CHOEUR DES PRÊTRES
«La vie est un torrent : ce torrent laisse après lui, en s’écoulant, une ravine plus ou moins profonde que le temps finit par effacer. »
L’hymne de la mort étoit à peine achevé que la foule se dispersa. Les paroles du grand-prêtre au milieu de la pompe funèbre faisoient le sujet de tous les entretiens et l’objet de toutes les inquiétudes. Mais déjà les sachems et les chefs des jeunes gens qui connoissoient le secret étoient convoqués au Rocher du Conseil : le jongleur leur raconte l'apparition du fantôme et la soustraction d’une partie des épis de la gerbe.
Les conjurés pâlissent. Outougamiz se lève, il s'écrie :
« Vous le voyez, sachems, jamais complot plus impie ne fut formé par des hommes. Le Grand-Esprit le désapprouve; il rappelle de la
mort un de nos ancêtres pour enlever les roseaux sanglants. Le ciel a III, 31
parlé, abandonnons un projet funeste. Quoi! ce sont ces hommes que vous avez invités à vos fêtes, qui aujourd'hui même ont rendu les derniers honneurs à Chactas, ce sont ces hommes que vous prétendez égorger! Ils avoient partagé vos plaisirs et vos douleurs; leurs rires et leurs larmes étoient sincères, et vous leur répondiez par de faux sourires et des larmes feintes! Sachems! Outougamiz ne sait point savourer le meurtre et le crime : il n’est point un vieillard, il n’est point un oracle, mais il vous annonce, par la voix de ce Manitou d’or qu’il porte sur son cœur, qu’un pareil forfait, s’il est exécuté, amènera l’extermination des Natchez et la ruine de la patrie. »
Ce discours étonna le conseil : on ne savoit où Outougamiz le Simple avoit trouvé de telles paroles; mais, à l'exception de deux ou trois sachems, tous les autres repoussèrent l'opinion généreuse du jeune guerrier. Adario donna des louanges aux sentiments de son neveu, mais il s’éleva avec force contre les étrangers.
« Cessons, s’écria-t-il, de nous apitoyer sur le sort des blancs. À entendre Outougamiz, ne diroit-on pas que notre pays est libre, que nous cultivons en paix nos champs? Qu'est-il donc arrivé? quel heureux soleil a tout à coup brillé sur nos destinées? J'en appelle à tous les guerriers ici présents, ne sommes-nous pas dépouillés et plus opprimés que jamais? Il suffiroit donc que ces étrangers qui ont tué mon fils, qui ont massacré la vieille compagne de mes jours, qui ont réduit ma fille au dernier degré de misère; il suffiroit que ces étrangers vinssent se promener au milieu de nos fêtes, pour qu'Adario oubliât ce qu’il a perdu, pour qu’il renonçàt à une vengeance légitime, pour qu'il consentit à la servitude de sa patrie, pour qu’il trompât tant de nations associées à notre cause, et dont l'indépendance a été confiée à nos mains! Puisse la terre dévorer les Natchez avant qu'ils se rendent coupables d’une telle làcheté, d’un aussi abominable parjure!'»
Adario fut interrompu par les acclamations les plus vives et par le cri répété de mort au blancs !
Aussitôt que le vieillard se put faire entendre de nouveau , il reprit Ja parole :
« Sachems, abandonner l’entreprise est impossible; mais exécuterons-nous notre dessein le jour où le dernier des trois roseaux qui restent sera brûlé; attendrons-nous le jour qui avoit été marqué avant l'enlèvement des huit roseaux? Sachems, prononcez. »
Une violente agitation se manifesta dans l'assemblée : les uns demandoient que le massacre eût lieu aussitôt que les roseaux restants seroient brûlés; ils prétendoient que telle étoit la volonté des génies, puisqu'ils avoient permis qu'une partie de la gerbe fût ravie sur l'au-
tel; les autres insistoient pour qu’on ne frappât le grand coup qu’à l'expiration du terme primitivement fixé.
« Quelle folie, s'écrioit le chef des Chicassaws, d'entreprendre la destruction de vos ennemis avant que toutes les chairs rouges soient arrivées! Il nous manque encore cinq tribus des plus puissantes. D’ailleurs ne ferons-nous pas avorter le dessein général en commençant trop tôt? Si le plan est exécuté ici huit jours avant qu’il le soit ailleurs, n'est-il pas certain que les autres colonies de nos oppresseurs échapperont à la vengeance commune, et que, bientôt réunies, elles viendront nous exterminer ? Pour attaquer nos ennemis dans trois jours, il faudroit pouvoir prévenir de cette nouvelle résolution les divers peuples conjurés : or, trois jours suffisent-ils aux plus rapides messagers pour se rendre chez tous les peuples? »
Ondouré appuya l'opinion des Chicassaws : René n’étoit pas arrivé; le seroit-il dans trois jours, et si l’on précipitoit le massacre, n'y pourroit-il pas échapper? Le tuteur du soleil rejeta avec mépris l’idée que le Grand-Esprit avoit envoyé un mort dérober les roseaux du temple ; il accusa de lâcheté les gardiens, et déclara que bientôt il connoîtroit le prétendu fantôme.
Le joñgleur repoussa vivement cette attaque : soit qu’il crût ou ne crût pas au fantôme, il lui importoit de défendre son art et de soutenir l’honneur des prêtres. Les Yazous, les Miamis et une partie des Natchez combattirent à leur tour l'avis des Chicassaws et d’Ondouré. Tous les guerriers parloient à la fois; des contradictions on en vint aux insultes : les conjurés se levoient, se rasseyoient, crioient, se saisissoient les uns les autres par le manteau, se menaçoient du geste, des regards et de la voix; enfin, un sachem yazou , renommé parmi les sauvages, parvint à se faire écouter : il combattit l'avis des Chi- Cassaws.
Ii soutint d’abord qu'il étoit possible qu'avant l'enlèvement d’une partie de la gerbe, il y eût déjà erreur ou dans le nombre des roseaux aux Natchez, ou dans celui des roseaux placés chez les autres nations: qu’ainsi rien ne prouvoit que la vengeance püt être exécutée partout le même jour. Ensuite il ajouta que la disparition des huit roseaux dans le temple des Natchez étoit certainement un effet de la volonté des génies ; que cette même volonté auroit aussi retiré le même nombre de roseaux chez tous les peuples conjurés, et que par conséquent lextermination auroit lieu partout le même jour. À ces raisons politiques et religieuses le chef des Yazous joignit une raison d'intérêt, qui, faisant varier les Chicassaws, fixa l’opinion du conseil :
« Des pirogues chargées de grandes richesses pour les blancs du
h8l LES NATCHBZ,
haut fleuve se sont, dit le sachem, arrêtées au fort Rosalie ; elles ny resteront que quelques jours : si nous exterminons les François avant le départ de ces pirogues, nous nous emparerons de ce trésor, »
Les Chicassaws, dont la cupidité étoit connue de tous les Indiens , feignirent d'être convaincus par l’éloquence du Yazou: ils ne l’étoient que par leur avarice : ils revinrent à l'avis d'exécuter le plan arrêté dans la nuit où seroit brûlé le dernier des trois roseaux restés sous l'autel. L’immense majorité du conseil adopta cette résolution,
On convint de continuer les grands jeux, comme si Chactas n’étoit pas mort et comme si le jour de l'exécution n'étoit pas avancé. On convint encore de n'instruire les jeunes guerriers de la conjuration que quelques heures avant 1e massacre,
Ges délibérations prises, l'assemblée se sépara : Outougamiz sortit du conseil avec une espèce de joie, En traversant los forêts, au milieu de la nuit, pour retourner à la cabane de Céluta, il se disoit +: « Si René n'arrive pas dans trois jours, il est sauvé! » Mais bientôt il vint à penser que si René revenoit avant l'expiration de ces trois jours, l'heure de sa mort seroit considérablement avancée, et que l'on auroit huit jours de moins pour profiter des chances favorables.
Le jeune sauvage se mit alors à compter le peu de moments que le frère d'Amélie avoit peut-être à passer sur la terre; la nouvelle détermination du conseil avoit forcé ses idées de se fixer sur un objet affreux; elle avoit ravivé ses blessures, elle avoit fait sortir son âme de l'engourdissement de la douleur. Le désespoir d'Outougamiz lui arracha des cris épouvantables; les échos répétèrent ses cris, et les Natchez, qui les entendirent, crurent ouïr le dernier soupir de la patrie,
Géluta reconnut la voix de son frère; elle sort précitamment de som foyer, elle court dans les bois, elle appelle l'ami de René, elle le suit au cri de sa douleur.
« Qui m'appelle? » dit Outougamiz.
« C'est ta sœur, » répond Céluta.
‘ «Gélutal dit Outougamiz, s'approchant d'elle; si c'est toi, Céluta, oh! que tu es malheureuse! »
«René est-il mort? » s'écria Céluta en arrivant à son frère.
« Non, repartit Outougamiz, mais l'heure de sa mort est avancée. C'est dans trois jours le jour fatal! Dans trois jours c'en est fait de René, de moi, de toi, de toute la terre, »
À peine avoit-il prononcé ces mots, que Céluta, d'une voix extraordinaire et étouffée, murmura ces mots : « C’est moi qui le tue! »
Par ies paroles de son frère, CËluta avoit tout à coup compris l'autre
LES NATCHEZ. l
conséquence de l’anticipation du jour du massacre, En effet, si René, au lieu de prolonger son absence, reparoissoit tout à coup aux Natchez, c'étoit sa femme alors qui, au lieu de le sauver par l'enlèvement des roseaux , auroit précipité sa perte. Longtemps Céluta, affaissée par la douleur, fit de vains efforts pour parler ; enfin, la voix s'échappant en sanglots du fond de sa poitrine :
« C'est moi qui ai dérobé les roseaux! »
« Malheureuse! s'écrie son frère, c’est toi! toi! sacrilége, parjure, homicide! »
«Qui, reprit Céluta désespérée, c'est moi, moi qui ai tout fait! punis-moi: dérobe-moi pour jamais à la lumière du jour, rends-moi ce service fraternel, Les tourments de ma vie sont maintenant audessus de mon courage. »
Outougamiz, anéanti, s’appuyoit contre le tronc d’un arbre : il ne parloit plus, sa douleur le submergeoit. Il rompt enfin le silence :
« Ma sœur, dit-il, vous êtes très-malheureuse! très-malheureuse ! plus malheureuse que moi! »
Céluta restoit muette comme le rocher. Outougamiz reprit : « Vous êtes obligée en conscience d’être une seconde fois parjure, de révéler le secret à René : ce secret est maintenant le vôtre, c’est vous qui assassinez mon ami: mais je dois aussi vous dire une chose, c'est que moi me voilà forcé d'avertir les sachems : vous ne voulez pas que je sois votre complice, que je trahisse mon serment, »
Outougamiz s'arrêta un moment après ces mots, puis ajouta : « Oui, c’est là notre devoir à tous deux : dites le secret à René, quand René reviendra, moi je dirai votre secret aux sachems : si mon ami a le temps de se sauver, ma joie sera comme celle du ciel; mais soyez prompte, car il faut que je révèle ce que vous allez faire. »
Le simple et sublime jeune homme s'éloigna.
