LIVRE TROISIEME
SOMMAIRE
La prière de Cyrille monte au trône du Tout-Puissant. Le ciel. Les anges, les sainte. Tabernacle de la Mère du Sauveur. Sanctuaire du Fils et du Père L'Esprit-Saint. La Tnnilé. La prière de Cyrille se présente devant l'Éternel : l'Étemel la reçoit, mais il déclare que l'évêque de Lacédénione n'est point la victime qui c'.oit racheter les chrétiens. Eudore est la victime choisie. Motifs de ce choix. Les milices célestes preuuent les armes. Cantique des saints et des anges.
Les dernières paroles de Cyrille montèrent au trône de l'Eternel. Le Tout-Puissant agréa le sacrifice, mais l'évêque de Lacédémone n'était point la victime que Dieu, dans sa colère et dans sa miséricorde, avait choisie pour expier les fautes des chrétiens.
Au centre des mondes créés, au milieu des astres innombrables qui lui servent de remparts, d'avenues et de chemins, flotte celle immense cité de Dieu, dont la langue d'un mortel ne saurait raron* ter les merveilles. L'Éternel en posa lui-même les douze fondoments, et l'environna de cette muraille de jaspe que le disciple bioii-aimé vit mesurer par l'ange avec une toise d'or. Revêtue de la gloire du Très-Haut, l'invisiWe Jérusalem est parée comme une épouse pour son époux. Loin d'ici, monuments de la terre, vous n'approchez point de ces monuments de la cité sainte! La richesse de la matière
y dispute le prix à la perfection des formes. Là régnent suspendues des galeries de s pliirs et de diamants, faiblement imitées par le génie de l'homme dans les jardins de Babylone ; là s'élèvent des ares de triomphe formés des plus brillantes étoiles ; là s'enchaînent des portiques de soleils, prolongés sans fin à travers les espaces du firmament, comme les colonnes de Palmyre dans les sables du désert. Cette architecture est vivante. La cité de Dieu est intelligente ellemême. Rien n'est matière dans les demeures de l'Esprit; rien n'est mort dans les lieux de l'éternelle existence. Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer nous trompent : elles revêtent d'un corps ce qui n'existe que comme un songe divin dans le cours d'un heureux sommeil.
Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste Éden, et roule dans ses flots l'amour pur et la sapience de Dieu. L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la vigne immortelle, le lis semblable à l'épouse, et les fleurs qui parfument la couche de l'époux. L'arbre dévie s'élève sur la colline de l'encens; un peu plus loin, l'arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables : il porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, les lois occultes de la nature, les réalités morales intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal. Ces connaissances qui nous enivrent font la nourriture des élus; car, dans l'empire de la souveraine sagesse, le fruit de science ne donne plus la mort. Les deux grands ancêtres du genre humain viennent souvent verser des larmes (telles que les justes en peuvent répandre) à l'ombre de ces arbres merveilleux.
La lumière qui éclaire ces retraites fortunées se compose des roses du matin, de la flamme du raidi et de la pourpre du soir; toutefois, aucun astre ne paraît sur l'horizon resplendissant, aucun soleil ne se lève, aucun soleil ne se couche dans les lieux où rien
ne finit, où rien ne commence; mais une clarté ineffable, descendant de toutes parts comme une tendre rosée, entretient le jour éternel de la délectable éternité.
C'est dans les parvis de la cité sainte, et dans les champs qui l'environnent, que sont à la fois réunis ou partagés les chœurs des chérubins et des séraphins, des anges et des archanges, des Trônes et des Dominations : tous sont les ministres des ouvrages et des volontés de l'Éternel. A ceux-ci a été donné tout pouvoir sur le feu, l'air, la terre et l'eau; à ceux-là appartient la direction des saisons, des vents et des tempêtes : ils font mûrir les moissons, ils élèvent la jeune fleur, ils courbent le vieil arbre vers la terre. Ce sont eux qui soupirent dans les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille chariots de guerre de Sabaoth et d'Élohé; les autres veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un mîjlion de ces génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent tour à tour dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée. Nés du souffle de Dieu, à différentes époques ces anges n'ont pas la même vieillesse dans les générations de l'éternité : un nombre infini d'entre eux fut créé avec l'homme pour soutenir ses vertus, diriger ses passions, et le défendre contre les attaques de l'enfer.
