‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 2 sur 165 · DE LA PREMIÈRE ET DE LA SECONDE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ET DE LA SECONDE ÉDITION

J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la religion chrâr tienne me paraissait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple.

Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire , il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de V Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jeliovah de Milton, sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des mœurs.

Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de l'alliance des deux religions.

La scène s'ouvre au moment de la persécution excitée par Dioctétien, vers la lin du troisième siècle. Le christianisme n'était point encore la religion dominante de l'empire romain; mais ses autels s'élevaient auprès des autels des idoles.

Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d'abord connaître ces personnages; le récit montre ensuite l'état du christianisme dans le monde connu , à lépoque de

ractidii ; le reste de l'ouvrage développe cette action qui se rattache par la catastrophe au massacre général des chrétiens. Je me suis peut-être laissé éblouir par le sujet : il m'a semblé fécond. On voit, en effet, au premier coup-d'œil, qu'il met à ma disposition l'antiquité profane et sacrée. En outre, j'ai trouvé moyen, par le récit et par le cours des événements, d'amener la peinture des différentes provinces de l'empire romain; j'ai conduit le lecteur chez les Francs et les Gaulois, au berceau de nos ancêtres. La Grèce, l'Italie, la Judée, l'Egypte, Sparte, Athènes, Rome, Naples, Jérusalem, Memphis, les vallons de l'Arcadie, les déserts de la Thébaïde, sont les autres points de vue ou les perspectives du tableau.

Les personnages sont presque tous historiques. On sait quel monstre fut Galérius. J'ai fait Dioctétien un peu meilleur et un peu plus grand qu'il ne paraît dans les auteurs de son temps; en cela j'ai prouvé mon impartialité. J'ai rejeté tout l'odieux de la persécution sur Galérius, et sur Hiéroclès. Lactance dit en propres mots :

Deinde... in Ilieroclem, ex vicario prœsidem , quiauctor et consiliariiis ad faciendam persccutionern fuit '.

« Hiéroclès, qui fut l'instigateur et l'auteur de la

« persécution. »

Tillemont, après avoir parlé du conseil où l'on mit en délibération la mort des chrétiens, ajoute :

« Dioctétien consentit à remettre la chose au conseil, afin « de se décharger de la haine de cette résolution sur ceux « qui l'avaient conseillée. On appela à cette délibération quel- « ques officiers de justice et de guerre, lesquels, soit par in- « clination propre, soit par complaisance, appuyèrent le « sentiment de Galérius. Hiéroclès lut un des plus ardents à « conseiller la persécution '.»

Ce gouverneur d'Alexandrie fil souffrir des maux afiroux à l'Église, selon le témoignage de toute l'histoire. Hiéroclès

• De Mortib. persec, cap. xvi.

• Mém. ecclés. tom. v, pag. 20, édit. in-i*. Paris.

était sophiste, et, en massacrant les chrétiens, il publia contre eux un ouvrage intitulé Pfiilaléthès ou Ami de la vérité, Eusèbe * en a réfuté une partie dans un Traité que nous avons encore; cest aussi pour y répondre que Lactance a composé ses Institutions *. Pearson " a cru que l'HiérocIès persécuteur des chrétiens était le même que l'auteur du commentaire sur les vers dorés de Pythagore.Tillemonf* semble se ranger à l'avis du savant évêque de Chester; et Jonsius ', qui veut retrouver dans riTiéroclès de la Bibliothèque de Photius l'HiérocIès réfuté par Eusèbe ®, sert plutôt à confirmer qu'à détruire l'opinion de Pearson. Dacier, qui, comme l'observe Boileau, veut toujours faire un sage de l'écrivain qu'il traduit ', combat le sentiment du savant Pearson ; mais les raisons de Dacier sont faibles, et il est probable que Hiéroclès, persécuteur et auteur du Pliilalétliès, est aussi l'auteur du Commentaire.

D'abord vicaire des préfets, Hiéroclès devint ensuite gouverneur de la Bithynie. Les Menées^, saint Épiphane®, et les actes du martyre de saint Édèse '" prouvent que Hiéroclès fut aussi gouverneur de l'Egypte, où il exerça de grandes cruautés.

