SUITE DE LA VIE PR-IVÉE. DIVERSES AVENTURES
L’humanité suit la charité, ou plutôt elle en fait partie. Le cheval d’un des dragons de la garde, qui accompagnoient le roi dans une promenade, s’abattit : le dragon eut la jambe cassée. M§r le duc et Mme la duchesse de Berry le rencontrèrent; ils descendirent de voiture, y firent placer le blessé, ordonnèrent qu’on le conduisît à l’Élysée pour être soigné jusqu’à parfaite guérison, et s’en retournèrent à pied par un soleil ardent. C’étoit le même prince qui, souvent manquant de tout, n’avoit pas trouvé une main pour le secourir.
Monsieur avoit donné à son jeune fils cette chaumière de Bagatelle, qui fit tant parler au commencement de la révolution, et dont le dernier commis de Buonaparte auroit dédaigné les jardins et l’ameublement. M§r le duc de Berry aimoit cette petite retraite où il nourrissoit les pauvres des environs. Il y alloit souvent le matin dans la belle saison. Un jour, traversant le bois de Boulogne, il rencontre un enfant chargé d’un panier. Le prince arrête son cabriolet : « Petit bonhomme, où vas-tu? » dit-il à l’enfant. « A la Muette, porter ce panier, » répond celui-ci. « Il est trop lourd pour toi, ce panier, dit le prince : donnele-moi, je le remettrai en passant. » Le panier est placé dans le cabriolet, et le prince le dépose fidèlement à son adresse. Il va trouver ensuite le père de l’enfant, et lui dit : « J’ai rencontré votre petit garçon ; vous lui faites porter des paniers trop lourds ; vous détruirez sa santé et vous l’empêcherez de grandir. Achetez-lui un âne pour porter son panier. » Et il lui donna l’argent, pour acheter l’âne.
Qu’un grand monarque, qu’un homme célèbre se mêlent inconnus à la foule, on aime à les y chercher; mais pourtant rien de plus facile que les vertus de position qu’ils déploient dans ces aventures : l’orgueil humain s’arrange de descendre pour remonter. Ce n’est point ce plaisir des contrastes qu’on éprouve en lisant la vie privée de M^r le
MÉMOIRES
duc de Berry. Il n’étoit point roi ; il n’avoit point encore cet éclat de gloire que la mort lui a donné : accoutumé à l’obscurité, ce n’étoit point une chose nouvelle pour lui de se trouver au milieu des rangs inférieurs de la société. Ce qui fait donc le charme des mots et des actions dont il remplissoit ses journées, c’est la supériorité même de sa nature : on aime et l’on admire l’homme dans le prince, indépendamment de la scène qui le fait connoître.