Là sont aussi rassemblés à jamais les mortels qui ont pratiqué la vertu sur la terre; les patriarches, assis sous des palmiers d'or; les prophètes, au front étincelant de deux rayons de lumière; les apôtres, portant sur leur cœur les saints Évangiles; les docteurs, tenant à la main une plume immortelle ; les solitaires, retirés dans des grottes; les vierges, couronnées de roses d'Éden; les veuves, la tête ornée de longs voiles, et toutes ces femmes pacifiques qui, sous de simples habitsdo lin, se firent les consolatrices de nos pleur? et les servantes de nos misères.
Est-ce l'homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur? Lorsque l'âme du chrétien fidèle abandonne son corps , comme un pilote expérimenté quitte le fragile vaisseau que l'Océan engloutit, elle seule connait la vraie béatitude. Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme, ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur. Ainsi les nobles passions ne sont point éteintes dans le cœur des justes, mais seulement purifiées : les frères, les époux, les amis, continuent de s'aimer; et ces attachements, qui vivent et se concentrent dans le sein de la Divinité même, prennent quelque chose de la grandeur et de l'éternité de Dieu.
Tantôt ces âmes satisfaites se reposent ensemble, au bord du fleuve de la Sapience et de l'Amour. La beauté et la toute-puissance du Très-Haut sont leur perpétuel entretien :
a 0 Dieu, disent-elles, quelle est donc votre grandeur ! Tout « ce que vous avez fait naître est renfermé dans les limites du 0 temps; et le temps, qui s'offre aux mortels comme une mer sans 0 bornes, n'est qu'une goutte imperceptible de l'océan de votre tt éternité! »
Tantôt les prédestinés, pour mieux glorifier le Roi des rois, parcourent son merveilleux ouvrage : la création, qu'ils contemplent des divers points de l'univers, leur présente des spectacles ravissants : tels, si l'on peut comparer les grandes choses aux petits objets, tels se montrent aux yeux du voyageur les champs superbes de rindus, les riches vallées du Dehly et de Cachemire, les rivages couverts de perles et parfumés d'ambre, où les flots tranquilles viennent expirer au pied des canncliers en fleur. La couleur des cicux, la disposilion et la grandeur des sphères, qui varient selon
les mouvements et les distances, sont, pour les esprits bienheureux, une source inépuisable d'admiration. Ils aiment à connaître les lois qui font rouler avec tant de légèreté ces corps pesants dans l'élher fluide j ils visitent cette lune paisible qui, pendant (e calme des nuits, éclaira leurs prières ou leurs amitiés ici-bds. L'astre humide et tremblant qui précède les pas du malin; cette autre planète qui paraît comme un diamant dans la chevelure d'or du soleil ; ce globe à la longue année .qui ne marche qu'à la lueur de quatre ton hes pâlissantes; celte terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte un anneau ainsi qu'une veuve inconsolable ; tous ces flambeaux errants de la maison de l'homme, attirent les méditations des élus. Enfin, les âmes prédestinées volent jusqu'à ces mondes dont nos étoiles sont les soleils, et elles entendent les concerls inconnus de la Lyre et du Cygne célestes. Dieu, de qui s'écoule une création non interrompue, ne laisse point reposer leur curiosité sainte, soit qu'aux bords les plus reculés de l'espace il brise un antique univers, soit que, suivi de l'armée des anges, il porte l'ordre et la bi àuto jusque dans le sein du chaos.
Mais l'objet le plus étonnant offert à la contemplation des saints, c'est l'homme. Ils s'intéressent encore à nos peines et à nos plaisirs; ils écoutent nos vœux; ils prient pour nous; ils sont nos patrons et nos conseils; ils se réjouissent sept fois lorsqu'un pécheur retourne au bercail; ils tremblent d'une charilable frayeur lorsque l'ange de la mort amène une àmc craintive aux pieds du souverain Juge. Mais s'ils voient nos passioiiS à découvert, ils ignorent toutefois par quel art tant d'éléments opposés sont cOiiloudus dans notre sein . Dieu , qui permet aux bienheureux de péuttrer les lois de l'univers , s'est réservé le merveilleux secret du cœur de l'homme.
