc, et sous ce voile elle cache sa lampe de roseau.

Quittant l'asile funèbre, elle traverse les campagnes que couvroit un brouillard ; elle dirigeoit ses pas vers le temple d’Athaensic pour dérober la gerbe fatale.

« Si j'enlève la gerbe, s'étoit-elle dit, les conjurés aux Natchez ne

sauront plus à quoi se résoudre; ils se croiront découverts , ils se diviseront ; les uns voudront hâter l'exécution du complot, les autres l’abandonner : il faudra envoyer des messagers. aux nations qui doivent de leur côté exécuter le massacfe, afin de les prévenir de l’accident arrivé aux Natchez. Quelques rumeurs confuses parviendront aux oreilles des François. Il est impossible que le projet n’avorte pas au milieu de cette confusion. Céluta, tu épargneras ainsi un crime à ta patrie, ou, si le meurtre général a lieu, René arrivera quand le: Coup sera porté : tu auras sauvé ton mari sans avoir révélé le secret, Sans avoir menti à la promesse que tu as faite à Adario. »

Le temple d’Athaensic étoit bâti au milieu d’une cyprière qui lui servoit de bois sacré. Les révélations de Mila avoient appris à Céluta que la gerbe de roseau étoit déposée sous l’autel, Dans l'intérieur du temple, un jongleur, remplacé de deux heures en deux heures par un autre jongleur, veilloit au trésor de la vengeance ; au dehors une garde d’Allouez avoit ordre de tuer quiconque s’approcheroit du fatal édifice. Que ne peut l'amour dans le cœur d’une femme, même lorsqu'elle n’est pas aimée! C’étoit cet amour qui avoit inspiré à l'épouse de René l’idée d'emprunter la forme d’un fantôme. Intrépides sur le champ de bataille, les sauvages prennent dans le silence ou le bruit de leurs forêts la croyance et la frayeur des apparitions. Leurs prêtres mêmes, par une justice divine, éprouvent les terreurs superstitieuses qu'ils emploient pour tromper les hommes. "

Arrivée à la cyprière, Céluta, se glissant d'arbre en arbre, se trouve bientôt à quelques pas du temple ; elle entr'ouvre son voile blanc, et laisse voir la figure de la mort à l’aide de la petite lampe. Le froissement du linceul qui traînoit sur les feuilles parvient à l'oreille des Allouez : ils tournent les yeux du côté du bruit et aperçoivent le spectre. Les armes échappent à leurs mains; les uns fuient, les autres, sentant défaillir leurs genoux, ont à peine assez de force pour se traîner dans les buissons voisins.

Céluta marche au temple, ouvre une des portes, se place sur le seuil. Le prêtre gardien étoit assis à terre : l'apparition le frappe tout à coup : ses prunelles se dilatent, sa bouche s’entr'ouvre, sa peau frémit. L'Indienne franchit le seuil ; elle s’avance à pas mesurés, s'arrête, s’avance encore, et étend la main d’un squelette sur la tête du jongleur. Celui-ci veut crier et ne peut trouver de voix : une sueur froide inonde son corps, ses dents claquent dans le frisson‘de la peur. Céluta achève sa victoire, touche d’une main glacée le front du prêtre : la victime tombe évanouie.

La fille de Tabamica est à l'autel, elle en cherche de toutes parts

l'ouverture ; vingt fois elle fait le tour de la pierre sans rien déco uvrir; elle essaye de soulever la table sacrée, se baisse, se relève, porte la lampe à tous les points du tabernacle, renverse l'idole : le dépôt mystérieux échappe à ses perquisitions!

Le temps presse, les gardes et le jongleur peuvent revenir de leur épouvante. La sœur d'Outougamiz croit entendre des pas et des voix au dehors ; elle adresse des prières à l'Amour et à la Patrie: elle promet des dons, des offrandes : s’il faut du sang pour celui qu’elle veut épargner, elle offre le sien. Les yeux obscurcis par les larmes du désespoir, l’Indienne tantôt regarde vers la porte du temple, tantôt examine de nouveau l'autel. N’a-t-elle pas senti fléchir une des marches de cet autel? Son cœur bat; elle s’agenouille, presse le cèdre obéissant, l’ébranle : la planche fuit horizontalement sous sa main. Joie et torreur ! espérance et crainte! Céluta plonge son bras nu dans l’ouverture et touche du bout des doigts la gerbe des roseaux.

