‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 22 sur 276 · La rougour est sensible chez les jeuncs sauvages · texte numérisé non relu

La rougour est sensible chez les jeuncs sauvages

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contre Matchimanitou, dieu du mal. Il dit le premier homme et Atahensic la première femme précipités du ciel pour avoir perdu l'innocence, la terre rougie du sang fraternel, Jouskeka l’impie immolant le juste Tahouistsaron, le déluge descendant à la voix du grand Esprit, Massou sauvé seul dans son canot d'écorce, et le corbeau envoyé à la découverte de la terre; il dit encore la belle Endaé, retirée de la contrée des âmes par les douces chansons de son époux.

« Après ces jeux et ces cantiques, on se prépare à donner aux aïeux une éternelle sépulture.

« Sur les bords de la rivière Chata-Uche se voyoit un figuier sauvage, que le culte des peuples avoit consacré. Les vierges avoient accoutumé de laver leurs robes d'écorce dans ce lieu et de les exposer au souffle du désert, sur les rameaux de l'arbre antique. C’étoit là qu'on avoit creusé un immense tombeau. On part de la salle funèbre cn chantant l'hymne à la mort; chaque famille porte quelques débris sacrés. On arrive à la tombe, on y descend les reliques: on les va étend par couche, on les sépare avec des peaux d'ours et de castor: le mont du tombeau s'élève, et l’on y plante l'Arbre des pleurs et du sommeil,

« Plaignons les hommes, mon cher fils! Ces mêmes Indiens dont les coutumes sont si touchant ces mêmes femmes qui m'avoient témoigné un intérêt si tendre, demandoient maintenant mon supplice à grands cris, et des nations entières retardoient leur départ pour avoir le plaisir de voir un jeune homme souffrir des tourments épouvantables.

« Dans une vallée au nord, à quelque distance du grand village, s'élevoit un bois de cyprès et de sapins, appelé le Bois du sang. On y arrivoit par les ruines d’un de ces monuments dont on ignore l'origine, et qui sont l'ouvrage d'un peuple maintenant inconnu. Au centre de ce bois s’étendoit une arène où Fon sacrifioit les prisonniers de guerre, On m'y conduit en triomphe. Tout se prépare pour ma mort : on plante le poteau d’Areskoui: les pins, les ormes, les cyprès, tombent sous la cognée ; le bûcher s'élève ; les spectateurs bâtissent des amphithéâtres avec des branches et des troncs d'arbres. Chacun invente um supplice : l’un se propose de m'arracher la peau du crâne, l’autre de me brûler les yeux avec des haches ardentes. Je commence ma chanson de mort :

« Je ne crains point les tourments : je suis brave, Ô Muscogulges « je vous défie; je vous méprise plus que des femmes. Mon père « Outalissi, fils de Miscou, a bu dans le crâne de vos Pa fameux « guerriers ; Vous n'arracherez pas un soupir de mon cœur.

« Provoqué par ma chanson, un guerrier me perça le bras d’une flèche ; je dis : « Frère, je te remercie. »

« Malgré l’activité des bourreaux, les préparatifs du supplice ne purent être achevés avant le coucher du soleil. On consulta le Jongleur, qui défendit de troubler les Génies des ombres, et ma mort fut encore suspendue jusqu’au lendemain. Mais, dans l’impatience de jouir du spectacle et pour être plus tôt prêts au lever de l'aurore, les Indiens ne quittèrent point le Bois du sang ; ils allumèrent de grands feux et commencèrent des festins et des danses.

« Cependant on m’avoit étendu sur le dos. Des cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, alloïient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des guerriers étoient couchés sur ces cordes, et je ne pouvois faire un mouvement sans qu’ils n’en fussent avertis. La nuit s’avance : les chants et les danses cessent par degré; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeûtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout s’endort : à mesure que le bruit des hommes s’affoiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent

‘dans la forêt.

« C’étoit l'heure où une jeune Indienne qui vient d’être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune erroit dans les nuages, je réfléchissois sur ma destinée. Atala me sembioit un monstre d’ingratitude : m'abandonner au moment du supplice, moi qui m’étois dévoué aux flammes plutôt que de la quitter! Et pourtant je sentois que je l'aimois toujours et que je mourrois avec joie pour elle.

« Il est dans les extrêmes plaisirs un aiguillon qui nous éveille, comme pour nous avertir de profiter de ce moment rapide; dans les grandes douleurs, au contraire, je ne sais quoi de pesant nous endort : des yeux fatigués par les larmes cherchent naturellement à se fermer, et la bonté de la Providence se fait ainsi remarquer jusque dans nos infortunes. Je cédai malgré moi à ce lourd sommeil que goûtent quelquefois les misérables. Je rêvois qu’on m'ôtoit mes chaînes ; je croyois sentir ce soulagement qu’on éprouve lorsque, après avoir été fortement pressé, une main secourable relâche nos fers.

« Cette sensation devint si vive qu’elle me fit soulever les paupières. A la clarté de la lune, dont un rayon s’échappoit entre deux nuages, j'entrevois une grande figure blanche penchée sur moi et occupée à dénouer silencieusement mes liens. J’allois pousser un cri, lorsqu'une main, que je reconnus à l'instant, me ferma la bouche. Une seule

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