C'est dans celte extase d'admiration et d'amour, dans ces transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvcmcnis d'une tendre tristesse, que les élus répèlent ce cri de trois fois S:ùnl, qui ravit éternellement les cieux. Le roi-prophèle règle la m.lodio divine;
Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les instruments animés par le souffle ; et les fils de Coré gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur, les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle loi, sont célébrées tour à tour dans les royaumes incorruptibles. Alors les dômes sacrés se couronnent d'une auréole plus vive ; alors, du trône de Dieu, de la lumière même répandue dans les demeures intellectuelles, s'échappent des sons si suaves et si .délicats, que nous ne pourrions les entendre sans mourir. Muse, où trouveriez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques ! Serait-ce sous les pavillons des princes de l'Orient, lorsque assis sur un trône étincelant de pierreries, le monarque assemble sa pompeuse cour? Ou bien, ô Muse! rappelleriez-vous le souvenir de la terrestre Jérusalem, quand Salomon voulut dédier au Seigneur le sanctuaire du peuple fidèle? Le bruit éclatant des trompettes ébranlait les sommets deSion; les lévites redisaient en chœur le cantique des degrés; les anciens d'Israël marchaient avec Salomon devant les tables de Moïse ; le grand sacrificateur immolait des victimes vsans nombre; les filles de Juda formaient des pas cadencés autour de l'arche d'alliance; leurs danses, aussi pieuses que leurs hymmes, étaient des louanges au Créateur.
Les concerts de la Jérusalem céleste retentissent surtout au tabernacle très pur qu'habile dans la cité de Dieu l'adorable Mère du Sauveur. Environnée du chœur des veuves, des femmes fortes et des vierges sans tache, Marie est assise sur un trône de candeur. Tous les soupirs de la terre montent vers ce trône par des routes secrètes; la Consolatrice des affligés entend le cri de nos misères les plus cachées ; elle porte aux pieds de son Fils, sur l'autel des parfums, l'offrande de nos pleurs; et, afin de rendre l'holocauste plus efficace, elle y mcle quelques-unes de ses larmes divines. Les esprits g&rdiens des hommes viennent sans cesse implorer, pour leurs amis mortels, la Reine des miséricordes. Les doux séraphins de la grâce cl de la charité la servent à genoux; autour d'elle se réunissenf
encore les personnages touchants de la crèche, Gabriel, Anne et Joseph ; les bergers de Bethléem, et les mages de l'Orient. On voit aussi s'empresser dans ce lieu les enfants morts en entrant à la vie, et qui, transformés en petits anges, semblent être devenus les coippagnons du Messie au berceau. Ils balancent, devant leur mère céleste des encensoirs d'or, qui s'élèvent et retombent avec un bruit harmonieux, et d'où s'échappent, en vapeur légère, les parfums d'amour et d'innpcence.
Des tabernacles de Marie on passe au sanctuaire du Sauveur des hommes : c'est là que le Fils conserve par ses regards les mondes que le père a créés : il est assis à une table mystique : vingt-quatre vieillards, vêtus de robes blanches et portant des couronnes d'or, sont placés sur les trônes à ses côtés. Près de lui est son char vivant, dont les roues lancent des foudres et des éclairs. Lorsque le Désiré des nations daigne se manifester aux élus dans une vision intime et complète, les élus tombent comme morts devant sa face; mais il étend sa droite et leur dit :
« Relevez-vous, ne craignez rien, vous êtes les bénis de mon « Père; regardez-moi; je suis le premier et le dernier. »
Par delà le sanctuaire du Verbe s'étendent sans fin des espaces de feu et de lumière. Le Père habite au fond de ces abîmes de vie. Principe de tout ce qui fut, est et sera, le passé, le présent et l'avenir se coniondent en lui. Là sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même : la liberté de l'homme et la prescience de Dieu; l'être qui peut tomber dans le néant et le néant qui peut devenir l'être; là surtout s'accomplit, loin de l'œil des anges, le mystère de la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables. Un triangle de feu paraît alors à l'entrée du Saint des saints : les globes s'arrêtent de respect et de crainte, l'Hosanna des anges est suspendu, les milices immortelles nesavent quels seront les décrets do l'Unité vivante; elles ne savent si le trois fois Saint no va point changer sur la terre et dans le ciel
les formes matérielles et divines, ou si, rappelant à lui les prîncipcs des êtres, il ne forcera point les mondes à rentrer dans le sein de son éternité.
