‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 52 sur 165 · LIVRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIÈME

SOMMAIRE

Navigation de Cymodocée. Elle arrive à Joppc. Elle raoïiîe à .Jériis;i:oin. riéiène la reçoit comme sa (ille. Seniiiiue Sainte. Réponse de la sihylle de Ciimes. Hiéroclès fait partir un centurion pour réclamer Cyaiodocée. Dioclclicu donne léJit de persécution.

Emportée par le souffle de l'ange des mers , Cymodocée versait des torrents de larmes. EuryraéUuse , qui accompagnait la fille de Démodocus, faisait retentir la galère de ses plaintes et de ses gémissements.

« 0 terre de Cécrops, disait-elle, terre où régnent un souffle divin et des génies amis des hommes, faut-il donc vous quitter sans retour? Qui me donnera des ailes pour revoir des lieux si agréables à mon cœur? J'arrêterais mon vol sur le temple d'Homère , je porterais à mon cher maître des nouvelles de sa Cymodocée! Vains désirs! Nous franchissons les plaines azurées d'Amphilrite, où les Néréides font entendre leurs concerts. Est-ce le désir des richesses qui nous oblige à braver la fureur de Neptune? L'intérêt a ses douceurs. Non, c'est un dieu plus puissant : le dieu qui fit mourir Ariadne loin des foyers de Minos, sur une rive déserte, le dieu qui força Médée à visiter les tours d'Iolchos, et à suivre un héros volage. »

Le vaisseau s'avnnçnit vers le dernier promontoire de l'Attique.

38 LKS MAUÏYRS.

Déjà Suriium élevait sur la pointe d'un rocher son beau temple : les colonnes de marbre blanc semblaient se balancer dans les flots avec la lumière dorée des étoiles. Cymodocoe était assise sur la poupe ornée de fleurs, entre les statues d'ivoire de Castor et de Pollux. Sans les larmes qui coulaient de ses yeux, on l'eût prise pour la sœur de ces dieux charmanis, prête à descendre avec Paris dans l'île oîi la fille de Tyndare célébra son hymen avant d'aborder à Troie. Le vaisseau vole à la gauche des Cyclades blanchissantes, rangées au loin sur la mer comme une troupe de cygnes; dirigeant sa course au raidi, il vient chercher les rivages de l'île de Chypre. On célébrait alors la fête de la déesse d'Amathonte : l'onde molle et silencieuse baignait le pied du temple de Dionée, bâti sur un promontoire au milieu des vagues tranquilles. De jeunes filles demi nues dansaient dans un bois de myrtes, autour du voluptueux édifice ; de jeunes garçons, qui brûlaient de dénouer la ceinture des Grâces, chantaient en chœur la veillée des fêtes de Vénus. Ces paroles, apportées par le souffle des Zéphyrs, parvenaient sur la mer jusqu'au vaisseau :

« Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé! Qu'il aime encore demain, celui qui a aimé !

tt Ame de l'univers, volupté des hommes et des dieux, belle Vé- « nus, c'est toi qui donnes la vie à toute la nature ! Tu parais : les « vents se taisent, les nuages se dissipent, le printemps renaît, la « terre se couvre de fleurs, et l'Océan sourit. C'est Vénus qui place « sur le sein de la jeune fille la rose teinte du sang d'Adonis; c'est « Vénus qui force les nymphes à errer avec l'amour, la nuit, sous « les yeux de Diane rougissante. Nymphes, craignez l'Amour : il a « déposé ses armes; mais il est armé quand il est nu! Le fils de « Cylhérée naquit dans les champs, il fut nourri parmi les fleurs. « Philoméle a chanté sa puissance, ne cédons point à Pliilomèle.

« Qu'il aime demain, celui qui na point aimé! Qu'il aime encore « demain, celui qui a aimé!

« Ile heureuse, tout sur tes bords délicieux atteste les prodiges

« de l'Amour. Nautoniers, fatigués des périls, attachez l'ancre à « nos ports et ployez à jamais vos voiles. Dans les bosquets d'Ama- « thonte, vous ne livrerez que de doux combats, vous ne craindrez 0 plus les pirates, hors l'ingénieux Amour, qui vous prépare des « liens de fleurs. Ce sont les Grâces qui filent ici les instants des mor- « tels. Vénus, par un charme invincible, assoupit un jour les Par- « ques au fond du Tartare : aussitôt Aglaé enlève la quenouille à « Lachésis, Euphrosine le fil à Clotho ; mais Atropos s'éveilla au « moment où Pasithée allait lui dérober ses ciseaux. Tout cède à la f puissance des Grâces et de Vénus !

« Qu'il aime demain, celui qui n'a point aimé! Qu'il aime encore « demain, celui qui a aimé!

Ces chants portaient le trouble dans l'àme des nautoniers. La proue d'airain fendait les vagues avec un bruit harmonieux : chargée des parfums de la fleur de l'oranger et de l'encens des sacrifices, la brise enflait doucement les voiles, et les arrondissait comme le sein d'une jeune mère.

Une langueur dangereuse s'emparait peu à peu de Cymodocée. Docile aux projets de Satan, Astarté, cet esprit impur qui triomphe dans les temples d'Amathonte, combat secrètement la fille d'Homère. Émue par les chants corrupteurs, elle descend au fond du vaisseau; elle rêve à son époux; elle ne sait comment régler les mouvements de son amour pour ne pas blesser sa religion nouvelle. Elle va consulter Dorothée : il lui conseille d'avoir recours au ciel j le couple fidèle tombe à genoux , et adresse ses vœux au Tout- Puissant: le vent s'est élevé, les flots battent les deux flancs de la galère, c'est le seul bruit qui accompagne la prière de l'amour : passion orageuse, que le matelot nourrit au milieu de la solitude des mers, comme le paire dans la profondeur des bois.

Dorothée et la fille de Démodocus étaient encore troublés par les souvenirs d'Amathonte, lorsqu'ils découvrirent le sommet du Carmel. Peu à peu la plaine de la Palestine sort de l'onde, et se dessine le long de la mer; les montagnes de la Judée se montrent der-

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rière celte plaine : le vaisseau vinl en silence, au milieu de ia n^iii jeter l'ancre dans le port de Joppé : plus sacré que le vaisseau d'H ram chargé des cèdres du temple, il portait le temple vivant de Jésus- Christ, et l'innocence préférable au bois pi^fumé. Les passagers chrétiens descendent au rivage; ils se prosternent et baisent avec transport la terre où s'accomplit leur salut. Dorothée et la jeune catéchumène se réunissent à une troupe de pèlerins qui devaient partir au point du jour pour Jérusalem.