Ondouré étoit revenu du conseil l'esprit agité : la majorité de l’assemblée s'étoit prononcée contre son opinion. Le crime perdoit aux yeux de cet homme la plus grande partie de son charme si René n'étoit enveloppé dans le massacre et si Céluta n'étoit le prix du forfait. Il résolut de se rendre à la demeure de cette femme, que tout sembloit abandonner jusqu’à Outougamiz lui-même. Peut-être Céluta avoit-elle reçu quelques nouvelles de René : peut-être étoit-ce cette épouse ingénieuse et fidèle qui avoit dérobé les roseaux du temple : il Importoit au tuteur du soleil de s'éclairer sur ces deux points.
Il arriva à la cabane de Céluta au moment où la sœur d'Outougamiz venoit d'en sortir, attirée au dehors par les cris de son frère. L'intérieur de la hutte étoit à peine éclairé par une lampe suspendue au
foyer. Ondouré visita tous les coins de cet asile de la douleur: il ne trouva personne, excepté la fille de René, qui dormoit dans un berceau auprès du lit de sa mère, et qu’il fut tenté de plonger dans un éternel sommeil.
La couche de la veuve et de l’enfant, au lieu d'appeler dans le cœur du monstre la pitié et le remords, n’y réveilla que les feux de l'amour et de la jalousie. Ondouré sentit une flamme rapide courir dans la moelle de ses os : ses yeux se chargèrent de voluptés, ses sens s’embrasèrent : l'obscurité, la solitude et le silence sollicitoient le désir. Ondouré se précipite sur la couche pudique de Céluta et lui prodigue les embrassements et les caresses ; il y cherche l'empreinte des grâces d'une femme ; il y colle ses lèvres avides et couvre-de baisers ardents les plis du voile qui avoient pu toucher ou la bouche ou le sein de la beauté. Dans sa frénésie, il jure qu’il périra ou qu’il obtiendra la réalité des plaisirs dont la seule image allume le désir des passions dans son âme. Mais Céluta, qui pleure au fond des bois avec son frère, ne reparoît pas, et Ondouré, dont tous les moments sont comptés, est obligé de quitter la cabane.
Une femme, ou plutôt un spectre, s’avance vers lui : à peine eut-il quitté le toit souillé de sa présence, qu'il se trouve face à face d’Akansie. ;
« Jai trop longtemps, dit la mère du jeune soleil, j’ai trop longtemps supporté mes tourments. Lorsque après avoir appris ta visite à ma rivale, je t'ai ordonné de comparoître devant moi, tu ne m'as pas obéi. Je te retrouve sortant encore de ce lieu, où tes pas et les miens sont enchaïînés par Athaensic : misérable! je ne t’adresse plus de reproches : l'amour s'éteint dans mon cœur; tu es au-dessous du mépris; mais j’ai des crimes à expier, une vengeance à satisfaire. Je t’en ai prévenu, je vais me dénoncer aux sachems et te dénoncer avec moi : tes complots, tes forfaits, les miens, vont être révélés: justice sera faite pour tous.»
Ondouré fut d'autant plus effrayé de ces paroles, qu’à la lumière du jour naissant il n’aperçut point sur le visage d’Akansie cette langueur qui lui apprenoïit autrefois combien la femme jalouse étoit encore amante ; il n’y avoit que sécheresse et désespoir dans l'expression des traits d'Akansie. Ondouré prend aussitôt son parti.
Non loin de la cabane de Céluta étoit un marais, repaire impur des serpents. Ondouré affecte un violent repentir ; il feint d’adorer celle qu’il n’a jamais aimée; il l’entoure de ses bras suppliants, la conjure de l'écouter. Akansie se débat entre les bras du scélérat, l’accable de ces reproches que la passion trahie, que le mépris longtemps contenu,
savent si bien trouver : « Si vous ne voulez pas m’entendre, s'écrie le tuteur du soleil, je vais me donner la mort. »
Akansie étoit bien criminelle, mais elle avoit tant aimé ! il lui restoit de cet amour une certaine complaisance involontaire ; elle se laisse entraîner vers le marais, prêtant l'oreille à des excuses qui ne la trompoient plus, mais qui la charmoient encore. Ondouré, toujours se justifiant, et toujours marchant avec sa victime, la conduit dans un lieu écarté. Il affecte le langage de la passion : que son amante offensée daigne seulement lui sourire, et il va passer à ses pieds une vie de reconnoissance et d’adoration! Akansie sent expirer sa colère ; Ondouré, feignant un transport d'amour, se prosterne devant son idole.
Akansie se trouvoit alors sur une étroite levée qui séparoit des eaux stagnantes, où une multitude de serpents à sonnettes se jouoient avec leurs petits aux derniers feux de l’automne. Ondouré embrasse les pieds d’Akansie, les attire à lui; l’infortunée tombe en arrière et roule dans l’onde empoisonnée ; elle y plonge de tout son poids. Les reptiles, dont le venin augmente de subtilité quand ils ont une famille à défendre, font entendre le bruit de mort; s’élançant tous à la fois, ils frappent de leur tête aplatie et de leur dent creuse l’ennemie qui vient troubler leurs ébats maternels.
La joie du crime rayonna sur le front d'Ondouré. Akansie luttant contre un double trépas, au milieu des serpents et de l'onde, s'écrioit : « Je l’ai bien mérité! homme affreux! couronne tes forfaits; va immoler tes dernières victimes, mais sache que ton heure est aussi arrivée. » :
« Eh bien ! répondit l’infâme, jetant le masque, oui, c'est moi qui te tue, parce que tu me voulois trahir. Meurs, tous mes forfaits sont les tiens. Je brave tes menaces! désormais il n’est plus de rémission pour moi, mon dernier soupir sera pour un nouveau crime et pour un amour qui fait ton supplice. Tu n’auras pas la tête de Géluta, mais je lui prodiguerai les baisers que tu m'as permis de donner à cette tête charmante! »
Ondouré, mugissant comme s’il eût déjà habité l’enfer, abandonne la femme qui lui avoit fait tous les sacrifices.
Dieu fit sentir à l'instant même à ce réprouvé un avant-goût des vengeances éternelles. Quelques chasseurs se montrèrent sur la levée ; ils avoient reconnu le tuteur du soleil et s’avançoient rapidement vers lui. Akansie flottoit encore sur les eaux; il étoit impossible de la dérober à la vue des chasseurs; ils alloient s’empresser de la secourir : ne pouvoit-elle pas conserver assez de vie pour parler quand elle seroit déposée sur le rivage? L’effroi d'Ondouré glaça un moment son cœur,
mais il revint bientôt à lui, et se montra digne de son crime. Le moyen de tromper qu’il prit n’étoit pas complétement sûr, mais il étoit le seul qui lui restàt à prendre; il l’auroit du moins opposé à une accusation d’assassinat. Ondouré appelle donc les guerriers avec tous les signes du plus violent désespoir : « À moi, s’écrioit-il, aidez-moi à sauver la femme-chef, qui vient de tomber dans cet abîme; » et feignant de secourir Akansie, il essayoit de lui plonger la tête dans l’eau.
Les chasseurs se précipitent, écartent les serpents avec des branches de tamarin, et retirent du marais la mère du jeune soleil.
Elle ne donna dans le premier moment aucun signe de vie; mais bientôt quelques mouvements se manifestèrent, ses yeux s’ouvrirent, son regard fixe tomba sur Ondouré, qui recula trois pas comme sous l’œil du Dieu vengeur.
Des cris étouffés, qui ressembloient au râle de la mort, s'échappèrent peu à peu du sein d’Akansie. Elle s’agite et rampe sur la terre; on eût dit des reptiles qui l’avoient frappée. Sa peau, par l’effet ordinaire de la morsure du serpent à sonnettes, étoit marquée de taches noires, vertes et jaunes; une teinte livide et luisante couvre ces taches, comme le vernis couvre un tableau. Les doigts de la femme coupable étoient crevés; une écume impure sortoit de sa bouche : les chasseurs contemploient avec horreur le vice châtié de la main du Grand-Esprit.
Céluta, qui revenoit des bois voisins et qui regagnoit sa cabane par la levée du marais, fut un nouveau témoin envoyé du ciel à cette scène. À l'aspect de la femme punie, elle fut saisie d’une pitié profonde, et Jui +prodigua des soins et des secours. Akansie, reconnoissant la généreuse Indienne, fit des efforts extraordinaires pour parler ; mais sa langue enflée ne laissoit sortir de sa bouche que des sons inarticulés. Lorsqu'elle s’aperçut qu'elle ne se pouvoit faire entendre, le désespoir s'empara d'elle; elle se roula sur la terre, qu’elle mordoit dans les convulsions de la mort.
« Grand-Esprit, s’écria Céluta, accepte le repentir de cette pauvre femme! pardonne-lui comme je lui pardonne, si jamais elle m'a offensée! »
A cette prière, des espèces de larmes voulurent couler des yeux d'Akansie; il se répandit sur son front une sérénité qui l’auroit embellie si quelque chose avoit pu effacer l'horreur de ses traits. Ses lèvres ébauchèrent un sourire d’admiration et de gratitude : elle expira sans douleur, mais en emportant le fatal secret. Ondouré, délivré de ses craintes, remercia intérieurement le ciel, épouvanté de sa reconnoissance. Céluta, reprenant le chemin de sa retraite, disoit au soleil qui se levoit: « Soleil, tu viens de voir en deux matins la mort de
Chactas et celle d’Akansie ; rends la mienne semblable à la première, »
Ondouré fit avertir les parents de la femme-chef d'enlever le corps d'Akansie, Afin de ne pas effrayer l'imagination des conjurés par le spectacle d’une seconde pompe funèbre, les sachems décidèrent que les funérailles (qui ne devoient jamais être célébrées) n’auroient lieu qu'après le massacre.