Les essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît : l'oracle s'entr'ouvre, et l'on aperçoit les trois Puissances. Porté sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main ; un cercle est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa droite; l'Esprit s'élève à sa gauche comme une colonne de lumière. Jéhovah fait un signe, et les temps rassurés reprennent leurs cours, et les frontières du chaos se retirent, et les astres poursuivent leurs chemins harmonieux. Les cieux prêtent alors une oreille attentive à la voix du Tout-Puissant, qui déclare quelques-uns de ses desseins sur l'univers.
A l'instant où la prière de Cyrille parvint au trône éternel, les trois Personnes se montraient ainsi aux yeux éblouis des anges. Dieu voulait couronner la vertu de Cyrille, mais le saint prélat n'était point la victime de prédilection désignée pour la persécution nouvelle ; il avait déjà soulfert au nom du Sauveur, et la justice du Tout-Puissant demandait une hostie entière.
A la voix de son vénérable martyr, le Christ s'inclina devant l'Arbitre des humains, et fit trembler dans l'immensité de l'espace tout ce qui n'était pas le marchepied de Dieu. Il ouvre ses lèvres, où respire la loi de clémence, pour présenter à lA'ncien des jours le sacrifice de l'évêquc de Lacédémone. Les accents de sa voix sont plus doux que l'huile de justice dont Snlomon fut sacré, plus purs que la fontaine de Saraarie, plus aimable que le murmure des oliviers en fleurs balancés au soufde du printemps, dans les jardins de Nazareth, ou dans les vallons du Thabor.
Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix, en faveur de l'Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux cieux ses desseins sur les fidèles. Il ne prononça qu'une parole, mais une de ces paroles qui fécondent le néant, qui font naître la lumière, ou qui renferment la destinée des empires.
LES ]\TAnTYRS. Gl
Cette parole dévoile soudain aux légions dos anges, aux chœurs des vierges, des saints, des rois, des martyrs, le secret de la sagesse. Ils voient dans le mot du souverain Juge, ainsi que dans un rayon limpide du jour, les conceptions du passé, les préparations du présent et les événements de l'avenir.
Le moment est arrivé où les peuples, soumis aux lois du Messie, vont enfin goûter sans mélange la douceur de ces lois propices. Assez longtemps l'idolâtrie éleva ses temples auprès des autels du Fils de l'Homme; il faut qu'elle- disparaisse du monde. Déjà est né le nouveau Cyrus qui brisera les derniers simulacres des esprits de ténèbres, et mettra le trône des Césars à l'ombre des saints tabernacles. Mais les chrétiens, invincibles sous le fer et dans les flammes, se sont laissé amollir aux délices de la paix. Afin de les mieux éprouver, la Providence a permis qu'ils connussent les richesses et les honneurs : ils n'ont pu résister à la persécution de la prospérité. Il faut, avant que le monde passe sous leur puissance, qu'ils soient dignes de leur gloire ; ils ont allumé le feu de la colère du Seigneur, ils n'obtiendront point grâce à ses yeux qu'ils n'aient été purifiés. Satan sera déchaîné sur la terre; une dernière épreuve va commencer pour les fidèles : les chrétiens sont tombés; ils seront punis. Celui qui doit ex'pier leurs crimes par un sacrifice volontaire est depuis longtemps marqué dans la pensée de rÉlernel.