L'aube avait à peine blanchi les cieux, que l'on entendit la voix de l'Arabe conducteur de la troupe : il entonnait le chant du départ de la caravane. Aussitôt les pèlerins s'apprêtent, les dromadaires fléchissent les genoux, et reçoivent sur leurs dos voûlés les pesant? fardeaux ; les ânes robustes, les cavales légères, portent les voyageurs. Cymodocée, qui attirait tous les regards, était assise, avec sa nourrice, sur un chameau orné de tapis, de plumes et de banderoUes : Rebecca montra moins de pudeur quand elle se voila la lèle en apercevant Isaac qui venait au-devant d'elle; Rachcl parut moins belle aux yeux de Jacob lorsqu'elle quitta ses pères, emportant ses dieux domestiques. Dorothée et ses serviteurs marchaient aux cotés de la fille de Démodocus, et veillaient aux pas de son chameau.

On quitte les murs de Joppé, qu'embellissent des bois de lentisques et de grenadiers semblables à des rosiers chargés de pommr-s rouges; on traverse la plaine de Saron, qui, dans l'Écriture, partage avec le Carmel et le Liban l'honneur d'être l'image de la beauté : elle était couverte de ces fleurs dont Salomon, dans toute sa pompe royale, ne pouvait égaler la magnificence. Bientôt on pénètre dans les montagnes do Judée par le hameau qui vit naître l'heureux coupable à qui Jésus-Christ promit le ciel sur la croix. Les pieux voyageurs vous saluèrent aussi, berceau de Jérémie, vous qui respirez encore la tristesse du prophète des douleurs! ils franchissent le torrent qui fournit au beiger de Bethléem les pierres dont il frappa le Philistin; ils s'ciifoucenl dans un désert où des figuiers sauvages, clair-semés, élalaiont au vent brûlant du midi

leurs feuilles noircies : la terre, qui jusque-là avait conservé quelque verdure, se dépouille; les flancs des monts s'élargissent et prennent à la fois un air plus grand et plus stérile : pou à peu la végétation se relire et meurt ; les mousses même disparaissent : une teinte rouge et ardente succède à la pâleur des rochers. Parvenus à un col élevé, tout à coup les pèlerins découvrent un vieux mur surmonté de la cime de quelques édifices nouveaux. Le guide s'écrie : « Jérusalem! » et la troupe, soudain arrêtée par un mouvement involontaire, répète : Jérusalem ! Jérusalem ! »

A l'instant les chrétiens se précipitent de leurs cavales ou de leurs chameaux. Ceux-ci se prosternent trois fois, ceux-là se frap- ' pent le sein en poussant des sanglots ; les uns apostrophent la viUe sacrée dans le langage le plus pathétique; les autres restent muetî" d'étonnement, le regard attaché sur Jérusalem. Mille souvenirs accablent à la fois le cœur et l'esprit : souvenirs qui n'embrassent rien moins que la durée du monde ! 0 muse de Sion, toi seule pourrais peindre ce désert qui respire la divinité de Jéhovah, et la grandeur des prophètes !

Entre la vallée du Jourdain et les plaines de l'Idumée s'étend une chaîne de montagnes qui commence aux champs fertiles de la Galilée, et va se perdre dans les sables del'Yémen. Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride, fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux; ces sommets ne s'entr'ouvrent qu'au levant, pour laisser voir le gouffle delà mer Morte et les montagnes lointaines de l'Arabie. Au milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans Tenccinte d'un mur jadis ébranlé sous les coups du bélier, et fortifié par dos tours qui tombent, on aperçoit de vastes débris ; des cyprès épars, des buissons d'aloès et de nopals, quelques masures arabes, pareilles à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amas de ruines : c'est la triste Jérusalem.

Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur. Mais lorsque, passant de solitude en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant vous, peu à peu reniiui se dissipe; le X. II. 0

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voyageur éprouve une terreur secrète qui, Iciu d'abaisser l'àme donne du courage et élève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes paris une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de l'Écriture sont là : chaque nom renferme un mystère, chaque grotte déclare l'avenir, chaque sommet retentit des accents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les rochers fendus, les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige ; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel.

La pieuse Hélène a porté ses pas à cette terre sacrée : elle veut arracher le tombeau de Jésus-Christ aux profanations de l'idolâtrie j elle veut renfermer dans de majestueux édifices tant de lieux consacrés par les paroles et les douleurs du Fils de Dieu. EUe appelle de toutes les parties du monde les chrétiens à son secours ; ils descendent en troupes aux rivages de la Syrie : les pieds nus, les yeux baignés de pleurs, ils s'avancent, en chantant des cantiques, vers la montagne où s'opéra le salut des hommes. Dorothée conduit aussi à ce sanctuaire la catéchumène que la mère de Constantin doit instruire et protéger.

La caravane entre par la porte du château qui vit depuis s'élever la tour des Pisans et l'hospice des braves chevaliers du Temple. Le bruit se répand aussitôt que le premier officier de la maison de l'empereur est arrivé avec une catéchumène plus belle que Mariamne, et qui semble aussi malheureuse. Hélène fait appeler Dorothée. Elle frémit au récit des maux qui menacent l'Église : elle reçoit l'épouse du défenseur des chrétiens avec la noblesse d'une Impératrice, la bonté d'une mère et le zèle d'une sainte.

« Esthcr, lui dit-elle, jaime ù trouver dans vos traits une jeune femme que j'ai vue souvent en songe assise à la droite de la divine Marie. Vous n'avez point connu de mère, je vous en servirai. RemerciezDieu, ma fille, de vous avoir conduite au tombeau de Jésus-

Christ. Ici les plus hautes vérités de la foi semblent s'abaisser, et devenir sensibles aux cœurs les plus simples. »

A ces touchantes paroles, Cymodocée verse des pleurs d'attendrissement et de respect. Comme on voit une vigne qu'un violent orage a détachée de l'ormeau qui la soutenait dans les airs, ses tendres rameaux couvrent la terre; mais, si on lui présente un autre appui, elle embrasse aussitôt l'arbre secourable, et présente de nouveau aux rayons du soleil son feuillage délicat; ainsi la fille de Démodocus, séparée de son père, s'attache étroitement à la mère de l'ami d'Eudore.