Fleury, qui suit ici Lactance en parlant d'Hiéroclès, parle encore d'un autre sophiste qui écrivait dans le même temps contre les chrétiens. Voici le portrait qu'il fait de ce sophiste inconnu.

« Dans le même temps que Ton abattait l'église de Nico-

' EusEBii C^SARiENSiS in Hicroclem, liber, cum Philostrato editus. Paris, 4 608.

* Lact., Instit., lib. r, cap. ii.

' Dans ses prolégomènes sur les ouvrages d'Hiéroclès, imprimés ea 1673, tom. II, pag. 3-19.

* Mém. ecclés., lom. v, 2° édit., in-4°. Paris, 1702.

' De Scriptoribus htstoriœ philosopliicœ. Francof., 1659, lib. m, cap. xvni.

* Pour soutenir son opinion, Jonsius est obligé de dire que col Eusèbe n'est pas celui de Césarée.

' Bolœana.

* Mcnœa magna Grœcoriim, pag. 177, Venet., \^io.

* EiMPiiANir Pannrium adversus hœrei^cs, png. 717. Luteliœ, 4622. *° De Marlijr. Pulœst., cap. iv; Euskb.

« môdie, il y eut deux auteurs qui publièrent des écrits contre « la religion chrétienne. L'un était philosophe de profession, « mais dont les mœurs étaient contraires à la doctrine : en « public il commandait la modération, la frugalité, la pau- « vreté; mais il aimait l'argent, le plaisir et la dépense, et « faisait meilleure chère chez lui qu'au palais : tous ses \ices « se couvraient par l'extérieur de ses cheveux et de son man- « teau... 11 publia trois livres contre la religion chrétienne. « Il disait d'abord qu'il était du devoir d'un philosophe de « remédier aux erreurs des hommes... qu'il voulait montrer c la lumière de la sagesse à ceux qui ne la voyaient pas , et « les guérir de cette obstination qui les faisait souffrir inutile- « ment tant de tourments. Afm que l'on ne doutât pas du « motif qui l'excitait, il s'étendait sur les louanges des princes, « relevait leur piété et leur sagesse , qui se signalaient même « dans la défense de la religion , en réprimant une supers- « tition impie et puérile '. »

La lâcheté de ce sophiste, qui attaquait les chrétiens tandis qu'ils étaient sous le fer du bourreau , révolta les païens mêmes, et il ne reçut pas des empereurs la récompense qu'il en attendait *.

Ce caractère, tracé par Lactance, prouve que je n'ai donné à Hiéroclès que les mœurs de son temps. Hiéroclès était lui-même sophiste, écrivain, orateur et persécuteur.

« L'autre auteur, dit Fleury, était du nombre des juges, et « un de ceux qui avaient conseillé la persécution. On croit « que c'était Hiéroclès, né en une petite ville de Carie, et de- « puis gouverneur d'Alexandrie. 11 écrivit deux livres qu'il « intitula Philalétliès, c'est-à-dire, Ami de la vérité, et adressa « son discours aux chrétiens mêmes, pour ne pas paraître les « attaquer, mais leur donner de salutaires conseils. Il s'effor- « çait de montrer de la contradiction dans les Ecritures

' Ifisl. flcr'.rs , ;iv. viii. tom. II, n;igp, 420, Mit. in-8. Paris, 4717. ' Laci., Ih^lil., iib. V, cap. iv, pag. 470.

« saintes, et en paraissait si bien instruit, qu'il semblait avoir « été chrétien *. »

Je n'ai donc point calomnié Hiéroclès. Je respecte et honore la vraie philosophie. On pourra même observer que le mot de philosophe et de philosophie n'est pas une seule fois pris en mauvaise part dans mon ouvrage. Tout homme dont la conduite est noble, les sentiments élevés et généreux, qui ne descend jamais à des bassesses, qui garde au fond du cœur une légitime mdépendance, me semble respectable, quelles que soient d'ailleurs ses opinions. Mais les sophistes de tous les pays et de tous les temps sont dignes de mépris, parce qu'en abusant des meilleures choses, ils font prendre en horreur ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes.