Tels sont les premiers conseils que découvrent, dans la parole de Dieu les habitants des demeures célestes. 0 parole divine! quelle longue et faible succession de temps et d'idées la parole humaine est obligée d'employer pour te rendre ! Tu fais tout voir, tout comprendre aux élus dans un moment; et moi ton indigne inlerprète, je développe péniblement dans un langage de mort les mystères contenus dans un langage de vie! Avec quelle sa-nle admiration, avec quelle piété sublime, les justes connaissent ensuite l'holocauste demandé et les conditions qui le rendent agréable au Très-Haut! Cotie victime qui doit vaincre l'enfer par la vertu des souffrances et des mérites du sang de Jésus-ChrisL, cette victime qui marchera
à la tête de mille autres victimes, n'a point été choisie parmi les princes et les rois. Né dans un rang obscur pour mieux imiter le Sauveur du monde, cet homme, aimé du ciel, descend toutefois d'illustres aïeux. Eu lui la religion va triompher du sang des héroa païens et des sages de l'idolâtrie; en lui seront honorés par un martyre oublié de l'histoire, ces pauvres ignorés du monde, qui vont souffrir pour la loi, ces humbles confesseurs qui ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, laisseront leurs propres noms inconnus aux hommes. Ame de tous les projets des fidèles, soutien du prince qui renversera les autels des faux dieux, il faut encore que ce chrétien appelé ait scandalisé l'Église, et qu'il ail pleuré ses erreurs, ainsi que le premier apôtre, afin d'encourager au repentir ses frères coupables. Déjà, pour lui donner les vertus nécessaires au jour du combat, l'ange du Seigneur l'a conduit par la main chez les nations de la terre; il a vu l'Évangile s'établissant de toutes parts. Dans le cours de ses voyages, utiles aux desseias de Dieu, les démons ont tenté le nouveau prédestiné, non encore rentré dans les voies du ciel. Une grande et dernière faute, en le jetant dans un grand malheur, l'a fait sortir des ombres de la mort. Les larmes de sa pénitence ont commencé à couler; alors un solitaire, inspiré de Dieu, lui a révélé une partie de ses fins. Bientôt il sera digne de la palme qu'on lui prépare. Telle est la victime dont l'immolation tlésarmera le courroux du Seigneur, et replongera Lucifer dans l'abîme.
Tandis que les saints et les anges pénétrent les desseins annoncés par la parole du Très-Haut, cette même parole découvre un autre miracle de la grâce aux chœurs des femmes bienheureuses. Les païens auront aussi leur hostie; car les chrétiens et les idolâtres vont se réunir à jamais au pied du Calvaire. Celte victime sera dérobée au troupeau innocent des vierges, afin d'expier l'impureté des mœurs païennes. Fille des beaux-arts qui séduisent les faibles mortels, elle fera passer sons le joug de la croix les charmes et le génie de la Grèce. Elle n'est point immédiatement
demandée par un décret irrévocable; elle n'aura ni le mérite, ni l'éclat du premier holocauste; mais, épouse désignée du martyr, et par lui arrachée aux temples des idoles, elle augmentera l'efficacité du principal sacrifice, en multipliant les épreuves. Dieu cependant n'abandonnera pas sans secours ses serviteurs à la rage de Satan : il veut que les légions fidèles se revêtent de leurs armes, qu'elles soutiennent et consolent le chrétien persécuté; il leur confie l'exercice de sa miséricorde , en se réservant celui de sa justice : le Christ lui-même soutiendra le confesseur dévoué au salut de tous; et Marie prendra sous sa protection la vierge timide qui doit accroître les douleurs, les joies et la gloire du martyr.
Ces destinées de l'Église , divulguées aux élus par un seul mot du Tout-Puissant, interrompirent les concerts, et suspendirent les fonctions des anges ; il se fit dans le ciel une demi-heure de silence, comme au moment redoutable où Jean vit briser le septième sceau du livre mystérieux , les milices divines , frappées du son de la parole éternelle , restaient dans un muet étonnement : ainsi, lorsque la foudre commence à gronder sur de nombreux bataillons , près de se livrer un combat furieux, le signal est suspendu : moitié dans la lumière du soleil, moitié sous l'ombre croissante, les cohortes demeurent immobiles; aucun souffle de l'air ne fait flotter les drapeaux, qui retombent affaissés sur la main qui les porte ; les mèches embrasées fument inutilement auprès du bronze muet, et les guerriers , sillonnés du feu de l'éclair, écoutent en silence la voix des orages.