Cependant Hélène fait partir des messagers qui vont porter aux sept Églises d'Asie l'annonce de la persécution prochaine; elle daigne en même temps montrer elle-même à l'épouse d'Eudore et à Dorothée les immenses travaux qui doivent faire renaître la cité de Salomon. Le bois consacré à Vénus sur le mont Calvaire était abattu; la vraie croix était retrouvée. Un homme, que la présence de celte croix miraculeuse avait arraché au cercueil, racontait les choses d'une autre vie dans cette Jérusalem tant de fois instruite par les morts des secrets du tombeau.

Au pied de la montagne de Sion, qui porte à son sommet le monument en ruine de David, s'élève une colline à jamais célèbre sous le nom de Calvaire. Au bas de cette colline sacrée, Hélène avait fait enfermer le sépulcre de Jésus-Christ dans une basilique circulaire de marbre et de porphyre. Éclairé par un dôme de bois de cèdre, placé au centre de l'église, et revêtu d'un catafalque de marbre blanc, le saint tombeau servait d'autel dans les grandes solennités. Une obscurité favorable au recueillement de l'imic rognait au sanctuaire, dans la galerie et les chapelles de rédifice. Des cantiques s'y faisaient entendre à toutes les heures du jour et de la nuit. On ne sait d'où partent ces concerts; on respire l'odeur de l'encens sans apercevoir la main qui le brûle; on voit passer dans l'ombre, et s'enfoncer dans les détours du temple le pontife qui va célébrer les redoutables mystères, aux lieux mômes où ils se sont accomplis.

ik LES MARTYRS.

Cymodocée contemple en silence les merveilles chrétiennes : fille de la Grèce, elle admire les chefs-d'œuvre des arts créés par la puissance de la foi, au milieu des déserts. Les portes du nouvel édifice attirent surtout ses regards. Elles étaient de bronze, et roulaient sur des gonds d'argent et d'or. Un solitaire des rives du Jourdain, animé de l'esprit prophétique, avait donné le dessin de ces portes à deux célèbres sculpteurs de Laodicée. On voyait la ville sainte, tombée au pouvoir d'un peuple infidèle, assiégée par des héros chrétiens : on les reconnaissait à la croix qui brillait sur leurs habits. Le vêtement et les armes de ces héros étaient étrangers, mais les soldats romains croyaient retrouver quelques traits des Francs et des Gaulois parmi ces guerriers à venir. Sur leur front éclataient l'audace, l'esprit d'entreprise et d'aventure, avec une noblesse, une franchise, un honneur, ignorés des Ajax et des Achille. Ici le camp paraissait ému à la vue d'une femme séduisante, qui semblait implorer le secours d'une troupe de jeunes princes ; là, celte même enchanteresse enlevait un héros sur les nuages, et le transportait dans des jardins délicieux; plus loin, une assemblée d'esprits de ténèbres était convoquée dans les salles brûlantes de l'enfer; le rauqueson delà trompette du Tarlare appelle les habitants des ombres éternelles; les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit, d'abime en abîme, roule et retombe. Avec quel attendrissement Cymodocée aperçut une femme mourante sous l'armure d'un guiTricr! Le chrétien qui lui perça le sein va tout en pleurs puiser de l'eau dans son casque, et revient donner une vie éternelle à la beauté qu'il priva d'un jour passager. Enfin la cité sainte est attaquée de toutes paris, et l'étendard de la croix flotte sur les murs de Jérusalem. L'artiste divin avait aussi représenté, parmi tant de merveilles, le poète qui devait un jour les chanter : il paraissait écouler au milieu d'un camp le cri de la religion, de l'honneur et de l'amour; et plein d*un noble enthousiasme, il écrivait ses vers sur un bouclier.

Cependant le temps, qui fuit sans cesse, avait ramené la veille du jour douloureux où Jésus-Christ expira sur la croix. Cymodocée,

LES MARTYRS. 4o

avec une Iroiipe de vierges choisies, accompagne Hélène au tombeau du Sauveur. La nuit était au milieu de son cours, le Saint- Sépulcre était rempli de fidèles, et pourtant un profond silence régnait dans ce lieu sacre. Le chandelier à sept branches brûlait devant l'autel ; quelques lampes éclairaient à peine le reste de l'édifice ; toutes les images des martyrs et des anges étaient voilées; le sacrifice était suspendu, et l'hostie déposée dans le saint tombeau. Hélène se place au milieu de la foule : elle avait quitté son diadème, elle ne voulait pas ceindre son front d'une couronne de diamants dans ces lieux oîi le Rédempteur avait porté une couronne d'épines. L'habileté de Cymodocée dans l'art des chants était déjà connue de ses compagnes ; elles avaient invité la tille d'Homère à soupirer les plaintes de Jérémie. Hélène Tencourage d'un regard. Cymodocée .s'avance au pied de l'autel : elle était vêtue d'une robe de bysse aurore, attachée par une ceinture de soie, et bordée de grenades d'or, à la manière des filles juives ; ses cheveux, son cou et ses bras étaient chargés, pour un moment, de croissants, de bandelettes de cinq couleurs, de bracelets, de pendants d'oreilles et de colliers : telle parut aux yeux des Israélites Michel, épouse promise à David pour prix de sa victoire sur les Philistins; tel un palmier do Syrie orne sa tète de ses fruits enchainés comme des cristaux de corail à des filets d'ambre. Cymodocée, élevant une voix pure, fait entendre ces lamentations :

« Comment la ville, autrefois pleine de peuple, est-elle assise « dans la solitude? Comment l'or est-il obscurci? Comment les « pierres du sanctuaire ont-elles été dispersées? La maîtresse des « nations est veuve ; la reine dos provinces est sujette au tribut. Les « rues de Sion pleurent, les portes sont détruites, les prêtres gét missent, les vierges sont désolées. 0 race de Juda, vous avez été a traitée comme un vase d'argile! Jérusalem, Jérusalem, dans un « moment tu vis tomber l'orgueil de les tours, et tes ennemis plan- « tèrent leurs tentes à l'endroit, mêine où le Juste plnirant sur toi « avait prédit la ruine. »

Ainsi chantait Cymodocée sur un mode pathétique, transmis aux chrétiens par la religion des Hébreux. De temps en temps des trompettes d'airnin mêlaient leurs gémissements aux plaintes de Jérémie. Quelle éloquence dans ces leçons, redites sur les ruines de Jérusalem, près du temple dont il ne restait pas pierre sur pierre, et à la veille d'une persécution ! La voix émue d'une jeune fille séparée de son père, et tremblant pour les jours de son époux, ajoutait un charme à ces cantiques. Les prières continuent jusqu'au lever de l'aurore : alors se prépare la procession solennelle qui doit parcourir la voie Douloureuse,

La vraie croix, portée par quatre évéques, confesseurs et martyrs, marche à la tête du troupeau. Allongé sur deux files, un nombreux clergé, en silence et en habit de deuil, suit le signe de la rédemption des hommes. Viennent ensuite les chœurs des vierges et des veuves, les catéchumènes qui doivent entrer dans le sein de l'Église, les pécheurs qui vont être réconciliés. L'évêque de Jérusalem, la tête découverte, une corde au cou en signe d'expiation, termine la pompe. Hélène marche derrière lui, appuyée sur l'épouse du défenseur des chrétiens : la troupe innombrable des fidèles, l'orphelin, l'aveugle, le boiteux, accompagnent, pleins d'espérance, cette croix qui guérit l'infirme et console l'affligé.