Je viens aux anachronismes. Les plus grands hommes que l'Église ait produits ont presque tous paru entre la fin du troisième siècle et le commencement du quatrième. Pour faire passer ces illustres personnages sous les yeux du lecteur, j'ai été obligé de presser un peu les temps; mais ces personnages, la plupart placés, ou même simplement nommés dans le récit, ne jouent point de rôles importants ; ils sont purement épisodiques, et ne tiennent presque point à l'action; ils ne sont là que pour rappeler de beaux noms et réveiller de nobles souvenirs. Je crois que les lecteurs ne seront pas fâchés de rencontrer à Rome saint Jérôme et saint Augustin, de les voir, emportés par l'ardeur de la jeunesse, tomber dans ces fautes qu'ils ont pleurées si longtemps, et qu'ils ont peintes avec tant d'éloquence. Après tout, entre la mort de Dioctétien et la naissance de saint Jérôme, il n'y a que vingt-huit ans. D'ailleurs, en faisant parler et agir saint Jérôme et saint Augustin, j'ai toujours peint fidèlement les mœurs historiques. Ces deux grands hommes parlent et agissent dans les i/flrlijrs comme ils ont parlé et comme ils ont agi, peu d'années après, dans les mêmes lieux et dans des circonstances semblables.

' Hist. ecclés. liv. vin, tom. ii. in-8.

Je ne sais si je dois rappeler ici l'anachronisme de Pharaniond et de ses fils. On voit, par Sidoine Apollinaire, par Grégoire de Tours, i^diV ï Epi tome de Vliistoire des Francs, attribué à Frédégaire, par les Antiquités de Montl'aucon qu'il y a eu plusieurs Pharamond, plusieurs Clodion, plusieurs Mérovée. Les rois francs dont j'ai parlé ne seront donc pas, si l'on veut, ceux que nous connaissons sous ces noms, mais d'autres rois, leurs ancêtres.

J'ai placé la scène à Rome, et non pas à Nicomédie, séjour habituel de Dioclétien. Un lecteur moderne ne se représente guère un empereur romain autre part qu'à Rome. 11 y a des choses que l'imagination rie peut séparer. Racine a observé avec raison dans la préface d'Andromaque, qu'on ne saurait donner un fils étranger à la veuve d'Hector. Au reste, l'exemple de Virgile , de Fénelon et de Voltaire me servira d'excuse et d'autorité auprès de ceux qui blâmeraient ces anachronismes.

On m'avait engagé à mettre des notes à mon ouvrage : peu de livres, en effet, en seraient plus susceptibles. J'ai trouvé dans les auteurs que j'ai consultés des choses généralement inconnues, et dont j'ai fait mon profit. Le lecteur qui ignore les sources pourrait prendre ces choses extraordinaires pour des visions de l'auteur : c'est ce qui est déjà arrivé au sujet il'Atttla.

Voici quelques exemples de ces faits singuliers.

En ouvrant le sixième livre des Martyrs, on lit:

« La France est une contrée sauvage et couverte de forêts, qui commence au-delà du Rhin, etc. »

Je m'appuie ici de l'autorité de saint Jérôme dans la Vie de saint Ili/arion. J'ai de plus la carte de Poulinger ', et je crois même qu'Ammien Marcellin donne le nom de France au pci^s des Francs.

Je fais mourir les deux Dcciùs en combattant contre les

* Peutingeriana Tabula itincrariu. Vienne, 1753, in-folio.

Francs : ce n'esi pas l'opinion commune ; mais je suis la Ûironique d Alexandrie *.

Dans un autre endroit, je parle du port de Nîmes. J'adopte alors pour un moment l'opinion de ceux qui croient que la tour Magne était un phare.

Pour le cercueil d'Alexandre, on peut consulter Quinte- Curce, Strabon , Diodore de Sicile, etc. La couleur des yeux des Francs, la peinture verte dont les Lombards couvraient leurs joues, sont des faits puisés dans les lettres et dans les poésies de Sidoine.

Pour la description des fêtes romaines, les prostitutions publiques, le luxe de l'amphithéâtre, les cinq cents lions, l'eau safranée, etc., on peut Hre Cicéron, Suétone, Tacite, Florus; les écrivains de l'histoire d'Auguste sont remplis de ces détails.

