MOX SIEUR
Il est de mon devoir de répondre à l’appel que vous avez fait à l’amitié dans votre journal du 19 de ce mois. J’y répondrai mal, car ce n’est pas quand on a le cœur brisé qu’on peut écrire. L’école à
NOTICES NÉCROLOGIQUES
jamais célèbre fondée par Boileau, Racine et Fénelon, finit en M. de Fontanes; notre gloire littéraire expire avec la monarchie de Louis NIV.
Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus précieux; et telle étoit son indifférence pour sa renommée, qu’il se refusoit à les publier. Ces manuscrits consistent en un Recueil d’odes et de poèmes admirables, en des mélanges littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point à l’imagination, l’élégance au naturel, la correction à l’éloquence, et la chasteté du style à la hardiesse de la pensée.
Devois-je être appelé sitôt à parler des derniers ouvrages de l’écrivain supérieur qui annonça mes premiers essais! Personne (si ce n’est un de ses vieux amis, qui est aussi le mien, M. Joubert) n’a mieux connu que moi cette bonhomie, cette simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les vrais talents et qui faisoient le fond du caractère de M. de Fontanes. Singulière fatalité! notre amitié commença dans la terre étrangère, et c’est dans la terre étrangère que j’apprends la mort du compagnon de mon exil !
Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des services inappréciables : il maintint la dignité de la parole sous l’empire du maître qui commandoit un silence servile ; il éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu’on vouloit séparer du passé pour bouleverser l’avenir. Vous aussi, monsieur, vous avez admiré, aimé ce beau génie, cet excellent homme, qui peut-être est déjà oublié dans la ville où tout s’oublie.
Mais le temps de la mémoire reviendra; la postérité reconnoissante voudra savoir quel fut ce dernier héritier du grand siècle dont elle lira les pages immortelles. Je suis incapable aujourd’hui d’entrer dans de longs détails sur la personne et les travaux de mon ami ; la perte que je fais est irréparable, et je la sentirai le reste de ma vie. Au moment même où votre journal est arrivé, j’écrivois àM. de Fontanes : je ne lui écrirai plus! Pardonnez, monsieur, si je borne ma lettre à ce peu de mots que je vois à peine en les traçant.
J’ai l’honneur, etc.
Chateaubriand.
Berlin, 31 mars.
NOTICES NÉCROLOGIQUES