On sort par la porte de Belhléem, et, tournant au levant, le long de la piscine de Belhsabée, on descend vers le puits de Néphi pour remonter à la fontaine de Siloé. A l'aspect de la vallée de Josaphat remplie de tombeaux, de celte vallée où la trompette de l'ange du jugement doit rassembler les morts, une sainte terreur saisit l'àme des fidèles. La pompe religieuse passe au pied du mont Moria, et traverse le torrent de Cédron, qui roulait une eau fangeuse et rougie; elle laisse à droite les sépulcres de Josaphat et d'Absalon, et vient prier aux jardins des Oliviers, à l'endroit même que le fils de l'Homme arrosa d'une sueur de sang. A chaque slaiiou un prêtre explique au peuple, ou le miracle, ou la parole, ou l'action dont ce lieu sacré fut témoin. La porte des Palmes s'ouvre, et la procession

rentre dans Jérusalem. Au travers des décombres entassés, elle parvient aux ruines du palais du Prétoire, près de l'enceinte du temple : c'est là que commence le chemin du Calvaire. Le prèlre qui doit parler à la foule ne peut lire l'Évangile, à cause des pleurs qui tombent de ses yeux : à peine on entend sa voix altérée.

a Mes frères, s'écrie-t-il, là s'élevait la prison où il fut couronné « d'épines! De ce portique en ruine, Pilate le montra aux Juiis, « en leur disimt : « Voilà l'homme ! »

A ces paroles, les chrétiens éclatent en sanglots. On marche vers le Calvaire : le prêtre décrit de nouveau la voie Douloureuse :

« Là fut la maison du riche; là Jésus-Christ tomba sous sa croix ; € plus loin l'Homme- Dieu dit aux femmes : « Ne pleurez pas sur « moi, mais sur vous et sur vos fils. »

On arrive au sommet du Calvaire; on y plante le signe du salut des hommes : à l'instant le soleil se couvre de ténèbres, la terre tremble, le voile du nouveau temple se déchire. Immortels témoins de la passion du Sauveur, vous vous rassemblâtes autour de la vraie croix : on vit descendre du ciel Marie, mère de pitié, Madeleine pénitente, Pierre qui pleura son péché, Jean qui n'abandonna pas son maître, l'esprit redoutable qui présenta le calice amer au Rédempteur du monde, et l'ange de la mort encore épouvanté du coup qu'il porta au Fils de l'Éternel.

Bien différent fut le jour de triomphe qui suivit ce jour de deuil ! Les images des saints sont dévoilées, le feu nouveau est béni devant l'autel, l'antique alléluia de Jacob ébranle les voijtes de l'église :

« 0 fils, ô filles de Sion, le Roi des cieux, le roi de gloire va « sortir du tombeau! Quel est cet ange vêtu de blanc assis à Ten- « trée du sépulcre? Apôtres, accourez! Heureux ceux qui croiront € sans avoir vu ! »

Le peuple répéta en chœur cet hymne des bénédictions et des louanges.

Mais rien n'égale la félicité des catéchumènes qui dans ce jour solennel passent au rang des élus. Tous, vêtus de blanc cl courou-

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nés de fleurs reçoivent sur le front l'eau pure qui les rend à l'innocence des premiers jours du monde. Cymodocée contemplait avec envie la fél ici lé de ces nouveaux chrétiens; mais la fille d'Homère n'était point encore assez instruite des vérités de la foi. Cependant elle touchait à l'heureux moment de son baptême, elle ne devait plus acheter que par une dernière épreuve le bonheur de partager la religion de son époux.

Tandis que, sous la protection d'Hélène, elle se croit à l'abri de tous les dangers, déjà s'avance vers Jérusalem le centurion qui poursuit la colombe fugitive. L'aruspice qui devait consulter la sibylle de Cumes sur le sort des chrétiens avait quitté Rome ; il était accompagné d'un satellite d'Hiéroclès, chargé secrètement au nom de Galérius de se rendre l'oracle favorable : aussitôt que la prêtresse aurait prononcé l'arrêt fatal, le ministre du proconsul avait ordre de s'embarquer pour la Syrie, de saisir Cymodocée dans la ville sainte, de réclamer cette nouvelle Virginie au tribunal d'un nouvel Appius, comme une esclave chrétienne échappée à son maître.

Le prince des ténèbres, poursuivant ses desseins, avait volé de Rome à Cumes, afin d'inspirer à la sibylle l'oracle trompeur qui devait perdre les fidèles. Il découvre avec complaisance le lac Averne, environné d'une sombre forêt. C'est par une ouverture voisine de ces lieux que souvent les démons s'élancent du sein des ombres : du fond de ce soupirail empesté, ils se plaisent à répandre chez les peuples mille fables obscures touchant les vastes demeures de la nuit et du silence. Mais ces anges criminels trahissent malgré eux le secret de leurs douleurs : car ils placent sur le chemin de leur empire les Remords couchés sur un lit de for ; la Discorde aux crins de couleuvres, rattachés par des bandelettes sanglantes; les vains Songes suspendus aux branches d'un orme antique; le Travail, les Chagrins, l'Épouvante, la Mort et les Joies coupables du cœur.

L'Éternel, qui voit Satan s'avancer vers l'antre de la sibylle.

s'oppose à rentier accomplissement des projets de Tenfer. Si Dieu, dans la profondeur de ses conseils, souffre que son Église soit persécutée, il ne permet pas que les démons puissent s'en attribuer la coupable gloire; même en châtiant les chrétiens il songe à humilier les esprits rebelles. Il veut que les faux oracles se taisent, et que les idoles, s'avouant vaincues, reconnaissent enfin le triomphe de la croix.