Devenu plus puissant que jamais par la mort de la femme-chef, le tuteur du soleil, ne se souvenant ni d'avoir été aimé d’Akansie ni de l'avoir assassinée, se rendit à la vallée des Bois. Les jeux avoient recommencé : Outougamiz, par ordre des vieillards, s'étoit venu mêler à ces jeux. Quelques moments de réflexion lui avoient sufi pour la tranquilliser sur le pieux larcin de sa sœur; il lui sembloit moins nécessaire d'en instruire immédiatement le conseil, puisque René n'étoit pas arrivé et que Céluta ne pouvoit confier le secret à René absent. En supposant même le retour du frère d'Amélie, Outougamiz avoit une telle confiance dans la vertu de Géluta, qu'il étoit sûr qu'elle se tairoit, même après avoir rendu le secret plus fatal. Enfin, quand Outougamiz se hâteroit de tout apprendre aux sachems, les sachems feroient peut-être mourir Géluta sans utilité pour personne, car le massacre n’en auroit pas moins lieu. Et qui pouvoit dire s’il étoit bon ou mauvais que le jour de ce massacre fût retardé ou avancé pour le destin du guerrier blanc?
Telles étoient les réflexions d'Outougamiz. Le frère et la sœur comptoient maintenant chaque heure écoulée; ils regardoient si le soleil baissoit à l'horizon, si l’éphémère, qui sort des eaux à l'approche du soir, commençoit à voler dans les prairies; ils se disoient : «Encore un moment passé, et René n’est pas revenu! » Nos illusions sont sans terme ; détrompés mille fois par l’amertume du calice, nous y reportons sans cesse nos lèvres avides.
Les ennemis s'étant refusés à recevoir le calumet de paix, René avoit renvoyé les guerriers porteurs des présents pour les Illinois, et il revenoit seul aux Natchez. Accablé du passé, n'espérant rien de l'avenir, insensible à tout, hors à la raison de Chactas, à l'amitié d'Outougamiz jet à la vertu de Céluta, il ne soupçonnoit pas qu'on en voulût à sa vie: ses ennemis étoient loin de savoir à leur tour à quel point il y tenoit peu. Les Natchez l'accusoient de crimes imaginaires ; ils l’avoient condamné pour ces crimes, et il ne pensoit pas plus aux Natchez qu’au reste du monde; ses idées comme ses désirs habitoient une région inconnue.
Un jour, dans la longue route qu'ilavoit à parcourir, il arriva à une grande prairie dépouillée d'arbres; on n'y voyoit qu'une vieille épine
couverte de fleurs tardives, qui croissoit sur le bord d’un chemin indien. Le soleil approchoit de son couchant lorsque le frère d'Amélie parvint à cette épine. Résolu de passer la nuit dans ce lieu, il aperçut un gazon sur lequel étoient déposées des gerbes de maïs ; il reconnut la tombe d’un enfant et les présents maternels. Remerciant la Providence de l'avoir appelé au festin des morts, il s’assit entre deux grosses racines de l’épine, qui se tordoient au-dessus de la terre. La brise du soir souffloit par intervalles dans le fcuillage de l'arbre : elle en détachoiït les fleurs, et ces fleurs tomboient sur la tête de René en pluie argentée. Après avoir pris son repas, le voyageur s’endormit au chant du grillon.
La mère, qui avoit couché l'enfant sous l’herbe au bord aù chemin, vint à minuit apporter des dons nouveaux et humecter de son lait le gazon de la tombe. Elle crut distinguer une espèce d'ombre ou de fantôme étendu sur la terre ; la frayeur la saisit, mais l'amour maternel, plus fort que la frayeur, l'empêche de reculer. S’avançant à pas silencieux vers l’objet inconnu, elle vit un jeune blanc qui dormoit la face tournée vers les étoiles, un bras jeté sur sa tête. L'Indienne se glisse à genoux jusqu'au chevet de l'étranger qu’elle prenoit pour une divinité propice. Quelques insectes voltigeant autour du front de René, elle les chassoit doucement, dans la crainte de réveiller l'esprit et dans la crainte aussi d’éloigner l’âme de l'enfant, qui pouvoit errer autour du bon génie. La rosée descendoit avec abondance : la mère étendit son voile sur ses deux bras, et le soutint ainsi au-dessus de la tête de René : « Tu réchauffes mon enfant, disoit-elle en elle-même, il est juste que je te fasse un abri. »
Quelques sons confus et bientôt quelques paroles distinctes échappent aux lèvres du frère d'Amélie; il révoit de sa sœur : les mots qu'il laissoit tomber étoient tour à tour prononcés dans sa langue maternelle et dans la langue des sauvages. L'Indienne voulut profiter de cet oracle; elle répondoit à René à mesure qu’il murmuroit quelque chose. 11 s'établit entre elle et lui un dialogue : « Pourquoi m'’as-tu quitté? » dit René en natchez.
« Qui? » demanda l’Indienne.
René ne répondit point.
« Je l’aime, » dit le frère d'Amélie un moment après.
« Qui? » dit encore l’Indienne.
« La mort, » repartit René en françois.
Après un assez long silence, René dit : « Est-ce là le corps que je portois? » Et il ajouta d’une voix élevée : « Les voici tous : Amélie, Céluta, Mila, Outougamiz, Chactas, d'Artaguette! »
René poussa un soupir, se tourna du côté du cœur et ne parla plus.
Le bruit que l’Indienne fit malgré elle, en se voulant retirer, réveilla le frère d'Amélie. Il fut d’abord étonné de voir une femme à ses côtés, mais il comprit bientôt que c'étoit la mère de l'enfant dont il fouloit le tombeau. Il lui imposa les mains, poussa les trois cris de douleur, et lui dit : « Pardonne-moi, j'ai mangé une partie de la nourriture de ton fils; mais j'étois voyageur, et j'avois faim; ton fils m'a donné l'hospitalité. »
« Et moi, dit l’Indienne, je croyois que tu étois un génie, et je tai interrogé pendant ton sommeil. »
« Que t’ai-je dit? » demanda René. « Rien, » repartit l'Indienne.
René s’étoit égaré : il s’enquit du chemin qu’il devoit suivre : « Tu tournes le dos aux Natchez, répondit la femme sauvage ; en continuant à marcher vers le nord, tu n'y arriveras jamais!» Destinée de l’homme! si René n’eût point rencontré cette femme, il se fût éloigné de plus en plus du lieu fatal. L'Indienne lui montra sa route, et le quitta après lui avoir recommandé l’enfant qu’elle avoit perdu.
Il se leva enfin le jour qui devoit être suivi d’une nuit si funeste! Céluta et son frère le passèrent à parcourir les bois, toujours dans la crainte d'y rencontrer René, toujours dans l'espoir de l'arrêter s'ils le rencontroient, toujours regrettant Mila si légère dans sa course, si heureuse dans ses recherches.
Le jeu des osselets, commencé après la partie de la balle, gagnée par les Natchez, avoit continué dans la vallée des Bois. Une heure avant le coucher du soleil, le sachem d'ordre se présente aux différents groupes des joueurs, et dit à voix basse :
« Quittez le jeu, retournez à vos tentes; attendez-y le sachem de votre nation. »
Les jeunes gens se regardent avec étonnement, et, laissant tomber les osselets, se retirent. La nuit vint. Le ciel se couvrit d’un voile épais : toutes les brises expirèrent ; des ténèbres muettes et profondes enveloppèrent le désert.
Après mille courses inutiles, Géluta étoit rentrée dans sa cabane : quelques heures de plus écoulées, et René étoit mort ou sauvé ! L'amante qui tant de fois avoit désiré le retour de son bien -aimé, l'épouse qui si souvent s’étoit levée avec joie, croyant reconnoître les pas de son époux, trembloit à présent au moindre bruit, et n’imploroit que le silence. Naguère Céluta eût donné tout son sang pour épargner la plus petite douleur au frère d'Amélie ; maintenant elle eût béni un accident malheureux qui, sans être mortel, eût arrêté le guerrier blanc loin des Natchez.
Au fort Rosalie on étoit loin d'être rassuré : Chépar seul s’obstinoit à ne vouloir rien voir. De nouveaux courriers du gouverneur général , du capitaine d’Artaguette et du père Souël, annoncçoient l'existence d’un complot. Le conseil étoit rassemblé, et le nègre Imley, saisi dans les bois, avoit été amené devant ce conseil.
Les renseignements envoyés par le missionnaire étoient exacts et détaillés ; ils désignoient Ondouré comme chef de la conjuration. Imley interrogé nia tout, hors ce qu’il ne pouvoit nier, sa propre fuite. I dit qu’il avoit quitté son maître comme l'oiseau reprend sa liberté quand il trouve la porte de sa cage ouverte. Pressé par des questions insidieuses, et certain qu’il étoit d’être condamné à mort, le nègre, au lieu de répondre, se prit à railler ses juges : il répétoit leurs gestes, affectoit leur air, contrefaisoit leur voix avec un talent d'imitation extraordinaire. Febriano surtout excitoit sa verve comique, et il fit du commandant une copie si ressemblante, qu'un rire involontaire bouleversa le conseil. Chépar, furieux, ordonna d'appliquer l’esclave à la torture, ce qui fut sur-le-champ exécuté. L'Africain brava les tourments avec une Constance héroïque, continuant ses moqueries au milieu des douleurs, et ne laissant pas échapper un mot qui pût compromettre le secret des sauvages. On le retira de la gêne pour le réserver au gibet. Alors il se mit à chanter Izéphar, à rire, à tourner sur lui-même, à frapper des mains, à gambader malgré le disloquement de ses membres, et tout à coup il tomba mort : il s’étoit étouffé avec sa langue, genre de suicide connu de plusieurs peuplades africaines. Mélange de force et de légèreté, le caractère d’Imley ne se démentit pas un moment : ce noir n’aima que l'amour et Ja liberté, et il traita l'un et l’autre avec la même insouciance que la mort et la vie.