Mais comment la retirer? l'ouverture n’est pas assez large, et la planche arrêtée refuse de s’écarter. Il ne reste qu’un seul moyen, c’est de saisir les roseaux un à un; trois fois Céluta plonge son bras dans l'ouverture, trois fois elle ramène quelques roseaux, comme si elle arrachoit les jours de René à la destinée! mais elle ne peut tout enlever; les roseaux du dessous de la gerbe sont hors de Ja portée de sa main. La pieuse sacrilége se détermine à fuir avec son larcin : elle avoit retiré huit roseaux, il n’en restoit plus que trois dans l'habitacle, le douzième ayant été déjà brûlé. Elle sort du temple au moment même où le prêtre revenoit de son évanouissement. Bientôt, enfoncée dans l'endroit le plus épais de la cyprière, elle détache son effroyable parure, roule son voile, rend les ossements à la terre, leur demandant pardon d’avoir troublé leur repos éternel. « Dépouille sacrée, leur ditelle, vous apparteniez peut-être à un infortuné, et vous avez secouru linfortune! »

Son succès n’étoit pas complet, mais du moins Céluta croyoit avoir augmenté les chances de salut pour René. Si le massacre étoit avancé de huit jours, c’étoient huit jours à retrancher du nombre de ceux qui menaçoient la vie du frère d'Amélie. Il n’y avoit plus que trois jours de péril : qui sait si l’absence de l’homme menacé ne se prolongeroit pas au delà d’un terme désormais si court? Céluta, rentrée dans sa cabane, jette aux flammes les roseaux, s'approche de sa fille endormie sur un lit de mousse, la regarde à la lumière de cette même lampe qui avoit servi à éclairer les ossements des morts. L'enfant s’éveille et sourit à sa mère; la mère se penche sur l'enfant, le couvre de baisers : elle prenoit le sourire de l'innocence pour une approbation

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de l'enlèvement des roseaux. Céluta n’avoit d'autre conseil que cette petite Amélie qui, en venant au monde, n’avoit pas réjoui le cœur paternel, que cette Amélie dont René vouloit rester à jamais inconnu. C'étoit sur un berceau délaissé qu’une femme abandonnée consultoit le ciel pour un époux malheureux, et interrogeoit l'avenir.

Outougamiz se fait entendre, et paroît sur le seuil de la cabane. Il avoit passé le jour précédent et une grande partie de la nuit à explorer les chemins par où son ami pouvoit revenir. Rien ne s'étoit présenté à sa vue. Il remarqua quelque chose de plus animé dans les regards de sa sœur. « Tu prends courage, lui dit-il, pour assister aux funérailles de notre père. Dépêchons-nous, il est temps de partir. »

Géluta ne crut pas devoir révéler à Outougamiz le larcin qu’elle venoit de commettre ni embarrasser son frère d’un nouveau secret. Elle se hâta de prendre ses habits de deuil. En se rendant de bonne heure au lit fanèbre de Chactas, elle espéroit éloigner encore les Soup- Çons qui pourroient planer sur elle lorsque la disparition des roseaux seroit connue.

Quand le frère et la sœur arrivèrent à la cabane de Chactas, le jour naissoit. Les parents allument un grand feu; on purifie la hutte avec l’eau lustrale; on revêt le corps du sachem d’une superbe tunique et d’un manteau qui n’avoit jamais été porté. Dans la chevelure blanche du vieillard on place une couronne de plumes cramoisies. Céluta et Outougamiz furent chargés de peindre les traits du décédé. Quel triste devoir ! Ils se mirent à genoux des deux côtés du corps étendu sur une natte. Lorsque les deux orphelins vinrent à se pencher sur le visage de leur père, leurs têtes charmantes se touchèrent et formèrent une voûte au-dessus du front de Chactas.