Un ange chargé des ordres du Très-Haut descend aussitôt sur la colline oîi Dédale, après avoir franchi les cieux, consacra, dit la Fable, ses ailes au génie de la lumière. Le messager céleste pénètre dans le temple de la sibylle. L'aruspice envoyé par Dioclétien offrait dans ce moment même un sacrifice. Quatre taureaux tombent égorgés en l'honneur d'Hécate; on immole une brebis noire à la Nuit, mère des Euménides; le feu est allumé sur les autels de Pluton; les victimes entières sont précipitées dans la flamme, et des flots d'huile inondent leurs entrailles brûlantes. On invoque le Chaos, le Styx, le Phlégéton, les Parques, les Furies, divinités infernales : on leur dévoue la tête des chrétiens. A peine l'odieux sacrifice est consommé, que la sibylle, hors d'elle-même, s'écrie :

« Il est temps de consulter l'oracle ! Le dieu ! Voilà le dieu ! »

Tandis qu'elle parle à l'entrée du sanctuaire, Satan agite tout à coup la prêtresse des idoles. Les traits de la sibylle s'altèrent, son visage change de couleur, ses cheveux se hérissent, sa poitrine se soulève, sa taille s'agrandit, sa voix n'a plus rien d'une mortelle. Assise sur le trépied, elle lutte encore contre l'inspiration du prince des ténèbres.

a Puissant Apollon, s'écrie l'aruspice, dieu de Sminthe et de « Délos, vous que le destin a choisi pour dévoiler l'avenir aux mor- « tels, daignez m'apprendre quel sera le sort des chrétiens ! Le pieux « empereur doit-il faire disparaître de la terre les sacrilèges ennemis « des dieux ? »

A ces mots, la prêtresse se lève trois fois avec violence; trois fois une force surnaturelle la rasseoit sur le trépied : les cent portes du

sanctuaire s'ouvrent pour laisser passer les paroles prophétiques. 0 prodige! la sibylle reste muette. En vain, fatiguée par le démon, elle cherche à rompre le silence; elle ne rend que des sons confus et inarticulés. L'ange du Seigneur s'est dévoilé aux yeux de la prêtresse : la bouche entr'ouverte, les yeux égarés, les cheveux épars, elle le montre de la main aux spectateurs; ils ne voient point l'apparition céleste, mais ils sont saisis d'épouvante. Domptée par l'esprit de l'abîme, et faisant un dernier effort, la sibylle veut ordonner la proscription des chrétiens, et elle ne prononce que ces mots :

« Les justes qui sont sur la terre m'empêchent de parler. »

Satan, vaincu par cet oracle, s'envole plein de honte et de douleur, sans perdre toutefois l'espérance et sans abandonner ses projets. Ce qu'il n'a pu faire lui-même, il le fera par les passions des hommes. L'aruspice confie la réponse des dieux à un cavalier numide, plus léger que les vents : Dioclétien la reçoit; le conseil s'assemble,

0 Ces prétendus justes, s'écrie Hiéroclès, ce sont les chrétiens. L'oracle les désigne, par dérision, sous le nom qu'ils se donnent euxmêmes. Auguste, ce sont donc les chrétiens qui font taire la voix du ciel ! Tant ces monstres sont en horreur aux dieux et aux hommes !» ! Dioclétien, secrètement troublé par l'antique serpent, est frappé de l'explication d'Hiéroclès. 11 ne voit plus ce que l'oracle a de favorable aux fidèles. La superstition étouffe la sagesse : il craint de favoriser des hommes dévoués aux Furies. Cependant il hésite encore. Alors un bruit se répand dans le conseil que les chrétiens ont mis le feu au palais. Galérius, par l'avis d'Hiéroclès, avait préparé cet incendie, afin de triompher des incertitudes de l'empereur. Aussitôt César affectant un air consterné :

« Il est bien temps de délibérer quand des scélérats vont vous faire périr au milieu des flammes! »

A ces mots, tout le conseil, ou séduit ou trompé, demande la mort des impics; et rempercur, effrayé lui-même, ordonne députer l'édit de persécution.

IIVRE DIX-HUITIÈME.

SOMMAIRE

Joie de l'enfer. Galérius, conseillé par Hiéroclès, force Dioclétien k abdiquer. Préparation des chrétiens au martyre. Constantin, aidé par Eudore, échappe de Rome et fuit vers Constance. Eudore est jeté dans les cachots. Hiéroclès, premier ministre de Galérius. Persécution générale. Le démon de la tyrannie porte à Jérusalem la nouvelle de la persécution. Le centurion envoyé par Hiéroclès met le feu aux lieux saints. Dorothée sauve Gymodocée. Rencontre de Jérdme dans la grotte de Bethléem.

Depuis le jour où Satan vit la première femme porter à sa bouche le fruit de mort, il n'avait pas ressenti une telle joie. « Enfer, s*é- « criait-ii, ouvrez vos abîmes pour recevoir les âmes que le Christ « vous avait arrachées! Le Christ est vaincu, son empire est dé- « truit, l'homme m'appartient sans retour. »

Ainsi parlait le prince des ténèbres : sa voix pénètre dans le gouffre des douleurs. Les réprouvés crurent entendre de nouveau la sentence fatale, et poussèrent des cris affreux au milieu des flammes. Tout ce qui restait de démons au fond de la nuit éternelle accourut sur la terre. L'air fut obscurci de cet essaim d'esprits immondes. Le chérubin qui dirige le cours du soleil recula d'horreur, et couvrit son front d'un nuage sanglant; des voix lamentables sortirent du sein des forêts ; sur les autels des faux dieux, les idoles laissrrent échapper un effroyable sourire; les méchants de toutes les parties du globe sentirent au m«Mne moment un nouvel attrait vers le mal, et enfantèrent des projets de révolution.