Le commandant regarda l'aventure d'Imley comme celle d’un esclave fugitif, qui n’avoit aucun rapport avec les desseins qu’on supposoit aux sauvages. Il traita les missionnaires de poltrons; il accusa les colons de répandre inconsidérément des alarmes aussitôt qu'ils perdoient un nègre. Poussé par Febriano, vendu aux intérêts d'Ondouré, mais qui ignoroit le complot, Chépar s’emporta jusqu'à faire mettre aux fers des habitants qui demandoient à s’armer et parloient de se retrancher sur les concessions. Il refusoit de croire à une conjuration qui s’achevoit en ce moment même sous ses pas, dans le sein de la terre.
Les jeunes guerriers, après avoir quitté les jeux, s’étoient armés. Le sachem d'ordre avoit reparu : heurtant doucement dans les ténèbres à la porte de chaque cabane, il avoit dit :
« Que les jeunes gucrriers se rendent par des chemins divers au lac souterrain ; ils y trouveront les sachems; que les femmes, après le
LA
départ des guerriers, s’enferment dans leurs cabanes; qu’elles y veillent en silence et sans lumière. »
Aussitôt les jeunes guerriers se glissent à travers les ténèbres jusqu’au lieu du rendez-vous. Les portes des huttes se referment sur les femmes et sur les enfants; les lumières s’éteignent : tous les sauvages quittent le désert, hors quelques sentinelles placées çà et là derrière les arbres. Outougamiz, avec le reste de sa tribu, descendit au lac souterrain.
À l’orient du grand village des Natchez, dans la même cyprière où s’élevoit le temple d’Athaensic, s'ouvre perpendiculairement, comme le soupirail d’une mine, une caverne profonde. On n’y peut pénétrer qu’à l’aide d’une échelle et d’un flambeau. À la profondeur de cent pieds se trouve une grève qui borde un lac. Sur ce lac, semblable à celui de l'empire des ombres, quelques sauvages, pourvus de torches et de fanaux, eurent un jour l’audace de s’embarquer. Autour du gouffre ils n’aperçurent que des rochers stériles hérissant des côtes ténébreuses ou suspendues en voûtes au-dessus de l’abime. Des bruits lamentables, d’effrayantes clameurs, d’affreux rugissements, assourdissoient les navigateurs à mesure qu'ils s’enfonçoient dans ces solitudes d’eau et de nuit. Entrainés par un Courant rapide et tumultueux, ce ne fut qu'après de longs efforts que ces audacieux mortels parvinrent à regagner Île rivage, épouvantant de leurs récits quiconque seroit tenté d’imiter leur exemple.
Tel étoit le lieu que les conjurés avoient fixé pour celui de leur assemblée. C'étoit de cette demeure souterraine que la liberté du Nouveau-Monde devoit s’élancer, qu’elle devoit rappeler à la lumière du jour ces peuples ensevelis par les Européens dans les entrailles de la terre. Déjà les jeunes guerriers étoient réunis et attendoient la révélation du mystère que les sachems leur avoient promise.
Au bord du lac étoit un grand fragment de rocher; les jongleurs l’avoient transformé en autel. On y voyoit, à la lueur d’une torche, trois hideux marmousets de tailles inégales. Gelui du centre, Manitou de la liberté, surpassoit les autres de toute la tête; dans ses traits, grossièrement sculptés, on reconnoissoit le symbole d’une indépendance rude, ennemie du joug des lois, impatiente même des chaines de la nature. Les deux autres figures représentoient, l’une les chairs rouges, l’autre les chairs blanches. Un feu d’ossements brûloit devant ces idoles en jetant une lumière enfumée et une odeur pénétrante. Du sang humain, des poisons exprimés de divers serpents, des herbes vénéncuses, cueillies avec des paroles cabalistiques, remplissoïient un vase de cyprès. Un vent nocturne se leva sur le lac, dont les flots mon-
tèrent aux voûtes de l’abîme : la tempête dans les flancs de la terre, les idoles menaçantes, le bassin de sang, le feu mortuaire, les prêtres agitant des vipères avec des évocations épouvantables, la foule des sauvages, dans leurs habillements bizarres et divers, toute cette scène, entourée par les masses des rochers souterrains, donnoit une idée du Tartare.
Soudain un des jongleurs, les bras tendus vers le lac, s'écrie : «Divinité de la vengeance, est-ce toi qui sors de l’abime avec cet orage ? Oui, tu viens : reçois nos vœux ! »
Le jongleur lance une vipère dans les flots; un autre prêtre répand le bassin de sang sur le feu : une triple nuit s'étend sous les voûtes.
Quelques minutes s’écoulent dans l’obscurité, puis tout à coup une vive clarté illumine les vagues orageuses et les rochers fantastiques. Les idoles ont disparu ; on n’aperçoit plus sur la pierre, autel de la vengeance, que le vieillard Adario, vêtu de la tunique de guerre, appuyé d’une main sur son casse-tête, tenant de l’autre un flambeau.
« Guerriers, dit-il, la liberté se lève, le soleil de l'indépendance, resté depuis deux cent cinquante neiges sous l'horizon, va éclairer de nouveau nos forêts. Jour sacré, salut! Mon cœur se réjouit à tes rayons, comme le chêne décrépit au premier sourire du printemps ! Pour toi Adario a dépouillé ses lambeaux, il a lavé sa chevelure comme un jeune homme, il renaît au souffle de la liberté.
« Donnez trois poignards. »
Le sachem jette trois poignards du haut du roc.
« Jeunes guerriers, vous n'êtes pas assemblés ici pour délibérer : vos sachems ont prononcé pour vous au rocher du Lac, dans le conseil général des peuples; ils ont juré de purger nos déserts des brigands qui les infestent. Vous êtes venus seulement pour dévorer les ours étrangers. Le moment du festin est arrivé. Vous ne quitterez ces voûtes que pour marcher à la mort ou à la liberté. C’est la dernière fois que vous aurez été obligés de vous cacher dans les profondeurs de la terre, pour parler le langage des hommes.
«Donnez la hache. »
Adario jette à ses pieds une hache teinte de sang.
Un cri de surprise mêlé de joie échappe au bouillant courage des jeune guerriers. Adario reprend la parole :
« Tout est réglé par vos pères. Plongés dans le sommeil, nos oppresseurs ne soupçonnent pas la mort. Nous allons sortir de cette caverne divisés en trois compagnies : je conduirai les Natchez, et les mènerai, au travers des ombres, à l'escalade du fort. Vous, Chicassaws, sous la conduite de vos sachems, vous formerez le second corps, vous atta-
LES NATCHEZ, h95
querez le village des blancs au fort Rosalie, Vous, Miamis et Yazous, composant le troisième corps, guidés dans vos vongeances par Ondouré et par Outougamiz, vous détruirez les blancs dont les demeures sont dispersées dans les campagnes, Los esclaves noirs, qui commè nous vont briser leurs chaînes, seconderont nos efforts.
« Tels sont, à jeunes guerriers! les devoirs que vous êtes appelés à remplir, Il ne s'agit pas de la cause particulière des Natchez : le coup que vous allez porter sera répété dans un espace immense, À l'instant où je vous parle, mille nations, comme vous cachées dans les cavernes, vont en sortir comme vous pour exterminer la race étrangère ; le reste des chairs rouges no tardera pas à vous imiter,
« Quant à moi, je n'ai plus qu'un jour à vivre : la nuit prochaine j'aurai rejoint Chactas, ma femme et mes enfants : il ne m'a été permis de leur survivre que pour les venger, Je vous recommande ma fille, »
I dit, et jette son casso-tôte au milieu dos jeunes guerriers,
Une acclamation générale ébranle los dômes funèbres : « Délivrons la patrie! »
On vit alors un jeune guerrier monter sur la pierre auprès d'Adario : c'étoit Outougamiz; il dit : ;
« Vous avez voulu me faire tuer le guerrier blanc, mon ami, I n'est point arrivé : ainsi je ne le tuorai pas, mais je tuerai quiconque le tuera ! Vous voulez que j'égorge des chevreuils étrangers pendant la nuit; je n'assassinorai personne, Quand le jour sora venu, si l'on combat, je combatirai, J'avois promis le secret, je l'ai tenu : dans quelques heures la borne de mon serment sera passée, je serai libre ; j'userai de ma liberté comme il me plaira, Guerriers, je ne sais point parler, parce que je n'ai point d'esprit, mais si je suis comme un ramier timide pendant la paix, je suis comme un vautour pendant la guerre : Ondouré, c'est pour toi que je dis cela : souviens-toi des paroles d'Outougamiz le Simple, »
Outougamiz saute en bas du rocher, comme un plongeur qui se précipite dans les vagues; quelque temps auprès on le chercha, et on ne le trouva plus.
Ondouré n'avoit remarqué du discours du frère de Géluta que le passage où le jeune homme s'étoit applaudi de l'absence de René, Le tuteur du soleil ressentoit de cette absence les plus vives alarmes; il se voyoit au moment d'exécuter le dessein qu'il avoit conçu sans atteindre le principal but de ce dessein, Géluta, en dérobant les roseaux, pouvoit s'applaudir d'avoir obtenu ce qu'elle avoit désiré, d'avoir sauvé son époux. Il.n'y avoit aucun moyen pour Ondouré de reculer Ja
catastrophe ; et, comme dans toutes les choses humaines, il falloit prendre l'événement tel que le ciel l’avoit fait.
Les guerriers sortirent du lac souterrain, et, cachés dans l'épaisseur de la cyprière, ils se divisèrent en trois corps. Assis à terre dans le plus profond silence, ils attendirent l’ordre de la marche. Minuit approchoit ; le dernier roseau alloit être brûlé dans le temple.