Un sachem, maître de la cérémonie funèbre, donnoit les couleurs et en expliquoit les allégories : le rouge étendu sur les joues devoit être de différentes nuances, selon les morts : l’amour ne se colore pas du même vermillon que la pudeur, et le crime rougit autrement que la vertu. L’azur appliqué aux veines est la couleur du dernier sommeil ; c'est aussi celle de la sérénité. Les pleurs de Céluta effaçoient son ouvrage. Il fallut finir par le terrible baiser d’adieu : les lèvres de l'amitié et de l’amour vinrent toucher ensemble celles de la mort.

Cela étant fait, des matrones donnèrent au vieillard l'attitude que l'enfant a dans le sein de sa mère; ce qui vouloit dire que la mort nous rend à la terre, notre première mère, et qu’elle nous enfante en même temps à une autre vie.

Déjà la foule s’assembloit : les congrégations des prêtres, des sachems, des guerriers, des matrones, des jeunes filles, des enfants,

arrivoient tour à tour et prenoient leur rang. Les sachems avoient tous un bâton blanc à la main: leurs têtes étoient nues et leurs cheveux négligés : Adario menoit ces vieillards. Les François et le commandant du fort se joignirent à la pompe funèbre, comme ils s’étoient mêlés aux jeux : le cortége, attendant Ja marche, formoit un vaste demicercle à la porte de la cabane.

Alors on enleva les écorces de cette cabane du côté qui touchoit au cortége, et l’on aperçut Chactas assis sur un lit de parade : derrière lui étoit couché, en travers, son cercueil , fait de bois de cèdre et de petits ossements entrelacés. Debout, derrière cette redoutable barrière, se tenoit un sachem représentant Chactas lui-même, et qui devoit répondre aux harangues qu'on lui alloit adresser.

Les deux chiens favoris du mort étoient enchaînés à ses pieds; on ne les avoit point égorgés selon l’usage, parce que le sachem abhorroit le sang; d’ailleurs, il n’auroit aucun besoin de ses dogues pour chasser dans le pays des âmes, car il y seroit employé, disoit la foule, à gouverner les ombres. Le calumet de paix du vieillard reposoit pareillement à ses pieds; à sa gauche on voyoit ses armes, honneur de sa jeunesse ; à sa droite le bâton sur lequel il appuyoit ses vieux ans. Comme on est plus touché des vertus du Sage que de celles du héros, la vue de ce simple bâton portloit l’attendrissement dans tous les cœurs.

Adario commença les discours au nom des sachems ; il s'avança à pas lents dans le cercle des spectateurs. Les bras croisés et le visage tourné vers son ami, il lui dit :

« Frère, vous aimâtes la patrie; frère, vous combattites pour elle; frère, vous l’enseignâtes de votre sagesse. Dire ce que vous avez fait est inutile : ennemi de l’oppresseur, vengeur de l’opprimé, tout en vous étoit indépendance. Votre pied étoit celui du chevreuil qui ne connoît point de barrière dont il ne puisse franchir la hauteur; votre bras étoit un rameau de chêne qui se roidit aux coups de Ja tempête ; votre voix étoit la voix du torrent que rien ne peut forcer au silence. Ceux qui ont habité votre cœur savent qu’il étoit trop grand pour être resserré dans la petite main de la servitude. Quant à votre âme, c'étoit un souffle de liberté. »

Le Sachem représentant Chactas répondit de derrière le cercueil : À

« Frère, je vous remercie : je fus libre et le suis encore; si mon corps vous semble enchaîné, vos yeux vous trompent: il est sans mouvement, mais on ne le peut faire souffrir ; il est donc libre, Quant à mon âme, je garde le secret. Adieu, frère ! »

« Vous n'avez point parlé de votre amitié mutuelle ! » s’écria Outougamiz en se levant, à la grande surprise des spectateurs.