Quant aux curiosités géographiques touchant les Gaules, la Grèce, la Syrie, TÉgypte, elles sont tirées de Jules César, de Diodore de Sicile, de PUne, de Strabon, de Pausanias, de V Anonyme de Ravenne, de PomponiusMéla, de la Collection des panégyristes, de Libanius dans son discours à Constantin, et dans son livre intitulé Basilicus, de Sidoine Apollinaire ; enfin, de mes propres ouvrages.

Pour les mœurs des Francs, des Gaulois et des autres Barbares, j'ai lu avec attention , outre les auteurs déjà cités , la Chronique d'idace, Priscus, Panitès (Fragments snr les ambassades), Julien (première Oraison, et le livre des Césars), Agathias et Procope sur les armes des Francs, Grégoire de Tours et les Chroniques, Salvien Orose, le vénérable Bède, Isidore de Séville, Saxo Grammaticus, Y Edda, rintroduction à l'histoire de Charles-Quint, les Remarques de Blair sur' Ossian, Peloutier, Histoire des Celtes, divers articles du Cango, Joinville et Froissard.

Les mœurs dos chrétiens primitifs, la foule (:;\> actes des martyrs, les diflcrentes cérémonies, la description des cglists,

* Ghronicon. Paifhale. Parisiis. 1688, in-folio.

sont tirées d'Eusèbe, de Socrate, de Sozomène, de Lactance, des Apologistes, des Actes des Martyrs , de tous les Pères, de Tillernont et de Fleury.

Je prie donc le lecteur, quand il rencontrera quelque chose qui l'arrêtera, de vouloir bien supposer que cette chose n'est pas de mon invention, et que je n'ai eu d'autre vue que de rappeler un trait de mœurs curieux, un monument remarquable, un fait Ignoré. Quelquefois aussi, en peignant un personnage de l'époque que j'ai choisie, j'ai fait entrer dans ma peinture un mot, une pensée, tirés des écrits de ce même personnage : non que ce mot et cette pensée fussent dignes d'être cités comme un modèle de beauté et de goût, mais parce qu'ils fixent les temps et les caractères. Tout cela aurait pu, sans doute, servir de matière à des notes. Mais avant de grossir les volumes, il faut d'abord savoir si mon livre sera lu, et si le public ne le trouvera pas déjà trop long.

J'ai commencé les Martyrs à Rome, dè« l'année 1802, quelques mois après la publication du Génie du Christianisme. Depuis cette époque je n'ai pas cessé d'y travailler. Les dépouillements que j'ai faits de divers auteurs sont si considérables, que, ^pour les seuls livres des Francs et des Gaulois, j'ai rassemblé les matériaux de dcjx gros volumes. J'ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes en littérature. Enfin, non content de toutes ces études, de tous ces sacrifices , de tous ces scrupules, je me suis embarqué, et j'ai été voir les sites que je voulais peindre. Quand mon ouvrage n'aurait d'ailleurs aucun autre mérite, il aurait du moins l'intérêt d'un voyage fait aux lieux les plus fameux de l'histoire. J'ai commencé mes courses aux ruines de Sparte, et je ne les ai finies qu'aux débris de Carlhage, en passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constanlinoplc, Jérusalem, Mempliis. Ainsi, en lisant les descriptions qui se trouvent dans les Martyrs, le lecteur peut être assuré que ce sont dos portraits ressemblants, et non des descriptions vagues et ambitieuses. Quelques-unes de ces descriptions sont même tout-à-lait nouvelles : aucun voyageur moderne, du moins que je sa-

che s n'a donné le tableau de laMessénie, d'une partie de l'Arcadieetdelavallée delaLaconie. Chandler,\Vheler,Spon, le Roy, M. de Choiseul, n'ont point visité Sparte ; M. Fauvel et quelques Anglais ont dernièrement pénétré jusqu'à cette ville célèbre, mais ils n'ont point encore publié le résultat de leurs travaux. La peinture de Jérusalem et de la mer Morte est également fidèle. L'église du Stiint-Sépulcre, la Voie douloureuse {Via dolorosa), sont telles que je les représente. Le fruit que mon héroïne cueille au bord de la mer Morte , et dont on a nié l'existence, se trouve partout à deux ou trois lieues au midi de Jéricho; l'arbre qui le porte est une espèce de citronnier. J'ai moi-même apporté plusieurs de ces fruits en France *.