Que différemment occupée étoit Céluta dans sa cabane! Tressaillant au plus léger murmure des feuilles, les yeux constamment fixés sur la porte, comptant par les battements de son cœur toutes les minutes de cette dernière heure, elle n’auroit pu supporter longtemps de telles angoisses sans mourir. À force d’avoir écouté le silence, ce silence s’étoit rempli pour elle de bruits sinistres : tantôt elle croyoit ouïr des voix lointaines, tantôt il lui sembloit entendre des pas précipités. Mais n'est-ce point en effet des pas qui font retentir le sentier désert! ils approchent rapidement. Céluta ne peut plus se tromper; elle se veut lever, les forces lui manquent; elle reste enchaînée sur sa natte, le front couvert de sueur. Un homme paroît sur le seuil de la porte : ce n’est pas René! c’est le bon grenadier de la Nouvelle-Orléans, le fils de la vieille hôtesse de Céluta, le soldat du capitaine d’Artaguette.
Il apportoit un billet écrit du poste des Yasous par son capitaine, Quel bonheur, quel soulagement, dans la crainte et l’attente d’une grande catastrophe, de voir entrer un ami au lieu de la’ victime ou de l'ennemi que l’on attendoit! Céluta retrouve ses forces, se lève, court les bras ouverts au grenadier, mais tout à coup elle se souvient du péril général; René n’est pas le seul François menacé, tous les blancs sont sous le poignard; un moment encore, et Jacques peut être égorgé. « Fils de ma vieille mère de la chair blanche, s’écrie-t-elle, celui que vous cherchez n’est pas ici; retournez vite Sur vos pas, vous n'êtes pas en sûreté dans cette cabane ; au nom du Grand-Esprit, retirez-vous. »
Le grenadier n’entendoit point ce qu'elle disoit; il lui montroit le billet, qui n’étoit point pour René, mais pour eile-même. Céluta ne pouvoit lire ce billet. Jacques et Céluta faisoient des gestes multipliés, tàchoient de se faire comprendre l’un de l’autre sans y pouvoir réussir. Dans ce moment un sablier qui appartenoit à René, et avec lequel l’Indienne avoit appris à diviser le temps, laisse échapper le dernier grain de sable qui annonçoit l'heure expirée. Géluta voit tomber dans l'éternité la minute fatale : elle jette un cri, arrache le billet de la main de Jacques, et pousse le soldat hors de sa cabane. Gelui-ci ayant rempli son message, et ne se pouvant expliquer les manières extraordinaires de Céluta, court à travers les bois, afin de gagner le fort Rosalie avant le lever du jour.
Que contenoit le billet du capitaine? On l’a toujours ignoré. A force de regarder la lettre, de se souvenir des paroles et des gestes du soldat, qui n’avoit pas l’air triste, Géluta laisse pénétrer dans son cœur un rayon d'espérance; pâle crépuscule bientôt éteint dans cette sombre nuit.
Maintenant chaque minute aux Natchez appartenoit à la mort : quelques heures de plus d'absence, et René étoit à l'abri de la catastrophe, déjà commencée peut-être pour ses compatriotes. Ah! si Céluta, aux dépens de sa vie, eût pu précipiter la fuite du temps! Un nouveau bruit se fait entendre: sont-ce les meurtriers qui viennent chercher René dans sa cabane? Ils ne l'y trouveront pas! Seroit-ce le frère d'Amélie lui-même? Céluta s'élance à la porte : à prodige! Mila! Mila échevelée, pâle, amaigrie, recouverte de lambeaux comme si elle sortoit du sépulcre, et charmante encore! Céluta recule au fond de la cabane; elle s’écrie : « Ombre de ma sœur, me viens-tu chercher? le moment fatal est-il arrivé? »
« Je ne suis point un fantôme, répondit Mila, déjà tombée dans le sein de son amie; je suis ta petite Mila. »
Et les deux sœurs entrelaçoient leurs bras, mêloient leurs pleurs, confondoient leurs âmes. Mila dit rapidement :
« Après la découverte du secret, Ondouré me fit enlever. Ils m'ont enfermée dans une caverne et m'ont fait souffrir toutes sortes de maux; mais je me suis ri des Allouez : cette nuit, je ne sais pourquoi, mes geûliers se sont éloignés de moi un moment ; ils étoient armés, et ils sont allés parler à d’autres guerriers sous des arbres. Moi, qui cherchois toujours les moyens de me sauver, j'ai suivi ces méchants. Je me suis glissée derrière eux : une fois échappée, ils auroient plus tôt attrapé l'oiseau dans la nue que Mila dans le bois. J'accours. Où est Outougamiz? Le guerrier blanc est-il arrivé? Lui as-tu dit le secret, comme je le lui vais dire? Il y a encore huit nuits avant la catastrophe, si ce beau jongleur amoureux m'a dit vrai sur le nombre des roseaux. » 3
« Oh, Mila! s’écrie Céluta, je suis la plus coupable, la plus infortunée des créatures! J'ai avancé la mort de René; j'ai dérobé huit roseaux; c’est à l’heure même où je te parle que le coup est porté. »
« Tu as fait cela! dit Mila; je ne t’aurois pas crue si courageuse | René est-il arrivé? »
« Non, » repartit Géluta. « Eh bien, dit Mila, que te reproches-tu ? Tu as sauvé mon libérateur; tu n'as plûs que quelques heures à attendre. Mais que fais-tu? que fait Outougamiz pendant ces heures?
Tu commences toujours bien, Céluta, et tu finis toujours mal. Crois-tu III. 32
que tu sauveras René en te contentant de pleurer sur ta natte? Je ne sais point demeurer ainsi tranquille; je ne sais point sacrifier mes sentiments; je ne sais point douter de la vertu de mes amis, les soupconner, m'attendrir sur une patrie impitoyable et garder le secret des assassins. Méchants, vous m'avez laissée échapper de mon tombeau, je viens révéler vos iniquités! je viens sauver mon libérateur, s’il n'est point encore tombé entre vos mains! » Mila, échappée aux bras de sa sœur, fuit en s’écriant : « Nous perdons des moments irréparables. » 2
Depuis le jour où René avoit rencontré l’Indienne qui lui enseigna sa route, il s'étoit avancé paisiblement vers le pays des Natchez. A mesure qu’il marchoit, il se trouvoit moins triste ; ses noirs chagrins paroissoient se dissiper ; il touchoit au moment de revoir sa femme et sa fille, objets charmants qui n’avoient contre eux que le malheur dont le frère d'Amélie avoit été frappé. René se reprochoit sa letire; il se reprochoit cette sorte d’indifférence qu’un chagrin dévorant avoit laissée au fond de son cœur : démentant son caractère, il se laissoit aller peu à peu aux sentiments les plus tendres et les plus affectueux ; retour au calme qui ressembloit à ce soulagement que le mourant éprouve avant d’expirer. Géluta étoit si belle! Elle avoit tant aimé René! elle avoit tant souffert pour lui! Outougamiz, Chactas, d’Artaguette, Mila, attendoient René. Il alloit retrouver cette petite société supérieure. à tout ce qui existoit sur la terre; il alloit élever sur ses genoux cette seconde Amélie qui auroit les charmes de la première, sans en avoir le malheur.
Ces idées, si différentes de celles qu’il nourrissoit habituellement, amenèrent René jusqu’à la vue des bois des Natchez ; il sentit quelque chose d’extraordinaire en découvrant ces bois. Il en vit sortir une fumée qu’il prit pour celle de ses foyers; il étoit encore assez loin, et il précipita sa marche. Le soleil se coucha dans les nuages d’une tempête , et la nuit la plus obscure (celle même du massacre) couvrit la terre.
René fit un long détour afin d'arriver chez lui par la vallée. La rivière qui couloit dans cette vallée ayant grossi, il eut quelque peine à la traverser ; deux heures furent ainsi perdues dans une nuit dont chaque minute étoit un siècle. Comme il.commençoit à gravir la colline sur le penchant de laquelle étoit bâtie sa cabane, un homme s’approcha de lui dans les ténèbres pour le reconnoître, et disparut.
Le frère d'Amélie n’étoit plus qu’à la distance d’un trait d'arc de la demeure qu’il s'étoit bâtie : une foible clarté s’échappant par la porte ouverte en dessinoit le cadre au dehors sur l’obscurité du gazon.
Aucun bruit ne sortoit du toit solitaire. René hésitoit maintenant à entrer ; il s’arrêtoit à chaque demi-pas; il ne savoit pourquoi il étoit tenté de retourner en arrière, de s'enfoncer dans les bois et d'attendre le retour de l'aurore. René n’étoit plus le maître de ses actions; une force irrésistible le soumettoit aux décrets de la Providence : poussé presque malgré lui jusqu'au seuil qu'il redoutoit de franchir, il jette un regard dans la cabane.
Céluta, la tête baissée dans son sein, les cheveux pendants et rabattus sur son front, étoit à genoux, les mains croisées, les bras levés dans le mouvement de la prière la plus humble et la plus passionnée. Un maigre flambeau, dont la mèche allongée par la durée de : la veille obscurcissoit la clarté, brûloit dans un coin du foyer. Le chien favori de René, étendu sur la pierre de ce foyer, aperçut son maître et donna un signe de joie, mais 1l ne se leva point, comme s’il eût craint de hâter un moment fatal. Suspendue dans son berceau à l’une des solives sculptées de la cabane, la fille de René poussoit de temps en temps une petite plainte, que Géluta, absorbée dans sa douleur, n’entendoit pas.
René, arrêté sur le seuil, contemple en silence ce triste et fouchant spectacle; il devine que ces vœux adressés au ciel sont offerts pour lui : son cœur s'ouvre à la plus tendre reconnoissance ; ses yeux, dans lesquels un brûlant chagrin avoit depuis longtemps séché les larmes, laissent échapper un torrent de pleurs délicieux. Il s'écrie : « Céluta! ma Céluta! » Et il vole à l’infortunée, qu'il relève, qu’il presse avec ardeur. Céluta veut parler, l'amour, la terreur, le désespoir, lui ferment la bouche; elle fait de violents efforts pour trouver des accents ; ses bras s'agitent, ses lèvres tremblent, enfin un cri aigu sort de sa poitrine; et lui rendant la voix : « Sauvez-le, sauvez-le! Esprits secourables, emportez-le dans votre demeure! »
Céluta jette ses bras autour de son époux, l'enveloppe, et semble vouloir le faire entrer dans son sein pour l'y cacher.