Hiéroclès surtout est emporté par une ardeur irrésistible, il veut mettre la dernière main à son œuvre. Tandis que Dioclétien règne encore, l'apostat ne peut jouir d'une autorité absolue. Le sophiste saisit donc le moment favorable; et s'adressant à Galérius, dont il connaît les passions :

« Prince, voulez-vous régner, vous n'avez pas un instant à perdre. Auguste vient de se priver de l'appui des chrétiens. En exterminant ces factieux, vous serez à couvert de la haine qu'entraîne quelquefois une mesure sévère, puisque l'édit est donné sous le nom de l'empereur. Dioclétien est effrayé de la résolution qu'il a prise : profitez de ce moment de crainte; représentez au vieillard qu'il est temps pour lui de goûter le repos, et de laisser à un héros plus jeune le soin d'exécuter des ordres d'où dépend le salut de l'empire. Vous nommerez des Césars de votre choix; vous ferez régner la sagesse : le présent vous devra son bonheur, et les siècles futurs retentiront de vos vertus. »

Galérius approuva le zèle d'Hiéroclès; il appela le lâche conseiller son digne ami, son fidèle ministre. Tous les favoris de César applaudirent, méraePublius, qui, rival de la faveur de l'apostat, ne cherchait que le moyen de le perdre; mais, en habile courtisan, il se garda bien de s'opposer à un crime qui flattait l'ambition de Galérius. Préfet de Rome, il se chargea de gagner les prétoriens et les légions campées au Champ de Mars.

Galérius se rend au palais des Thermes. Dioclétien était enfermé seul dans le lieu le plus reculé de sa vaste demeure. A l'instant où l'omperour avait prononcé l'arrêt des chrétiens. Dieu avait prononcé l'arrêt de l'empereur : le règne avait fini avec la juslicc. Uongé de remords et d'inquiétudes, Auguste se sentait abandonné du ciel, et des pensées améres occupaient son àme : tout à coup on annonce Galérius. Dioclétien le salue du nom de César.

« Toujours César! s'écrie le prince avec violence. Ne serai-je jamais que César ? »

£q même temps il ferme les portes, et s'adressant à l'empereur :

« Auguste, on vient d'afficher votre édit dans Rome, et les chrétiens ont eu l'insolence de le déchirer. Je prévois que cette race impie causera bien des maux à votre vieillesse; souffrez que je punisse vos ennemis, et déchargez- vous sur moi du fardeau de l'empire : votre âge, vos longs travaux, votre santé chancelante, tout vous fait une loi de chercher le repos. »

Dioclétien, sans paraître surpris, répliqua :

« C'est vous qui plongez ma vieillesse dans ces malheurs ; sans vous j'aurais laissé après moi l'empire tranquille. Irai-je, après vingt années de gloire, languir dans l'obscurité? »

« — Eh bien ! dit Galérius en fureur, si vous ne voulez pas renoncer à l'empire, c'est à moi de me consulter. Depuis quinze ans je combats les Barbares sur des frontières sauvages, tandis que les autres Césars régnent en paix sur des provinces fertiles; je suis las du dernier rang. »

« — Songez-vous, répondit le vieillard, que vous êtes dans mon palais? Gardien de troupeaux ! tout faible que je suis, je puis encore vous faire rentrer dans votre néant; mais j'ai trop d'expérience pour être étonné de l'ingratitude, et je suis trop las de gouverner les hommes pour vous disputer ce triste honneur. Infortuné Galérius, savez-vous ce que vous demandez? Depuis vingt ans que je tiens les rênes de l'empire, un sommeil paisible n'a point encore fermé mes yeux ; je n'ai vu autour de moi que bassesses, intrigues, mensonges, trahisons ; je n'emporterai du trône que le vide des grandeurs, et un profond mépris pour la race humaine. »

a " — Je saurai bien, dit Galérius, me mettre à couvert de l'intrigue, de la bassesse, du mensonge et de la trahison : je rétablirai les Frumentaires, que vous avez si imprudemment supprimés ; je donnerai des fêtes à la foule ; et , maître du monde, je laisserai , par des choses éclatantes, une longue opinion de ma grandeur. »

« — Ainsi, repartit Dioclétien avec mépris, vous ferez bien rire le peuple romain. »

« — Eh bien ! dit le farouche César, si le peuple romain ne veut

pas rire, je le ferai pleurer ! Il faudra ou servir ma gloire, ou mourir. J'inspirerai la terreur pour me sauver du mépris. »

« — Le moyen n'est pas aussi sûr que vous le pensez, répliqua Dioclétien. Si l'humanité ne vous arrête pas, que votre propre sûreté vous touche : un règne violent ne saurait être long. Je ne prétends pas que vous soyez exposé à une chute soudaine; mais il y a dans les principes des choses un certain degré de mal que la nature ne peut passer. On voit bientôt , quelle qu'en soit la cause , disparaître les éléments de ce mal. De tous les mauvais princes, Tibère seul a paru longtemps au timon de l'État ; mais Tibère ne fut violent que dans les dernières années de sa vie. »

a — Tous ces discours sont inutiles, s'écria Galérius fatigué : je ne demande pas des leçons, mais l'empire. Vous dites que le pouvoir souverain n'a plus d'atiraits à vos yeux, laissez-le donc passer aux mains de votre gendre. »

« — Ce titre, repartit Dioclétien, ne peut vous servir auprès de moi. Avez-vous fait le bonheur de ma fille? Infidèle à son amour, persécuteur de la religion qu'elle aime, vous n'attendez peut-être que ma retraite pour exiler Valérie sur quelque rivage désert. Et voilà comme vous m'avez payé de mes bienfaits! Mais je serai vengé : je vous laisse ce pouvoir que vous voulez m'arracher au bord de ma tombe. Je ne cède point à vos menaces, mais j'obéis i une voix du ciel , qui me dit que le temps des grandeurs est passé. Je vous le donne ce lambeau de pourpre qui n'est plus pour moi qu'un linceul funèbre : avec lui je vous fais le présent de tous les soucis du trône. Gouvernez un monde qui se dissout , où mille principes de mort germent de tous les côtés; guérissez des mœurs corrompues; accordez des religions qui se combattent; faites disparaître un esprit de sophisme qui ronge jusqu'aux entrailles de la société ; repoussez dans leurs forêts des Barbares qui tôt ou tard dévoreront l'empire romain. Je pars : je vous verrai, de mon jardm de Salone, devenir l'exécration de riiiiivers. Vous-même, lils ingrat , vous ne mourrez point sans être la viclime de l'ingratitude de

VOS fils. Régnez donc; hâtoz la fin de cet État dont f ai retardé la chute de quelques instants. Vous êles de la race de ces princes qui paraissent sur la terre à l'époque des grandes révolutions, lorsque les familles et les royaumes se perdent par la volonté des dieux. »

Ainsi le sort de l'empire se décidait dans le palais de Dioclétien : les chrétiens délibéraient entre eux sur les tribulations de l'Église. Eudore était i'àme de tous leurs conseils. L'édit, publié au son des trompettes, ordonnait de brûler les livres saints et d'abattre les églises ; il déclarait les chrétiens infâmes ; il les privait des droits de citoyens; il défendait aux magistrats de recevoir leurs plaintes pour cause de mauvais traitements, de vol, de rapt et d'adultère^ il autorisait toute sorte de personnes à les dénoncer, soumettait aux tortures, et condamnait à la mort quiconque refusait de sacrifier aux dieux.