Voilà ce que je fais pour rendre les Martyrs un peu moins indignes de l'attention publique. Heureux si le souffle poétique qui anime les ruines d'Athènes et de Jérusalem se fait sentir dans mon ouvrage ! Je n'ai point parlé de mes études et de mes ouvrages par une vaine ostentation, mais pour montrer la juste défiance que j'ai de mes talents, et les soins que je prends d'y suppléer par tous les moyens qui sont à ma disposition. On doit voir aussi dans ces travaux mon respect pour le public, et l'importance que j'attache à tout ce qui concerne de près ou de loin les intérêts de la religion.

' Coronelli, Pellegrin.la Guilletièreî et plusieurs autres Vénitiens, ont parlé de Lacédémone, mais de la manière la plus vague et la moins satisfaisante. M. Pouqueville, excellent pour ce qu'il a vu, paraît avoir été trompé sur Misitra, qui n'est point Sparte. Misilra est bâtie à deux lieues de l'Eurolas, sur une croupe du Taygèle. Les ruines de Sparte se trouvent à un village appelé Magoula.

' Ce voyage, uniquement entrepris pour voir et peindre les lieux où je voulais placer la scène des Martyrs, m'a nécessairement fourni une foule d'observations étrangères à mon sujet : j'ai recueilli des laits importants sur la géographie de la Grèce, sur l'emplacement de Sparte, sur Argos, Mycènes, Corinthe, Athènes, etc. Pergame, dans la Mysie, Jérusalem, la nier Morte, l'Egypte, Carthage, dont les ruines sont beaucoup plus curfeuses qu'on ne le croit généralement, occupentune partie considérable de mon journal. Ce journal, dépouillé des descriptions qui se trouvent dans les AJarturs. pourrait encore avoir quelque intérêt. Je le publierai peut-être un jour sous le litre à.' Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, en passant par la Grèce, et venant par l'Egypte, la Barbarie et l'Espagne.

Il ne me reste plus qu'à parler du genre de cet ouvrage. Je ne prendrai aucun parti dans une question si longtemps débattue ; je me contenterai de rapporter les autorités.

On demande s'il peut y avoir des poèmes en prose? question qui, au fond, pourrait bien n'être qu'une dispute de mots.

Aristote, dont les jugements sont des lois, dit positivement que l'épopée peut être écrite en prose ou en vers :

H Se èttottou apovov rot? "kriyotç -^tloiç, « zolç fiérpoiç *.

Et, ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il donne au vers homérique, ou vers simple, un nom qui le rapproche de la prose, ^t).of*=T/3ta, comme il dit de la prose poétique, ^àot

\6yQt.

Denys d'Halicarnasse, dont l'autorité est également respectée, dit :

« Il est possible qu'un discours en prose ressemble à un « beau poëme ou à de doux vers ; un poëine et des chants « lyriques peuvent ressembler à une prose oratoire. »

yt 7) [iéy.oç TTîÇr, Ac'ict xa^yj iTa.pun):r,(ji'JV *.

Le même auteur cite des vers charmants de Simonide sur Danaé, et il ajoute :

« Ces vers paraissent tout-à-fait semblables à une belle « prose .^ h

Strabon confond de la même manière les vers et la prose *.

Le siècle de Louis XIV, nourri de l'antiquité, parait avoir

' Anisr., de An. poet., pag. 2. i'aris, <645, in-8.

• Dion. IIai.k;., torn. ii, pag. 51, cap. xxv.

• Ibul., pH}; 60.

• Strab., lib. 1, pag. i2, fol. 1o97

adopté le même sentimenl sur l'épopée en prose. Lorsque le Télémaque parut, on ne fit aucune difficulté de lui donner le nom de poëme. Il fut connu d'abord sous le titre des Aventures de Télémaque , ou suite du iv^ livre de V Odyssée. Or, la suite d'un poëme ne peut être qu'un poëme. Boileau, qui, d'ailleurs, juge le Télémaque avec une rigueur que la postérité n'a point sanctionnée, le compare à VOdyssée, et appelle Fénelon un poète.