René prodigue à son épouse des caresses inaccoutumées. « Qu’as-tu, ma Céluta? lui disoit-il; rassure-toi. Je viens te protéger et te défendre. »
Céluta, regardant vers la porte, s'écrie : « Les voilà! les voilà! » Elle se place devant René pour le couvrir de son corps. « Barbares, vous n’arriverez à lui qu'à travers mon sein. »
« Ma-Céluta, dit René, il n’y a personne; qui te peut troubler ainsi?» 1
Céluta frappant la terre de ses pieds : « Fuis, fuis! tu es mort! Non, viens ; cache-toi sous les peaux de ma couche; prends des vêtements
de femme. » L’épouse désolée, arrachant ses voiles, en veut couvrir son époux.
« Céluta, disoit celui-ci, reprends ta raison; aucun péril ne me menace. »
« Aucun péril! dit Céluta l’interrompant. N'est-ce pas moi qui te tue? n'est-ce pas moi qui hâte ta mort! n'est-ce pas moi qui en ai fixé le jour en dérobant les roseaux? Un secret... O ma patrie! »
« Un secret? » repartit René. « Je ne te l'ai pas dit! s’écrie Céluta. Oh! ne perds pas ce seul moment laissé à ton existence! Fuyons tous deux! viens te précipiter avec moi dans le fleuve! »
Géluta est aux genoux de René ; elle baise la poussière de ses pieds, elle le conjure par sa fille de s'éloigner seulement pour quelques heures. « Au lever du soleil, dit-elle, tu seras sauvé; Outougamiz viendra ; tu sauras tout ce que je ne puis te dire dans ce moment! »
« Eh bien! dit René, si cela peut guérir ton mal, je m’éloigne; tu m'expliqueras plus tard ce mystère, qui n’est sans doute que celui de ta raison troublée par une fièvre ardente. » :
Géluta ravie s’élance au berceau de sa fille, présente Amélie au baïser de son père, et avec ce même berceau pousse René vers la porte. René va sortir : un bruit d'armes retentit au dehors. René tourne la tête; la hache lancée l’atteint et s'enfonce dans son front, comme la cognée dans la cime du chêne, comme le fer qui mutile une statue antique, image d’un Dieu et chef-d'œuvre de l’art. René tombe dans sa cabane : René n’est plus!
Ondouré a fait retirer ses complices : il est seul avec Céluta évanouie, étendue dans le sang et auprès du corps de René. Ondouré rit d'un rire sans nom. À la lueur du flambeau expirant, il promène ses regards de l’une à l’autre victime. De temps en temps il foule aux pieds le cadavre de son rival et le perce à coups de poignard. Il dépouille en partie Céluta et l’admire. Il fait plus. Éteignant ensuite le flambeau, il court présider à d’autres assassinats, après avoir fermé la porte du lieu témoin de son double crime.
Heureuse, mille fois heureuse, si Céluta n’avoit jamais rouvert les yeux à la lumière ! Dieu ne le voulut pas. L’épouse de René revint à la vie quelques instants après la retraite d'Ondouré. D'abord elle étend les bras et trempe ses mains dans le sang répandu autour d'elle, sans savoir ce que c'étoit. Elle se met avec effort sur son séant, secoue la tête, cherche à rassembler ses souvenirs, à deviner où elle est, ce qu'elle est. Par un bienfait de la Providence l’Indienne’ n'avoit pas sa raison : elle ne se formoit qu’une idée confuse de quelque chose d’effroyable. Elle plia ses bras devant elle, promena ses regards dans la
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Cabane, où les ténèbres étoient profondes. Le silence de la mort n'étoit interrompu de temps en temps que par les hurlements du chien, Céluta voulut inutilement murmurer quelques mots.
Dans ce moment elle crut voir Tabamica sa mère. Les mamelles qui nourrirent Céluta avoient disparu; les lèvres de la femme des morts s'étoient retirées et laissoient à découvert des dents nues: elle étoit sans nez et Sans yeux : d'une main décharnée Tabamica sembloit presser des entrailles qu'elle n'avoit pas. Géluta veut s'avancer vers sa mère, elle se lève, retombe sur ses genoux et se traîne au hasard dans sa Cabane : ses vêtements à demi détachés faisoient entendre le froissement d'une draperie pesante et mouillée. Elle rencontra le corps de René ; épuisée par ses efforts, elle s'assied, sans le reconnoitre, sur ce siége : elle s'y trouva bien, et s'y reposa.
Au bout de quelque temps la porte de la cabane s’entr'ouvrit, et uno voix dit tout bas : « Es-tu 1à ? » Céluta , rappelée par cette voix à uno demi-existence, répondit : « Oui, je suis à. »
(Ah! dit Mila, est-il venu? »
« Qui? » demanda Céluta,
« René? » repartit Mila.
« Je ne l'ai pas vu, » dit Géluta,
«Et moi, je ne l'ai pu trouver, dit Mila toujours à voix basse, Los assassins n’ont donc pas encore paru? Ton mari n'est done pas revenu ? Il est donc sauvé? » Céluta ne répondit rien,
«Pourquoi, reprit Mila, es-tu sans lumière? J'ai peur et je n'ose entrer, » Céluta répondit qu'elle ne savoit pourquoi elle étoit sans lumière,
« Gomme ta voix est extraordinaire ! s'écria Mila; es-tu malade? La cabane sent le carnage ; attends ; je viens à toi, »
Mila franchit le seuil, et laissa retomber Ja porte : « Qu'as-tu répandu sur les nattes? dit-elle en marchant dans l'obscurité; mes pieds s’attachent à la terre. Où es-tu? tends-moi la main. »
« Ici, » dit Géluta.
« Je ne puis aller plus loin, repartit Mila : je me sens défaillir, »
La porte de la cabane s’entr'ouvrit de nouveau ; la voix d'Outougamiz appelle Céluta. « C'est Outougamiz! s'écria Mila ; Dieu soit loué! nous sommes sauvées ! »
«Qui parle? dit Outougamiz saisi de terreur, n'est-ce pas Mila? Cher fantôme, es-tu venu sauver René? »
« Oui, repartit Mila ; mais entre vite, Géluta n'est pas bien, »
Outougamiz, croyant entendre le fantôme de Mila, entre en frisson nant dans la cabane, « Donne - moi la main , dit Mila, appuie-la sur
La
mon cœur ; tu verras que je ne suis pas un spectre : on m'avoit enfermée dans une caverne, je me suis échappée. »
Mila avoit saisi la main d'Outougamiz étendue dans les ténèbres et avoit posé cette main sur son cœur.
« C’est comme la vie, dit Outougamiz : mais je sais bien que tu es morte ; je te sais toujours gré d’être revenue pour sauver René. Mais, Céluta, parle donc. »
« M'appelle-t-on? » dit Céluta.
« Est-ce que tu réponds du fond d'une tombe ? s’écria Outougamiz, frappé de la voix sépulcrale de sa sœur; je respire un champ de bataille ; j’ai du sang sous mes pieds. »
« Du sang! s’écria Mila ; allume donc un flambeau. »
« Fantôme, répond Outougamiz, donne-moi la lumière des morts. »
Outougamiz cherche en tàtonnant le foyer ; il y trouve de la mousse de chêne et deux pierres à feu ; il frappe ces deux pierres l’une contre l’autre : une étincelle tombe sur la mousse, et soudain une flamme s'élève au milieu du foyer. Trois cris horribles s’échappent à la fois du sein de Céluta, de Mila et d'Outougamiz.
La cabane inondée de sang, quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les animaux domestiques montés sur les siéges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre, Céluta assise sur la poitrine de René, et portant ‘les marques de deux crimes qui auroient fait rebrousser l’astre du jour; Mila debout, les veux à moitié sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre, voilà ce qui se présentoit aux regards!
Mila rompt la première le silence; elle se précipite sur le cadavre de René, le serre dans ses bras, le presse de ses lèvres.
« C’en est donc fait! s’écrie-t-elle. O mon libérateur, faut-il que je te revoie ainsi! Lâches amis, cœurs pusillanimes, c’est vous qui l’avez assassiné par vos indignes soupçons, par vos irrésolutions éternelles ! Félicite-toi, Outougamiz, d’avoir bien gardé ton secret. Mais à présent ranime donc ce cœur-qui palpitoit pour toi d’une amitié si sainte! Oh! tu es un sublime guerrier! Je reconnois ta vertu ; mais ne m’approche jamais : je préférerois à tes embrassements ceux du monstre dont tu vois l’œuvre dans cette cabane. »
Le désespoir Ôtoit la raison à la jeune Indienne, d’abord amante et ensuite amie de René. Outougamiz l’écoutoit, muet comme la pierre du sépulcre; puis, tout à coup : « Hors d'ici, fantôme exécrable, ombre sinistre, ombre affamée qui veut dévorer mon ami! »
« Ton ami ! dit Mila en relevant la tête : tu oses te dire l’ami de René! ne devrois-tu pas plutôt, comme cette femme sans amour, évanouie
maintenant sur cette dépouille sanglante, ne devrois-tu pas supplier la terre de t’engloutir? Moi seule j’ai aimé René! En vain tu feins de me croire un fantôme : j'existe, je sors de la caverne où m'’avoient plongée les scélérats dont j'allois révéler les desseins. As-tu pu jamais croire que tu étois obligé au secret? As-tu pu te figurer que la liberté seroit le fruit du crime? » |
Ici Céluta parut revenir à la vie, elle ouvrit les yeux et se souleva ; ses idées se débrouillèrent : elle se ressouvient de ses malheurs : elle reconnoît Mila et Outougamiz ; elle reconnoît la dépouille mortelle du plus infortuné des hommes. La douleur lui rend les forces; elle se lève, elle s’écrie : « C’est moi qui l’ai assassiné ! »
« Oui, c’est toi! » s’écrie à son tour Mila, devenue cruelle par le désespoir.
« René, dit Céluta du ton le plus passionné, parlant au cadavre de son époux, je te voulois dire avant de mourir que mon àme t’adoroit comme elle adore le Grand-Esprit; que ta lettre n’avoit rien changé au fond de mon cœur ; que je te révérois comme la lumière du matin; que je te croyois aussi innocent que l’enfant qui n’a fait encore que sourire à sa mère. » p
« Pourquoi donc, dit Mila, as-tu gardé le secret ? Que n’en instruisois-tu les François, puisque tu ne pouvois l’apprendre à ton mari absent? »
Mila pousse des sanglots, et ses larmes descendent à flots pressés comme la pluie de l’orage.
