‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 222 sur 358 · Heidruna vocatur capra Quæ stat supra aulam Odini · texte numérisé non relu

Heidruna vocatur capra Quæ stat supra aulam Odini

Et pabulum sibi carpit ex Lœradi ramis :

Craterem ilia ( quotidie ) implebit

Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque, se retrouvoient dans le culte de certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l’esprit de l’homme : est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d’un sorcier sur leur mer solide, à l’entrée même de ce passage si longtemps cherché, qu’une éternelle barrière de glace fermoit au vaisseau de l’intrépide capitaine Parry 1 ?

De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements.

• Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de républiques militaires, dont les chefs étoient électifs ou passagèrement héréditaires par l’effet de la tendresse, de la gloire ou de la tyrannie paternelle. Toute l’antiquité européenne du paganisme et de la barbarie n’a connu que la souveraineté élective : la souveraineté héréditaire fut l’ouvrage du christianisme; souveraineté même qui ne s’établit qu’au moyen d’une sorte de surprise, laissant dormir le droit à côté du fait.

La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civilisée : le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée, la république aristocratique ou démocratique2. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d’une complication et d’une finesse prodigieuses, comme le prouvoit le gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques par l’élection du roi et du chef de guerre créoient deux autorités souveraines indépendantes l’une de l’autre; combinaison extraordinaire.

Les peuples sortis de l’orient de l’Asie différaient en constitutions des peuples venus du nord de l’Europe : la cour d’Attila offrait, le spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin , mais avec une différence notable ; les femmes paroissoient publiquement chez les Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane favorite d’Attila; elle étoit couchée sur un divan ; ses suivantes brodoient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La veuve de

Liquidi illius melonis.

Non potis est iste potus deficere.

{ Edda sœmundar hinns frôda , p. 53.)

Voyez aussi Mallet, Introd . à l'Histoire de Danemark , et les Monuments de la Mythologie des anciens Scandinaves, pour servir de preuve à cette introduction, par le même auteur, in-4°; Copenhague, 17GG.

1 . Second voyage du capitaine Parry pour découvrir le passage au nord-ouest de l’Amérique.

2. Voyez, dans le volume VI de cette édition, le Voyage en Amérique , gouvernement des sauvages, p. 17G.

'Uh 6

Bléda avoit envoyé en présents aux ambassadeurs de belles esclaves.

Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers ressem-

bloient aux sauvages que j’ai vus au Nouveau Monde, différoient d’eux

essentiellement sous d’autres rapports. Une centaine de Hurons, dont

le chef tout nu portoit un chapeau bordé à trois cornes, servoient autrefois le gouverneur françois du Canada : les pourroit-on comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité n’armoient pas plus de dix mille guerriers : les seuls Goths mettaient, comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de cinquante mille hommes à la solde des empereurs ; dans le ive et dans le ve siècle les légions entières étaient composées de barbares. Attila réunissoit sous ses drapeaux sept cent mille combattants, ce qu’à peine seroit en état de fournir aujourd’hui la nation la plus populeuse de l’Europe. On voit aussi dans les charges du palais et de l’empire des Franks, des Goths, des Suèves, des Vandales : nourrir, vêtir, équiper tant d’hommes, est le fait d’une société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un développement considérable de l’intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n’infirme pas cette assertion : l’état politique peut être très-avancé chez un peuple , et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l’état de nature.

'L'esclavage était connu de toutes ces hordes ameutées contre le Capitole. Cet affreux droit, émané de la conquête, est pourtant le premier pas de la civilisation : l’homme entièrement sauvage tue et mange ses prisonniers ; ce n’est qu’en prenant une idée de l’ordre social qu’il leur laisse la vie, afin de les employer à ses travaux.

La noblesse était connue des barbares comme l’esclavage ; c’est pour avoir confondu l’espèce d’égalité militaire qui naît de la fraternité d’armes avec l’égalité des rangs que l’on a jamais pu douter d’un fait avéré. L’histoire prouve invinciblement que différentes classes sociales existaient dans les deux grandes divisions du sang Scandinave et caucasien. Les Goths avoient leurs Ases ou demi-dieux : deux familles dominoient toutes les autres, les Amali et les Baltes.

Le droit d’aînesse était ignoré de la plupart des barbares ; ce fut avec beaucoup de peine que la loi canonique parvint à le leur faire adopter. Non-seulement le partage égal subsistait chez eux, mais quelquefois le dernier né d’entre les enfants, étant réputé le plus foible, obtenoit un avantage dans la succession. « Lorsque les frères ont partagé le bien de leur père, dit la loi gallique, le plus jeune a la meilleure maison, les instruments de labourage, la chaudière de son pèrer

son couteau et sa cognée U» Loin que l’esprit de ce qu’on appelle la loi salique fût en vigueur dans la véritable loi salique, la ligne maternelle étoit appelée avant la ligne paternelle dans les héritages et les affaires résultant d’iceux. On va bientôt en voir un exemple à propos de la peine de l’homicide 1 2.

Le gouvernement suivoit la règle de la famille; un roi en mourant partageoit sa succession entre ses enfants, sauf le consentement ou la ratification populaire : la loi politique n’étoit dans sa simplicité que la loi domestique.

Chez plusieurs tribus germaniques la possession étoit annale ; propriétaire de ce qu’on avoit cultivé, le fonds après la moisson retournoit à la communauté3. Les Gaulois étendoient le pouvoir paternel jusque sur la vie de l’enfant; les Germains ne disposoient que de sa liberté 4. Au pays de Galles, le Pencenedlt, ou chef du clan, gouvernoit toutes les familles5.

Les lois des barbares, en les séparant de ce que le christianisme et le code romain y ont introduit, se réduisent à des lois pénales pour la défense des personnes et des choses. La loi salique s’occupe du vol des porcs, des bestiaux, des brebis, des chèvres et des chiens, depuis le cochon de lait jusqu’à la truie qui marche à la tête d’un troupeau, depuis le veau de lait jusqu’au taureau, depuis l’agneau de lait jusqu’au mouton, depuis le chevreau jusqu’au bouc, depuis le chien conducteur de meutes jusqu’au chien de berger. La loi gallique défend de jeter une pierre au bœuf attaché à la charrue et de lui trop serrer le joug6.

Le cheval est particulièrement protégé : celui qui a monté un cheval ou une jument sans la permission du maître est mis à l’amende de quinze ou de trente sous d’or. Le vol du cheval de guerre d’un Lrank, d’un cheval hongre, d’un cheval entier et de ses cavales, entraîne une forte composition7. La chasse et la pêche ont leurs garants : il y a rétribution pour une tourterelle ou un petit oiseau dérobés aux lacs où ils s’étoient pris, pour un faucon happé sur un arbre, pour le

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