« Il y a, dit-il, de l'agrément dans ce livre, et une imitation « de VOdyssée que j'approuve fort. L'avidité avec laquelle « on le lit fait bien voir que si l'on traduisait Homère en « beaux mots, il ferait l'effet qu'il doit faire et qu'il a tou-

0 jours fait Le Mentor du Télémaque dit de fort bonnes

« choses, quoique un peu hardies ; et enfin M. de Cambrai « me paraît beaucoup meilleur poète que théologien ^ »

Dix-huit mois après la mort de Fénelon, Louis de Sacy, donnant son approbation à une édition du Télémaque , appelle cet ouvrage un poëme épique^ quoique en prose.

Ramsay lui donne le même nom.

L'abbé de Chanterac, cet ami intime de Fénelon, écrivant au cardinal Gabrieh, s'exprime de la sorte :

« Notre prélat avait autrefois composé cet ouvrage (le Té- « lémaque) en suivant le même plan qu'Homère dans son « Iliade et son Odyssée, ou Virgile dans son Enéide, Ce « livre pourrait être regardé comme un poëme : il n'y man- 0 que que le rhythme. L'auteur avait voulu lui donner le « charme et l. harmonie du style poétique '. »

Enfin écoutons Fénelon lui-même :

«Pour Télémaque, c'est une narration fabuleuse en forme « de poëme héroïque, comme ceux d'Homère et de Virgile'*.»

Voilà qui est formel \

• Lettres de Boileau et de Brossette, tom. i, pag. 46.

• Histoire de Fénelon, par M. de Bossuet, tom. ii, pag. <94.

• Ibid., pag. 196, Manuscrits de Fénelon.

• A ces autorités, je joindrai ici celle de Blair : elle n'est pas sans appel pour des Français; mais elle constate lopinion des étrangers sur le Télémaque;

Faydit ' et Guedeville ' furent les premiers critiques qui contestèrent au Tétémaque le titre de poëme contre l'autorité d'Aristote et de leur siècle : c'est un fait assez singulier. Depuis cette époque, Voltaire et la Harpe ont déclaré qu'il n'y avait point de poëme en prose : ils étaient fatigués et dégoûtés par les imitations que l'on avait faites du Télémaque. Mais cela est-il bien juste? Parce qu'on fait tous les jours de mauvais vers, faut-il condamner tous les vers? et n'y a-t-il pas des épopées en vers d'un ennui mortel?

Si le Télémaque n'est pas un poëme, que sera-t-il? Un roman? Certainement le Tétémaque diffère encore plus du roman que du poëme, dans le sens où nous entendons aujourd'hui ce&deux mots.

Voilà l'état de la question : Je laisse la décision aux habiles. Je passerai, si l'on veut, condamnation sur le genre de mon ouvrage; je répéterai volontiers ce que j'ai dit dans là préface d'Atala: vingt beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine, seront toujours incomparablement au-dessus de' la plus belle prose du monde. Après cela, je prie les poètes de me pardonner d'iavoir invoqué les Filles de Mémoire pour m'aider à chanter les Martyrs. Platon, cité par Plutarque, dit qu'il em-

elleest d'un très grand poids dans tout ce qui concerne la littérature ancienne; et enfin le docteur Blair est de tous les critiques anglais celui qui se rapproche le plus de notre goût et de nos jugements liltéraires.

« [n reviewing Ihe epic poels, it vvere unjusl to make no mention of the amiable aulhor of the Adventures of Telemachus. His work, though not composed inverses, i juslly entilled lo be held a poem. The measurcd poelical prose in which il is writlen, is remarkably harnionious; and gives the style nearly as much élévation as the french îanguage is capable supporting, even in regular verses. »

« En passant en revue les poètes épiques, il serait injuste de ne pas faire men- « tion de l'aimable auteur des Aventures de Télémaque. Quoique son ouvrage « ne soit pas composé en vers, on peut, à juste litre, le regarder comme un « poëme. La prose poétique et mesurée du Télémaque est singuliéromenl har-

• monieuse, et elle donne au style presque autant d'élévation que la langue

• française peut en supporter, môme en vers *. » ' La Télémacomanie.

* Critique générale du Télémaque.

• Lect. on R! t.. by H. Bi.air. loin, m, pag. 276.

prunte le nombre à la poésie, comme un char pour s'envoler au ciel. J'aurais bien voulu monter aussi sur ce char, mais j'ai peur que la divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes, et qui vont à pied, comme dit Horace, Musa pedestris.

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