Le frère de Géluta, s’approchant alors avec respect du corps de son ami : «Mila dit que tu n’étois pas coupable : quel bonheur! Tu as donc pu mourir. »
Malgré son désespoir, Mila comprit ce mût, et tendit une main désarmée au jeune sauvage.
Outougamiz continuant : « Je leur avois bien dit que je n’aimois point, que j’étois un mauvais ami, que je te tuerois. Je suis pourtant sorti du lac souterrain pour te sauver ; j'ai couru de toutes parts ; des guerriers qui prétendoient t'avoir vu m'ont égaré : je suis simple, on me trompe toujours. Tu es mort seul, je mourrai aussi, mais il faut auparavant. J'attendrai pourtant que la patrie n’ait plus besoin de lui, car il faudra maintenant défendre la patrie. »
Dans ce moment Céluta fut saisie de convulsions. Un ruisseau de sueur glacée sillonne son front : elle cherche à s’étrangler, se roule d'un côté sur l’autre, pousse des espèces de mugissements. Outougamiz et Mila volent à son secours. Céluta les regarde, et leur dit en pressant ses flancs : « Le savez-vous? la mort m’a-t-elle fait violence? »
Mila jette un cri : elle a deviné! Outougamiz, qui n’a pas compris, veut parler encore : « Tu ne sais rien, lui dit Mila en l'interrompant, le cadavre de ton ami est un spectacle délicieux auprès de ce que j'entrevois! »
Le jour commençoit à poindre ; le canon se fait entendre du côté du fort Rosalie ; les parentes de Chactas arrivent à la cabane de René; elles venoient féliciter Céluta de l’absence de son mari : elles rencontrent cette scène épouvantable.
« Femmes, dit Outougamiz, on se bat : je dois mon sang à mon pays, quelque coupable qu’il puisse être. Je laisse entre vos mains ce que j'ai de plus cher au monde : ma femme, qui n’est point morte, comme on l’avoit dit, ma sœur, si misérable, et les restes de mon ami. Je reviendrai bientôt. » Il sort, et marche vers le lieu où l’appeloit le bruit des armes.
Les femmes enlevèrent Céluta et Mila, qu’elles placèrent dans les bras l’une de l’autre sur un lit de feuillage. Elles laissèrent le corps de René dans la cabane, qu’elles fermèrent. Elles portèrent les deux amies à l’ancienne demeure de Chactas, et leur prodiguèrent les soins les plus tendres : il eût été plus humain de les laisser mourir.
Tous les colons périrent aux Natchez; dix-sept personnes seulement échappèrent au massacre. Parmi les soldats blessés qui se défendirent et se sauvèrent se trouva le grenadier Jacques. Le fort avoit été escaladé dans les ténèbres, et les sentinelles égorgées avant qu’on sût que les Indiens étaient en armes. Par l’imprudence du commandant, la garnison étoit à peine d’une centaine d'hommes, tout le reste ‘ayant été dispersé dans différents postes le long du fleuve. Chépar, qui n’avoit jamais voulu croire à la conjuration, accourut au bruit qui se faisoit sur les remparts, et tomba sous la hache d’Adario. Febriano, qui fut rencontré par Ondouré, reçut la mort de la main de ce sauvage, son corrupteur et son complice. Il n’y eut de résistance chez les François que dans une maison particulière. Adario, qui commandoit l'attaque, y fut tué : il expira plein d’une grande joie; il crut avoir délivré sa patrie et vengé ses enfants. Les coups de canon entendus d’Outougamiz avoient été tirés en signal de victoire par les Indiens eux-mêmes, après la conquête du fort.
Le frère de Céluta, trouvant que son bras étoit inutile, retourna à la cabane de René. Il s’assit auprès des restes inanimés du guerrier blanc. D'un air de mystère, il approcha l'œil d’une des blessures de son ami, comme pour voir dans le sein de René. Joignant les mains avec admiration, l’insensé dit quelques mots d’une tendresse passionnée. Il prit ensuite un petit vase de pierre sur une table, recueillit du sang de
René, qu'il réchauffa avec le sien, après s'être ouvert une veine. Il trempa le Manitou d’or dans le philtre de l'amitié, et il remit la chaîne à son Cou.
La rage d'Ondouré était assouvie, mais non sa passion. Sortant d'une épouvantable orgie, enivré de vin, de succès, d’ambition et d'amour, il voulut revoir Céluta. Dans toute la pompe du meurtre et de Ja débauche, il s’avance au sanctuaire de la douleur; ses crimes mar-
.choient avec lui, comme les bourreaux accompagnent le condamné. Les bruyants éclats de rire du tuteur du soleil et de ses satellites se faisoient entendre au loin.
Ondouré arrive à la cabane : il avoit ordonné à ses amis de se tenir à quelque distance, car il avoit ses desseins. 11 recule quelques pas lorsque, au lieu de Céluta, il n’aperçoit qu’Outougamiz. Reprenant bientôt son assurance : « Que fais-tu là? » dit-il à l’Indien…
« Je t’attendois, répondit celui-ci; j'étois sûr que tu viendrois avec tes enfants célébrer le festin du prisonnier de guerre. Apportes-tu la chaudière du sang? C’est un excellent mets qu’une chair blanche! Ne dévore pas tout : je ne te demande que le cœur de mon ami. »
« C’est juste, dit l’atroce Ondouré, nous te le réserverons. »
De nouveaux rires accompagnèrent ces paroles.
«Mais, dis-moi, continua le pervers, à qui la vapeur du vin ôtoit la prévoyance, où est ta sœur? Comme elle a été fidèle cette nuit à ce beau guerrier blanc! Elle a perdu pour moi toute sa haine; elle m’a pardonné mon amour pour Akansie. Viens, ma charmante colombe : où es-tu donc? m'accorderas-tu un second rendez-vous? » Et Ondouré entra dans la cabanè.
Outougamiz se lève, s'appuyant sur un fusil de chasse que lui avoit donné René : « Illustre chef, dit-il, changeant tout à coup de langage et de contenance, tous nos ennemis sont-ils morts? »
« En doutes-tu ? » s’écria Ondouré.
« Ainsi, dit Outougamiz, la patrie est sauvée ; elle n’a plus besoin de défenseurs? Tout est-il en sûreté pour l'avenir? Peux-tu, fameux guerrier, te réposer en paix? »
« Oui, mon cher Outougamiz, » répondit le tuteur du soleil, qui n’avoit pas ce qu’il falloit pour comprendre à Ja fois et le danger et la magnanimité de la question, « oui, je puis me reposer cent neiges avec ta Sœur sur Ja natte du plaisir ».
Le corps de René séparoit Ondouré d’Outougamiz : « La nuit, dit celui-ci, à été fatigante pour toi, Ondouré : va donc à ton repos, puisque ton bras n’est plus nécessaire à la patrie. Je te vais rendre ta hache. »
Outougamiz relève la hache avec laquelle le tuteur du soleil avoit frappé René; elle étoit restée dans la cabane. Ondouré avance le bras pour la reprendre. « Non, pas comme cela, » dit Outougamiz; et, levant la hache avec les deux mains, il fend d’un seul coup la tête du monstre, qui tombe sur le corps de René, sans avoir le temps de proférer un blasphème. Outougamiz sort, couche en joue les satellites d'Ondouré, et leur crie de cette voix de l’homme de bien si foudroyante pour le méchant : « Disparoissez, race impure, ou je vous immole auprès de votre maître! » Ces misérables, qui voyoient s’avancer une troupe de jeunes guerriers, amis du frère de Céluta, prennent la fuite.
Les guerriers survenus déplorèrent de si grands malheurs. «Allons! leur dit Outougamiz, je reviendrai bientôt ici; mais il faut que j'aille dire à Mila et à ma sœur ce que le Manitou d’or a fait. »
Céluta ne put entendre le récit de son frère; à chaque instant on craignoit de la voir expirer. Mila apprit la mort d'Ondouré avec indifférence, « C'étoit plus tôt, dit-elle, que tu devois donner cette pàture aux Chiens. »
Outougamiz revint la nuit suivante chercher les restes sacrés du frère d'Amélie ; il les porta sur ses épaules au bas de la colline, creusa dans un endroit écarté une fosse qu’il ne voulut montrer à personne : il y déposa le corps de celui qui pendant sa vie n’avoit cherché que la solitude. « Je sais, dit-il en se retirant, que je suis un faux ami : je t'ai tué; mais, attends-moi, nous nous expliquerons dans le pays des àmes, »
Le frère de Géluta n’avoit plus rien à faire de la vie, mais il se vouloit assurer que sa sœur n’avoit plus besoin de lui, et que Mila se pouvoit passer d’un protecteur.
Déjà la lune avoit parcouru trois fois sa carrière depuis la catastrophe tragique, et Céluta, toujours près de rendre le dernier soupir, sembloit sans cesse revivre. La coupe de la colère céleste n’étoit point épuisée ; le génie fatal de René poursuivoit encore Céluta , comme ces fantômes nocturnes qui vivent du sang des mortels. Elle refusoit pourtant toute nourtiture : ses barbares amis étoient obligés de lui faire prendre de force quelques gouttes d’eau d'érable. Son corps, modèle de grâce et de beauté, n’étoit plus qu’un léger squelette, semblable à un jeune peuplier mort sur sa tige. Les longues paupières de Géluta ® n'avoient pas la force de se replier et de découvrir ses yeux éteints dans les larmes. Quand la veuve infortunée recouvroit la raison, elle toit muette; quand elle tomboit dans la folie de là douleur, elle poussoit des cris. Alors elle faisoit des efforts pour écarter deux spectres qui vouloient la dévorer à la fois, Ondouré et le frère d'Amélie; elle.
voyoit aussi une femme qui lui étoit inconnue, et qui lui sourioit d’un air de pitié du haut du ciel.
Témoin des maux de son amie, la courageuse Mila avoit eu honte de ses propres chagrins : elle passoit ses jours auprès de sa sœur, veillant à ses souffrances , la retournant sur sa couche, servant de mère à la fille de René. La tendre orpheline étoit déjà belle, mais sérieuse: dans le sein de Mila, elle avoit l’air d’une petite colombe blanche, sous l'aile du plus brillant oiseau des forêts américaines.
