VOYAGE DU PRINCE A ROME
Monseigneur le duc de Berry débarqua à Naples, et de là se rendit à Rome. Il fut singulièrement frappé de la variété des personnages qu’il rencontra sur les chemins de l’Italie : des Anglois et des Russes voyageoient à grands frais dans d’élégantes voitures , avec tous les usages et tous les préjugés de leur pays; une famille italienne cheminoit avec économie dans un chariot du temps de Léon X ; un moine à pied traînoit par la bride sa mule chargée de reliques ; des paysans conduisoient des charrettes attelées de grands bœufs blancs, et portant une petite image de la Vierge élevée sur le timon, au bout d’une gaule recourbée; des femmes en jupon court, en corset ouvert, la tête voilée comme des madones , ou les cheveux bizarrement tressés , insultoient le prince en riant, et des pèlerins, appuyés sur un long bâton, le regardoient passer. Tout cela sur les grands pavés de la voie Appienne , qui conservent encore les traces des roues du char d’Agrippine, sur les chemins de Tibur, où l’ermitage de saint Antoine de Padoue s’est écroulé à son tour dans les ruines de la maison d’Horace.
Le cardinal de Bernis n’existoit plus quand M^r le duc de Berry arriva à Rome. Il ne pouvoit plus offrir à un prince fugitif cette hospitalité digne des jours d’Évandre, qu’il exerça envers les nobles dames dont l’auteur de cet ouvrage honora les cendres à Trieste : notre destinée est de pleurer sur le tombeau des Bourbons. Nous ne sommes pas Tacite , mais nous écrivons la vie d’un homme fort audessus d’Agricola, et nous avons encore sur l’historien romain l’avan-
MÉMOIRES
tage de n’avoir pas attendu le règne des bons princes pour rendre hommage à la vertu malheureuse.
La veuve des rois, des consuls et des empereurs étoit aussi veuve de pontifes , lorsque Msr le duc de Berry vint l’admirer dans sa solitude : Pie VI étoit mort à Valence, le 29 août 1799 , et Pie Vil, élu à Venise, le 14 mars 1800, n’étoit pas encore arrivé. Le dernier souverain de la Rome chrétienne avoit été aussi noble dans ses disgrâces que les derniers princes de la Rome païenne avoient été vils dans leurs malheurs. Pie VI et après lui Pie VII soutinrent dans les fers la grandeur de la ville éternelle, et se montrèrent les dignes chefs de l’éternelle religion.