‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 32 sur 276 · A'TA TA D · texte numérisé non relu

A'TA TA D

«enveloppa dans des peaux d'ours, et reprit le chemin de son pays, « emportant ces précieux restes, qui résonnoient sur ses épaules « comme le carquois de la mort. La nuit, il les mettoit sous sa tête «et il avoit des songes d'amour et de vertu. O étranger! tu peux « contempler ici cette poussière avec celle de Chactas lui-même. »

Comme l’Indienne achevoit de prononcer ces mots, je me je

m’approchai des cendres sacrées et me prosternai devant elles en silence. Puis, m'éloignant à grands pas, je m'écriai : « Ainsi passe sur « Ja terre tout ce qui fut bon, vertueux, sensible! Homme, tu n’es « qu’un songe rapide, un rêve douloureux; tu n’existes que par le « malheur; tu n’es quelque chose que par la tristesse de ton âme et « l’éternelle mélancolie de ta pensée! »

Ces réflexions m'occupèrent toute la nuit. Le lendemain, au point du jour, mes hôtes me quittèrent. Les jeunes guerriers ouvroient la marche et les épouses la fermoient; les premiers étoient chargés des saintes reliques; les secondes portoient leurs nouveaux nés; les vieillards cheminoient lentement au milieu, placés entre leurs aïeux et leur postérité, entre les souvenirs et l'espérance, entre la patrie perdue et la patrie à venir. Oh! que de larmes sont répandues lorsqu'on abandonne ainsi la terre natale, lorsque du haut de la colline de l’exil on découvre pour la dernière fois le toit où l’on fut nourri et le fleuve de la cabane qui continue de couler tristement à travers les champs solitaires de la patrie!

Indiens infortunés que j'ai vus errer dans les déserts du Nouveau- Monde avec les cendres de vos aïeux! vous qui m'aviez donné lhospitalité malgré votre misère ! je ne pourrois vous la rendre aujourd’hui, car j'erre, ainsi que vous, à la merci des hommes, et, moins heureux dans mon exil, je n’ai point emporté les os de mes pères!

Page 1