Cet édit sanguinaire, dicté par Hiéroclès, laissait un libre cours aux crimes du disciple des sages, et menaçait les fidèles d'une entière destruction. Chacun, selon son caractère , se préparait à fuir ou à combattre.

Ceux qui craignaient de succomber dans les tourments s'exilaient chez les Barbares; plusieurs se retiraient dans les bois et les lieux déserts; on voyait les fidèles s'embrasser dans les rues, et se dire un tendre adieu en se félicitant de souffrir pour Jésus-Christ. De vénérables confesseurs, échappés aux persécutions précédentes, se mêlaient à la foule pour encourager la faiblesse ou modérer l'ardeur du zèle. Les femmes, les enfants et les jeunes hommes entouraient les vieillards qui rappelaient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent, de l'Église romaine, exposé sur des charbons ardents; Vincent de Saragosse, s'enlretenant dans la prison avec les anges; Eulalie deMérida, Pélagie d'Antioche, dont la mère et les sœurs se noyèrent en se tenant embrassées ; Félicité et Perpétue, combattant dans l'amphithéâtre de Carlhage; Théodore et les sept vierges d'Ancyre ; les deux jeunes époux ensevelis dans des tombes différentes, et qui se trouvèrent réunis dans le même

cercueil. Ainsi parlaient les vieillard^; et les évèques cachaient les livres saints, et les prêtres renfermaient le viatique dans des boîtes à double fond : on rouvrait les catacombes les plus solitaires et les plus ignorées, afin de remplacer les églises dont on allait être privé; on nommait les diacres qui devaient se déguiser pour porter des secours aux martyrs au fond des mines, dans les prisons et sur le chevalet; on apprêtait le lin et le baume comme à la veille d'un grand combat; on payait ses dettes; on se réconciliait avec ses ennemis. Toutes ces choses se faisaient sans bruit, sans ostentation, sans tumulte ; l'Église se préparait à souffrir avec simplicité : comme la fille de Jephté , elle ne demandait à son père qu'un moment pour pleurer son sacrifice sur la montagne.

Les soldats chrétiens répandus dans les légions viennent avertir Eudore qu'un nouveau complot est près d'éclater, que l'on fait au nom de Galérius des largesses à l'armée, que les troupes doivent s'assembler le lendemain au Champ de Mars, et que l'on parle de l'abdication de l'empereur.

Le fils de Lasthénés se fait mieux instruire : ensuite il vole à Tibur, demeure accoutumée de Conslantin. Ce prince habitait, loin des pièges de la cour, une petite retraite au-dessus de la cascade de l'Anio, tout auprès des temples de Vesta et de la Sibylle. Les maisons d'Horace et de Properce se montraient abandonnées sur les bords du fleuve, parmi des bois d'oliviers devenus sauvages. Le riant Tibur, qui tant de fois inspira la muse latine, n'offrait plus que des monuments de plaisirs détruits, et des tombeaux de tous les siècles. En vain l'on cherchait sur les coteaux de Lucrétille le souvenir du poète voluptueux qui renfermait dans un espace éiroit ses longues espérances, et consacrait du vin et des fleurs au génie qui nous rappelle la brièveté de nos jours.

Tout à coup, au milieu de la nuit, on annonce à Constantin l'arrivée d'Eudore; le prince se lève, prend son ami par la main et 1' conduit sur une terrasse qui , circulint au pied du temple de Ves;.; , dominait la chute de l'Aiiio. Le ciel était couvert de nuages, Tobs-

curité profonde; le vent gémissait dans les colonnes du temple, une voix trlsle s'élevuit dans l'air; on croyait entendre par intervalle le mugissement de l'antre de la sibylle, ou ces paroles funèbres que les chrétiens psalmodient pour les morts.

o Fils de César, dit Eudore, non-seulement on va massacrer les chréliens, mais Diock'tien remet le sceptre à Galérius. C'est demain, au Champ de Mars, en présence des légions, que se passera cette grande scène. Vous ne serez point appelé au partage de la puissance; vos crimes sont votre gloire, celle de votre père, et votre penchant pour une religion divine. Daïa, ce paire, fils delà sœur de Galérius, et Sévéïe le soldat, tels sont les Césars que l'on réserve au peuple romain. Dioclétien désirait vous nommer, mais vous avez été rejeté avec menace. Prince, cher espoir de l'Église et du monde, il faut céder à l'orage. Galérius vous craint et il en veut à vos jours. Demain, aussitôt que votre sort sera connu, vous fuirez vers votre père, tout sera préparé pour votre départ. Vous aurez soin,, à chaque mansion, de faire mutiler les chevaux derrière vous, afin qu'on ne puisse vous poursuivre. Vous attendrez auprès de Constance le moment de sauver les chrétiens et l'empire ; et, quand û en sera temps, ces Gaulois, qui ont déjà vu de près le Capilole, vous en ouvriront le chemin. »

Constantin reste un moment en silence : mille pensées violentes s'élèvent dans son cœur. Indigné des outrages qu'on lui prépare, animé de l'espoir de venger le sang des justes, peut-ètr(! touché de l'éclat d'un trône, qui tcnile toujours les grandes âmes, il ne se peut résoudre à la fuite; son respect, sa reconnaissance pour Dio.lctien, arrêtaient seuls son ardeur; la nouvelle de l'abdication de ce prince a brisé tous les liens qui retenaient le flls de Constance : il veut aller soulever les légions au Champ de Mars ; il ne respire que la vengeance et les combats : tel, dans les déserts de TArabie, on voit un coursier attaché au milieu d'un sablt' brûlant ; pour .ronver un peu d'ombre contre les ardeurs du soleil, il baisse et cache sa télé entre ses jambes rapides ; ocs crins desccndeut épars ; il laisse

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tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître : mais ses pieds sont-ils dégagés des entraves, il frémit, il dévore la tere ; la trompette sonne, il dit : « Allons ! »

Eudore calme les transports guerriers de Constantin.

