‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 297 sur 358 · PÈLERINAGE DE MGR LE DUC DE BERRY A VERSAILLES · texte numérisé non relu

PÈLERINAGE DE MGR LE DUC DE BERRY A VERSAILLES

Le roi donne à son peuple les institutions que les siècles avoient préparées. Mais l’ouvrage de la sagesse fut mal compris : il falloit suivre le dessin de l’habile architecte, bâtir sur son plan un nouveau palais dont les fondements auraient été antiques. Au lieu de cela, on se contenta de reblanchir des ruines et de s’y loger ; on se crut en sûreté dans des débris qui dévoient tomberai! souffle de la première tempête. M^r le duc de Berry, nommé colonel général des chasseurs, n’eut

SUR LE DUC DE BERRY

à s’occuper, dans la première année de la restauration, que d’inspections militaires. Il parcourut les départements du nord ' , visita les places fortes de l’Alsace, de la Lorraine et de la Franche-Comté, et revint à Paris. Il passoit un jour en revue, à Fontainebleau, un régiment de la vieille garde. Des grenadiers, qui l’avoient entouré après la revue, ne pouvoient s’empêcher de lui témoigner leur admiration pour Buonaparte. « Que faisoit-il donc de si remarquable? leur dit M&r le duc de Berry. — Il battoit l’ennemi, répondirent-ils. — Belle merveille, répliqua le prince, avec des soldats comme vous ! »

M&r le duc de Berry avoit profité de son voyage dans les provinces du nord pour passer un moment en Angleterre et visiter les lieux de son exil. De retour à Paris, il fit un pèlerinage à ceux de son enfance : il partit pour Versailles avec un seul aide de camp. Il fut extrêmement frappé de trouver le château tout brillant d’or, de glaces et de peintures, mais inhabité,* et debout dans une espèce de désert, comme les palais enchantés des Contes arabes . Versailles n’a été livré qu’un moment à la révolution : aucun des gouvernements illégitimes n’en a fait son séjour. L’imagination, frappée de la majesté du règne de Louis XIV et de la violence de la révolution, oublie ce qui s’est placé entre ces deux grandeurs de l’ordre et du désordre, et s’obstine à ne voir dans Versailles que le créateur de ses merveilles. WT le duc de Berry regardoit avec étonnement la façade de ce palais, semblable à une ville immense ; ces vastes rampes conduisant à des bocages d’orangers; ces eaux jaillissantes au milieu des statues, des marbres, des bronzes, des bassins, des grottes, des parterres ; ces bosquets remplis des prodiges de l’art. Il se représentoit les fêtes brillantes données dans ce palais et dans ces jardins, encore peuplés des ombres des Montespan, des Nemours, des La Vallière, des Sévigné, des Condé, des Turenne, des Catinat, des Vauban, des Colbert, des Bossuet, des Fénelon, des Molière, des Racine, des Boileau, des La Fontaine. Et si l’on eut demandé quel étoit le voyageur que les gardiens du château conduisoient de salon en salon , de bosquet en bosquet ; quel étoit cet étranger, cet inconnu à qui ils faisoient voir la chambre de Louis XIV, le cabinet de Louis XVI, l’appartement de Mme la comtesse d’Artois, le balcon où l’infortunée Marie-Antoinette se montra au peuple tenant M. le Dauphin dans ses bras, on eût répondu que ce voyageur, cet étranger, cet inconnu, étoit le neveu de Louis XVI, le fils de Mme la comtesse d’Artois, le dernier héritier de Louis XIV.

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