Adario et le sachem représentant Ghactas se regardèrent sans répliquer une parole,

Le tuteur du soleil s'avança pour prononcer un discours au nom des jeunes guerriers, mais un des bras de Chactas, plié de force, s’échappa comme pour repousser Ondouré. Une voix s'élève : «11 est désagréable aux morts, qu’il s'éloigne! »

Géluta, fille adoptive de Ghactas, fut chargée de rattacher le bras ‘du vieillard. Dans sa tunique noire et sa beauté religieuse on l’eût prise pour une de ces femmes qui se consacrent en Europe aux œuvres les plus pénibles de la charité.

Céluta, s'adressant au mort, lui dit : « Mon père, êtes-vous bien ? »

«Oui, ma fille, répliqua le sachem interprète; si dans le tombeau je me retourne pour me délasser, ma main s’étendra sur toi. »

Le représentant de Chactas répondit aux discours des mères, des veuves, des jeunes filles et des enfants.

Ces harangues extraordinaires finies, les parents poussèrent trois cris; trois sons des conques funèbres annoncèrent la levée du Corps. Les huit sachems les plus âgés, au nombre desquels étoit Adario, s’avancèrent en exécutant la marche de la mort pour emporter Chactas : ils imitoïent le bûcheron, le moissonneur, le chasseur, qui coupe l'arbre, rompt l'épi, perce l'oiseau. Adario dit à Chactas : «Frère, voulez-vous vous coucher ? »

Le truchement de la tombe répondit : « Frère, j'ai besoin de sommeil. »

Alors quatre des huit sachems de la mort formèrent en s’agenouillant un carré étroit ; les autres sachems prennent le lit où reposoit le défunt, le posent sur les quatre épaules des sachems à genoux; ceuxei se relèvent, et montrent à la foule ce qui n’étoit plus qu’une idole pour la patrie. Les quatre vieillards libres appuyoient de leurs bâtons, comme avec des arcs-boutants, le lit de Chactas : le cercueil traîné sur des roues suivoit son maître comme le char vide du triomphateur. On marche aux bocages de la mort,

La tombe avoit été marquée près du ruisseau de Ja Paix; la fosse étoit large et profonde, les parois en étoient tapissées des plus belles pelleteries. Les huit sachems de Ja mort déposèrent leur frère dans le cercueil, que l’on planta debout à la tête de la fosse ouverte. Le vieillard ainsi placé ressembloit à une statue dans un tabernacle. Les jeux funèbres commencèrent le long d’une vallée verte qui se prolonge à travers les bocages,

Ces jeux s’ouvrirent par la lutte des jeunes filles: la course des guerriers suivit la lutte, et le combat de l'arc, la course. 4

À un poteau peint de diverses couleurs étoit attaché par un pied, au bout d’une longue corde, un écureuil, symbole de la vie chez les sauvages. L'animal agile tournoit autour du poteau, descendoit, remontoit, descendoit encore, sautoit, couroit sur le gazon, puis regagnoit le haut du poteau, où il se tenoit planté sur les pieds de derrière, en se couvrant de sa queue de soie : c'étoit le but que la flèche devoit atteindre, et dont la mobilité fatiguoit les regards. Un arc de bois de cyprès étoit le prix désigné au vainqueur.

Ce prix, ainsi que celui de la course, fut remporté par Outougamiz, qui disoit à Céluta : « À qui l’offrirai-je? Mila est morte, René est absent, et je dois tuer mon ami s’il revient. »

Tandis qu’on étoit occupé de ces jeux, on vit arriver le grand-prêtre, l'air effaré, le vêtement en désordre, cherchant et demandant partout le tuteur du soleil; on le lui montra dans la foule. Il courut à lui, l’entraîna au fond d’un des bocages, d’où il sortit avec lui quelque temps après. Ondouré paroissoit ému ; on le vit se pencher à l'oreille d'Adario et parler à plusieurs autres sachems. Le jongleur déclara qu’il avoit vu des signes dans le ciel, que les augures n’étoient pas favotables, qu’il falloit abréger la cérémonie.

On se hâta de faire au trépassé les présents d'usage. Chactas fut descendu dans son dernier asile; et tandis qu’on élevoit le mont du tombeau, le jongleur entonnoit l'hymne à la mort.

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