De temps en temps Outougamiz venoit voir sa femme et sa sœur : il s’asseyoit au bord de la couche, prenoit la main de Céluta, ou faisoit danser Amélie sur ses genoux. 11 se levoit bientôt après, remettoit l’enfant dans les bras de Mila, et se retiroit en silence. Le jeune homme dépérissoit : chaque jour son front devenoit plus pâle et son air plus languissant ; il ne parloit ni de René, ni de Céluta, ni de Mila. Tous les soirs il visitoit la petite urne de pierre remplie du sang de René, et l'on remarquoit avec surprise que ce sang ne se desséchoit point. Outougamiz laissoit suspendu autour de l’urne le Manitou d’or, qu'il ne portoit plus.
Un soir il étoit venu rendre sa visite accoutumée à sa sœur. Mila et plusieurs Indiennes étoient rangées autour du lit des tribulations : tout à coup, à leur profond étonnement, Céluta se soulève et s’assied d'elle-même sur sa couche. On ne lui avoit point encore vu l’air qu’elle avoit dans ce moment : c’étoit pour la douleur et la beauté quelque chose de surhumain. Elle baissa d’abord la tête dans son sein: mais relevant bientôt son front pâle où s’évanouissoit une foible rougeur, elle dit d’une voix assurée : « Je voudrois manger. »
Ces mots surprirent Outougamiz : c'étoient les premiers que Géluta eût prononcés depuis la nuit de ses malheurs, et elle avoit constamment repoussé toute nourriture. Pensant qu’elle revenoit de son désespoir et qu’elle se déterminoit à vivre, les matrones firent une exclamation de joie, et s'empressèrent de lui porter du maïs nouveau. Mais Mila, regardant Céluta, lui dit : « Tu veux manger? »
« Oui, repartit Céluta la regardant à son tour ; il faut à présent que je vive. »
Mila lève les mains au ciel et s’écrie : « O vertu ! »
Outougamiz, rompant lui-même son silence obstiné, dit : « Qu’avezvous? »
« Adore, reprit Mila : ce que tu vois ici n’est pas une femme; c’est la compagne d’un génie. »
« Pourquoi le tromper ? dit Céluta. Mon ami, ajouta-t-elle en se tournant vers son frère, ma destinée s’accomplit au delà de moi : je viens
de découvrir dans mon sein un fantôme né de la mort. » Outougamiz s'enfuit.
Céluta étoit mère : elle se résigna à la vie : dernier degré de vertu et de malheur où jamais fille d'Adam soit parvenue. Mais la nature ne s'élève pas ainsi au-dessus d'elle-même sans souffrir jusque dans sa source : le lendemain, aux rayons du jour, on s’aperçut que le visage de la veuve de René étoit devenu de la couleur de l’ébène, et ses cheveux de celle du cygne. Quelques soleils éclaircirent les ombres du front de Céluta, mais ne firent point disparaître de sa chevelure la vieillesse de l’adversité.
Lorsque le capitaine d’Artaguette apprit la catastrophe des Natchez, l'assassinat de René et les misères de Céluta, il se sentit frappé au cœur : il étoit attaché au frère d'Amélie par une noble amitié, il avoit nourri en secret une tendre passion pour la femme qui lui conserva la vie, en lui donnant le doux nom de frère. Rappelé à la Nouvelle-Orléans. il pleura avec Adélaïde, Harlay, le grenadier Jacques et sa vieille mère, Outougamiz avoit caché la tombe de René ; d’Artaguette fit célébrer un service à la mémoire du frère d'Amélie : il pria Dieu de se souvenir de celui qui avoit voulu être oublié.
Cependant des troupes se rassembloient de toutes parts pour aller châtier les Indiens. Les huit roseaux retirés du temple avoient fait avorter le complot général chez les autres nations conjurées, excepté chez les Yazous, où le père Souël fut massacré. L'armée françoise arriva au fort Rosalie. Bien que divisés entre eux, les Natchez se défendirent avec courage, et Outougamiz, qui pouvoit à peine porter le poids de ses armes, fit admirer de nouveau sa valeur. Mais enfin il fallut céder au torrent, et quitter à jamais la patrie.
Une nuit les Natchez déterrèrent les os de leurs pères, les chargèrent sur leurs épaules, et, mettant au milieu des jeunes guerriers les femmes, les vieillards ét les enfants, ils prirent la route du désert sans savoir où ils trouveroient un asile. Le capitaine d’Artaguette se trouvoit dans la division des troupes chargées d’attaquer les Chicassaws ; il exécuta devant l'ennemi une retraite où il s’acquit la plus grande gloire, mais où il perdit la vie avec son fidèle grenadier. Comme il ne périt qu'après avoir sauvé l’armée, on crut généralement qu'il avoit cherché la mort. Adélaïde et Harlay avoient quitté l'Amérique ; la mère de Jacques s’étoit éteinte dans sa vieillesse.
Le foible reste des Natchez exilés étoit déjà loin dans la solitude. Outougamiz expira cinq lunes après avoir quitté la terre de la patrie. On sut alors qu'il avoit continué à s'ouvrir les veines toutes les nuits pour rafraîchir l’urne du sang ; son sang s’épuisa avant son amitié. Il
montra une joie excessive de mourir, et laissa en héritage (c'étoit tout. son bien) l’urne du sang et le Manitou d’or à la fille de René. On l’enterra, comme il avoit enseveli son ami, sous un arbre inconnu.
Quelques jours après sa mort, Céluta mit au monde une fille : elle ferma les yeux en la portant à son sein; et quand elle l’eut allaitée, elle la suspendit à ses épaules. Elle continua d’en agir ainsi dans la suite, de sorte qu’elle ne vit jamais l'enfant qu'elle n’appeloit que le fantôme.
Mila, devenue veuve à son tour, portoit toujours la fille de René, que Céluta ne voulut plus toucher de peur de la flétrir, après avoir enfanté une autre fille. Céluta ne pressoit jamais sur son cœur cette autre fille sans éprouver des convulsions. L'amour maternel demandoit des baisers que l'amour conjugal refusoit : dans les plaintes de l'innocence, Céluta entendoit la voix du crime. Quelquefois l'épouse de René étoit prête à déchirer l’enfant ; un sentiment plus fort, celui de la mère, rendoit ses mains impuissantes. Qui pourroit peindre de pareils combats, de tels supplices ?
Mila faisoit l'admiration des exilés. À peine orné de dix-sept printemps, elle déployoit un courage et une raison extraordinaires. Elle ne vivoit que pour Céluta ; elle préparoit sa couche, ses vêtements, sa nourriture ; elle étoit devenue la wire de la fille de René. Ses manières vives n’étoient point changées, mais elle gardoit le silence et ne parloit plus que par signes et par sourires.
Les Natchez trouvèrent enfin l'hospitalité chez une nation autrefois alliée de la leur. Un exilé, commençant la danse du suppliant, présenta le calumet des bannis; il fut accepté. Un enfant apporta en échange une calebasse pleine du jus de l’érable et couronnée de fleurs. Alors les tentes de la patrie furent plantées dans la terre étrangère, et les ossements des aïeux déposés à ces nouveaux foyers.
Pour premier bienfait du ciel, la seconde fille de Céluta mourut. Le fantôme se replongea dans la nuit éternelle. Aucune mère n’alla répandre son lait sur le gazon funèbre : Géluta eût encore rempli ce pieux devoir, si elle n’avoit craint que le fantôme ne rentrât dans son sein avec le parfum des fleurs. La fille de René avoit trouvé une patrie ; la fille d'Ondouré étoit retournée à la terre : on s’aperçut que Céluta ne se croyoit plus obligée de vivre, et l’on devina que Mila ne quitteroit pas son amie.
Un soir, lorsque les bannis prenoient leur repas à la porte de leurs tentes, Céluta sortit de la sienne. Elle étoit vêtue d’une robe de peaux d'oiseaux et de quadrupèdes cousues ensemble, ouvrage ingénieux de Mila : ses cheveux blancs’ flottoient en boucles sur sa jeune tête ornée
d’une couronne de ronces à fleurs bleues; elle portoit dans ses bras la fille de René, et Mila, à moitié nue, suivoit sa compagne. Les bannis, étonnés et charmés de les voir, se levèrent, les comblèrent de bénédictions et leur formèrent un cortége. Ils arrivèrent tous ainsi au bord d’une cataracte dont on entendoit au loin les mugissements. Cette cataracte, qu'aucun voyageur n’avoit visitée, tomboit entre deux montagnes dans un abime. Céluta donna un baiser à sa fille, la déposa sur le gazon, mit sur les genoux de l’enfant le Manitou d’or et l’urne où le sang s'étoit desséché. Mila et Céluta, se tenant par la main, s’approchèrent du bord de la cataracte comme pour regarder au fond, et, plus rapides que la chute du fleuve, elles accomplirent leur destinée. Céluta s'étoit souvenue que René, dans sa lettre, avoit regretté de ne s'être pas précipité dans les ondes écumantes.
Les femmes prirent dans leurs bras la fille de René laissée sur la rive; elles la portèrent au plus vieux sachem, qui en confia le soin à une matrone renommée. Cette matrone suspendit au cou de l'enfant le Manitou d’or comme une parure. Le nom françois d'Amélie étant ignoré des sauvages, les sachems en imposèrent un autre à l’orpheline, qui vit ainsi périr jusqu’à son nom.
Lorsque la fille de Céluta eut atteint sa seizième année, on lui raconta l’histoire de sa famille. Elle parut triste le reste de sa vie, qui fut courte. Elle eut elle-même, d’un mariage sans amour, une fille plus malheureuse encore que sa mère. Les Indiens chez lesquels les Natchez s’étoient retirés périrent presque tous dans une guerre contre les Iroquois, et les derniers enfants de la nation du soleil se vinrent perdre dans un second exil au milieu des forêts de Niagara.
Il y a des familles que la destinée semble persécuter : n'accusons pas la Providence. La vie et la mort de René furent poursuivies par des feux illégitimes qui donnèrent le ciel à Amélie et l'enfer à Ondouré :
René porta le double châtiment de ses passions coupables. On ne fait point sortir les autres de l’ordre sans avoir en soi quelque principe de désordre; et celui qui, même involontairement, est la cause de quelque malheur ou de quelque crime n’est jamais innocent aux yeux de Dieu.
Puisse mon récit avoir coulé comme tes flots, à Meschacebél