L'esprit, qui garde l'étendard de la croix, élevant tout à coup la bannière triomphante , fit cesser l'immobilité des armées du Seigneur. Tout le ciel abaisse aussitôt les yeux vers la terre; Marie, du haut du firmament , laisse tomber un premier regard d'amour sur la tendre victime confiée à ses soins. Les palmes des confesseurs reverdissent dans leurs mains, l'escadron ardent ouvre ses rangs glorieux pour faire place aux époux martyrs, entre Félicité et Perpétue, entre l'illustre Élienne et les grands Machabées. Le jain-
64 • LES MAUTYRS.
qiicur de l'antique dragu:: , 3iicu.. , li.vpare sa lance redoutable-, autour de lui ses immortels compagnons se couvrent de leurs cuirasses élincelantes. Les boucliers de diamant et d'or, le carquois du Seigneur, les épées flamboyaules, sont détachés des porliques éternels ; le char d'Emmanuel s'ébranle sur son essieu de foudre et d'éclairs; les chérubins roulent leurs ailes impétueuses, et allument la fureur de leurs yeux. Le Christ redescend à la table des vieillards , qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau ; le Père tout-puissant se renferme dans les profondeurs de son éternité , et l'Espril-Saint verse tout à coup des flots d'une lumière si vive , que la création semble rentrer dans la nuit. Alors les chœurs des saints et des anges entonnent le cantique de gloire .
a Gloire à Dieu, dans les hauteurs du ciel!
« Goûtez sur la terre des jours pacifiques , vous qui marchez « parmi les sentiers de la bonté et de la douceur ! Agneau de « Dieu, vous effacez les péchés du monde! 0 miracle de candeur « et de modestie, vous permettez à des victimes sorties du néant de « vous imiter, de se dévouer pour le salut des pécheurs! Serviteurs a du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point à cause « du bonheur des méchants : ils n'ont point, il est vrai, de lan- « gucurs qui les traînent à la mort; ils semblent ignorer les tri- « bulalions humaines ; ils portent l'orgueil à leur cou comme un « carcan d'or; ils s'enivrent à des tables sacrilèges; ils rient, ils « du; ment, comme s'ils n'avaient point fait de mal; ils meurent • traiiquillLmenl sur la couche qu'ils ont ravie à la veuve et à « l'orphelin; mais où vont-ils?
a L'insensé a dit dans son cœur : « Il n'y a point de Dieu ! ■ « Que Dieu se lève! que ses ennemis soient dissipés! Il s'avance : « les colonnes du ciel sont ébranlées; le fond des eaux et les eno Irailles de la terre sont mis à nu devant le Seigneur. Un feu dé- « vorant sort de sa bouche; il prend son vol, monté sur les « chérubins j il lance de toutes parts ses flèches embrasées! Oùsont-
a ils les enfants des impies? Sept générations se sont écoulées « depuis l'iniquité des pères, et Dieu vient visiter les enfants dans « sa fureur; il vient au temps marqué punir un peuple coupable ; a il vient réveiller les méchants dans leurs palais de cèdre et d'aloès « et confondre le fantôme de leur rapide félicité.
« Heureux celui qui , passant avec larmes dans les vallées, cher- 0 che Dieu comme la source des bénédictions ! Heureux celui à « qui les iniquités sont pardonnées , et qui trouve la gloire dans la « pénitence ! Heureux celui qui élève en silence l'édifice de ses bon- « nés œuvres, comme le temple de Salomon , oîi l'on n'entendait ni « les coups de la cognée, ni le bruit du marteau, tandis que l'ou- « vrier respectueux bâtissait la maison du Seigneur. Vous tous « qui mangez sur la terre le pain des larmes, répétez à la louange « du Très-Haut le saint cantique :
« Gloire à Dieu , dans les hauteurs du ciel ! »