LIVRE I. M
naissant dans ce tieuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies, et le patient Tourville, nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourroit nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de l’Armorique ; Causans, que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure ; d'Aumale, qui goûta le vin d’Aï avant le lait de sa nourrice ; Saint-Aulaire de Nîmes, élevé sous un portique romain, et Gautier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay, les chênes de Senar, les jardins de Chantilly, de Versailles et d'Ermenonville ?
Parmi ces vaillants capitaines on distingue surtout le jeune d’Artaguette à la beauté de son visage, à l'air d’humanité et de douceur qui tempère l’intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l'honneur, et brûle de verser son sang pour la France; mais il déteste les injustices, et plus d’une fois dans les conseils de la guerre il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs.
À la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert, dont le casque est surmonté d’un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu’agitent les mouvements du cour$ier retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un Cuir noirci, dépouille du buffle sauvage; un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent, le pistolet à la main, sur l’ennemi. Selon les hasards de Bellone, on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, combattre à pied sur la montagne, s’élancer de nouveau sur leurs coursiers, descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce fleuve où le soleil mûrit un vin léger propre à éteindre la soif du soldat dans l’ardeur de la bataille ; ils obéissent à la voix du brillant Villars.
À l'aile opposée du corps de l’armée paroît, immobile , la pesante cavalerie, dont le vêtement, d’un sombre azur, est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de l’Aurore. Les glands, d’un or filé et tordu, sautent en étincelant sur les épaules des guerriers, au trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs fronts du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d’une rose blanche qu'attacha souvent la main d’une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. Cétoit vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats.
Mais pourrois-je oublier cette phalange qui, placée derrière toute l’armée, devoit la défendre des surprises de l'ennemi? Sacré bataillon
de laboureurs, vous étiez descendus des rochers de l’Helvétie, vêtus de : la pourpre de Mars; la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est
encore dans vos mains rustiques; au milieu du désordre des camps
et de la corruption du nouvel âge, vous gardez vos vertus premières.
Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit; ce n’est qu’à
regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages, et l’on
craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent
vos pères, vos mères, vos frères, vos sœurs, et le mugissement des
troupeaux sur vos montagnes.
D’Erlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume Tell; il descend d’un de ces Suisses qui teignirent de leur sang, auprès de Henri II, les lis abandonnés. Heureux si, sur les degrés du Louvre, les fils de ces étrangers ne renouvellent point leur sacrifice!
Enfin le Canadien Henry dirige à l'avant-garde cette troupe de François demi-sauvages, enfants sans soucis des forêts du Nouveau- Monde. Ces chasseurs, assemblés pêle-mêle à la tête de l’armée, portent pour tout vêtement une tunique de lin qu'une ceinture rapproche de leurs flancs : une corne de chevreuil, renfermant le plomb et le salpêtre, s'attache par un cordon, en forme de baudrier, sur leur poitrine; une courte carabine rayée se suspend comme un carquois à leurs épaules : rarement ils manquent leur but, et poursuivent les hommes dans les bois comme les daims et les cerfs. Rivaux des peuples du désert, ils en ont pris les goûts, les mœurs et la liberté: ils savent découvrir les traces d’un ennemi, lui tendre des embûches ou le forcer dans sa retraite. En vain les pandoures qui les accompagnent sur leurs petits chevaux de race tartare, ‘en vain ces cavaliers du Danube, aux longs pantalons, aux vestes fourrées flottant en arrière, au bonnet oriental, aux moustaches retroussées, veulent devancer les coureurs canadiens : moins rapide est l’hirondelle effleurant les ondes, moins léger le duvet du roseau qu’emporte un tourbillon.
Les troupes ainsi rassemblées bordoient les rives du fleuve, lorsque, monté sur une cavale blanche, élevée vagabonde dans les savanes mexicaines, voici venir Chépar au milieu d’un cortége de guerriers.
Né sous la tente des Luxembourg et des Catinat, le vieux capitaine ne voyoit la société que dans les armes; le monde pour lui étoit un camp. Inutilement il avoit traversé les mers, sa vue restoit circonscrite au cercle qu’elle avoit jadis embrassé, et l'Amérique sauvage ne reproduisoit à ses yeux que l’Europe civilisée : ainsi le ver laborieux, qui ourdit la plus belle trame, ne connoît cependant que sa voûte d’or, et ne peut étendre ses regards sur la nature.
Le chef s’avance et s'arrête bientôt à quelques pas du front des