‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 84 sur 276 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

une soie. Les élus voient les comètes accourir aux pieds du Très-Haut, recevoir ses ordres et partir avec des yeux rougis et une chevelure flamboyante, pour fracasser quelque monde. O0 Paradis! ton chantre ne peut suflire à peindre tes grandeurs! O Vertu! prête-moi tes ailes pour atteindre à ces régions de béatitude! Déserts, et vous, rochers, venez à moi! prenez-moi dans votre sein, afin que, nourri loin de la corruption des hommes, je puisse, au sortir de cette misérable vie, monter au séjour de l’éternelle science et de la souveraine beauté!

Dans les régions de la grâce et de l’amour, le saint roi et les saintes: patronnes de la France vont chercher le trône de Marie. Un chant séraphique leur annonce le lieu où réside la Vierge qui renferma dans son flanc celui que l’univers ne”peut contenir. Ils découvrent dans une crèche resplendissante, au milieu des anges en adoration, au milieu d'un nuage d’encens et de fleurs, la libératrice du monde, ornée des sept dons du Saint-Esprit. Seule de tous les justes, Marie a conservé un corps. Une tendre compassion pour les hommes, dont elle fut la fille, une patience, une douceur sans égale, rayonnent sur le front de la mère du Sauveur.

Geneviève, Catherine, Louis, roi dans le ciel comme sur la terre, le bienheureux Las Casas, les saints martyrs de la Nouvelle-France, s’avancent au milieu de la foule céleste qui, s’entr'ouvrant sur leur passage, les laisse approcher du trône de Marie; ils s’y prosternent. Catherine :

« Mère d'Emmanuel! seconde Eve, reine dont je suis la plus indigne des servantes, prenez pitié d’un peuple prêt à périr. Le serpent dont vous avez écrasé la tête est retourné au monde pour persécuter les hommes, et surtout l'empire nouveau de saint Louis. O Marie! recevez les humbles vœux de la fille d’une nouvelle Église, de la première vierge consacrée au bord du torrent! écoutez la prière de cette autre vierge et de ces saints profondément humiliés à vos pieds! »

Divine mère de Dieu, vous ouvriîtes vos lèvres : un parfum délicieux remplit l’immensité du ciel. Telles furent vos paroles :

« Vierges du désert, charitables patronnes des deux Frances, saint roi, miséricordieux prélat, et vous, courageux martyrs, vos prières ont trouvé grâce à mon oreille : je vais monter au trône de mon Fils. »

Elle dit et part comme une colombe qui prend son vol. Ses yeux sont levés vers le séjour du Christ, ses bras sont déployés en signe d’oraison, ses cheveux flottent, portés par des faces de chérubins d'une beauté incomparable. Les plis de la tunique dont elle se revétoit sur la terre enveloppent ses pieds, qui se découvrent à travers le voile immortalisé. Les vierges et les saints, tombés à genoux, regar-

23k LES NATCHEZ.

dent, éblouis, son ascension ; Gabriel précède la consolatrice des affligés, en chantant la salutation que les échos sacrés répètent. Moins ravissant étoit dans l’antiquité ce mode de musique, expression du Charme d’un ciel où le génie de la Grèce se marioit à la beauté de l’Asie.

Marie approche du Calvaire immatériel : l'aspect du paradis commence à prendre une majesté plus terrible. Là aucun saint, quelle que soit l'élévation de son bonheur et de ses vertus, ne peut paroître ; là les anges, les archanges, les trônes, les dominations, les séraphins, n’osent errer ; les seuls chérubins, premiers-nés des esprits, peuvent Supporter l’ardeur du sanctuaire où réside Emmanuel. Dans ces abimes flottent des visions comme celle qui réveilla Job au milieu de la nuit, et qui fit hérisser le poil de sa chair. Les unes ont quatre têtes et quatre ailes, les autres ne sont qu'une main, la main qui saisit Ézéchiel par les cheveux, ou qui traça les mots inexplicables au festin de Balthazar. Ces lieux sont obscurs à force de lumière, et le foudre à trois pointes les sillonne. -

Un rideau, dont celui qui déroboit l'arche aux regards des Hébreux fut l’image, sépare les régions inférieures du ciel de ces régions sublimes; toute la puissance réunie des hommes et des anges n’en pourroit soulever un pli; la garde en est confiée à quatre chérubins armés d'épées flamboyantes. À peine ces ministres du Très-Haut ont aperçu la fille de David, qu'ils s’inclinent, et la Charité ouvre sans effort le rideau de l'éternité. Le Sauveur apparoît à Marie : il est assis sur une tombe immortelle, à travers laquelle il communique avec les hommes.

Marie, saisie d’un saint respect, touche à cet autel de l'Agneau ; elle y présente ses vœux et ceux de la terre, que le Christ à son tour va porter aux pieds du Père tout-puissant. Qui pourroit redire l'entretien de Marie et d'Emmanuel? Si la femme a pour son enfant des expressions si divines, qu'étoient-ce que les paroles de la mère d’un Dieu, d’une mère qui avoit vu mourir son fils sur la croix et qui le retrouvoit vivant d’une vie éternelle? Que devoient être aussi les paroles d’un fils et d’un Dieu ? Quel amour filial ! quels embrassements maternels! Un seul moment d’une pareille félicité suffiroit pour anéantir dans l’excès du bonheur tous les mondes.

Le Christ sort de son trône avec un labarum de feu qui se forme soudainement dans sa main ; Sa mère reste au sanctuaire de la croix. Marie elle-même ne pourroit entrer dans ces profondeurs du Père, où le Fils et l'Esprit se plongent. Dans le tabernacle le plus secret du Saint des saints sont les trois idées existantes d’elles-mêmes, exem-

Page 1