« Les légions sont vendues, lui dit-il, tous vos pas sont surveillés, et vous tenteriez une entreprise qui précipiterait l'empire dans des maux incalculables. Fils de Constance, vous régnerez un jour sur le monde, et les hommes vous devront leur bonheur. Mais Dieu relient encore entre ses mains votre couronne, et il veut éprouver son Église. »

« — Eh bien ! dit le jeune prince avec une touchante vivacité, vous m'accompagnerez dans les Gaules, et nous, marcherons ensemble à Rome, à la tête de ces soldats tant de fois témoins de votre valeur. »

« — Prince, répond Eudore d'une voix émue, nos obligations ne sont pas les mêmes : vous vous devez à la terre pour le ciel ; je me dois au ciel pour la terre. Votre devoir est de partir, le mien de rester. La jalousie que j'ai inspirée à Hiéroclés a sans doute précipité le sort des chrétiens: ma fortune, mes conseils, ma vie, leur appartiennent; je ne puis quitter un champ de bataille où j'ai appelé l'ennemi ; mon épouse et son père réclament aussi ma présence en Orient. Enfin, s'il faut des exemples de fermeté à mes frères, Dieu m'accordera peut-être les vertus qui me manquent. »

Dans ce moment une flamme surnaturelle vient éclairer au bord de l'Anio les tombes de Symphorose et de ses sept enfants martyrs.

« Voyez, s'écrie Eudore en montrant à Constantin le monument sacré, voyez quelle force Dieu peut inspirer, quand il lui plaît, à des femmes et à des enfants ! Combien ces cendres me paraissent plus illustres que la dépouille des Romains fameux qui reposent ici ! Prince, ne me ravissez point la gloire d'une semblable destinée; permettez-moi seulement devons jurer par le tombeau de ces saints une fidélité qui n'aura de terme que mes jours. »

A ces mots, le fils de Lasthénès voulut s'incliner avec respect sur

LES I«ARTYRS. ' 59^

la main qui devait porter le sceptre du monde; mais Constantin se jette au cou d'Eu dore, et presse longtemps dans ses bras un ami • si noble et si magnanime.

Le prince demande son char : il y monte avec Eudore •, ils roulent, à travers les ombres, le long des portiques déserts du temple d'Hercule. L'Anio retentissait dans les débris du palais de Mécènes. Le descendant de Philopœmen et l'héritier de César réfléchissaient en silence sur le destin des hommes et des empires. Là s'étendait celte forêt d'AIbunée où les rois du Latium consultaient des dieux champêtres ; là vivaient les peuples agrestes du mont Sorate et des vallons d'Utique; là fut le berceau de ces Sabines qui, courant échevelées entre les armées de Tatius et de Romulus, disaient aux uns : « Vous êtes nos fils et nos époux ; et aux autres : « Vous êtes nos frères et nos pères. » Le chantre de Lalagée et le ministre d'Auguste les remplacèrent sur ces bords que devait venir fouler à son tour la reine descendue du trône de Palmyre. Le char passe rapidement la villa de Brutus, les jardins d'Adrien, et s'arrête à la tombe de la famille Plotia. Eudore se sépara de Constantin au pied de cette tour funèbre, et rentra dans Rome par un sentier désert, afin de préparer la fuite du prince. Constantin, dévorant mal ses soucis, et cachant à peine sa colère, prit le chemin du palais des Thermes.

L'attaque de Galérius avait été si brusque, et la résolution de Dioclctien si prompte, que le fils de Constance, occupé tout entier du sort des chrétiens, s'était laissé surprendre par son ennemi. Il savait bien que depuis longtemps César cherchait à forcer Auguste à quitter l'empire; mais, ou trompé ou trahi, il avait cru cette catastrophe encore assez éloignée. Il voulut pénétrer chez Dioclétien ; déjà tout était changé avec la fortune. Un officier de Galérius refusa l'entrée du palais au jeune prince, en lui disant d'une voix menaçante :

« L'empereur vous ordonne de vous rendre au camp des légions. » • . -

A l'extrémité du Champ de Mars, au pied du tombeau d'Octave, s'élevait un tribunal de gazon surmonté d'une colonne qui portait une statue de Jupiter. Celait à ce tribunal que Dioclétien devait paraître au lever de l'aurore, pour abdiquer la pourpre au milieu des soldats sous les armes. Depuis le jour où Sylla se dépouilla de la dictature, jamais plus grand spectacle n'avait frappé les regards des Romains. La curiosité, la crainte, l'espoir, avaient conduit au Champ de Mars une foule immense. Toutes les passions, émues à l'approche du règne nouveau, attendaient l'issue de cette scène extraordinaire. Quels sont les Augustes? Quels seront les Césars? Les courtisans dressaient au hasard des autels aux dieux inconnus; ils auraient craint de blesser, même en pensée, le pouvoir qui n'existait pas encore. Ils adoraient le néant d'où la servitude allait sortir; ils s'épuisaient à deviner quelle serait la passion du prince à venir, afin de se pourvoir promplement do la bassesse qui serait le plus en faveur sous ce règne. Tandis que les méchants pensaient à montrer leurs vices, les bons songeaient à cacher leurs vertus. Le peuple seul, avec une indifférence stupido, venait voir des soldats étrangers lui nommer des maîtres, aux mêmes lieux où ce peuple libre donnait jadis son suffrage pour l'élection de ses magistrats.

Dioclétien parut bientôt au tribunal. Les légions firent silence, et l'empereur prenant la parole :

A Soldats, mon âge m'oblige de remettre !e pouvoir souverain à Galérius, et de créer de nouveaux Césars. »

A ces mots, tous les yeux se tournent vers Constantin, qui venait d'arriver. Mais tout à coup Dioclétien proclame Césars Daia et Sévère. On demeure interdit; on se demande quel est ce Daia, et si Constantin a changé de nom. Alors Galérius, repoussant delà main le fils de Constance, saisit Daia par le bras, et le présenta aux légions. L'empereur se dépouille de son manteau de pourpre, et le jette sur les épaules du jeune pâtre. Il donne en même temps à Galérius son poignard, symbole de la puissance absolue sur la vie des •citoyens.

Dioclétien, redevenu Dioclès, descend de son tribunal, monte sur son char, traverse Rome sans proférer un mot, sans regarder son palais, sans tourner la tète, et, prenant le chemin de Salone sa patrie, il laisse l'univers entre l'admiration du règne qui finit et la terreur du règne qui commence.

Tandis que les soldats saluaient le nouvel Auguste et le nouveau César, Eudorese glisse dans la foule, el parvient jusqu'à Constantin. Ce prince flottait encore indécis entre l'étonnement, l'indignation et la douleur.

a Fils de Constance, lui dit Eudore à voix basse, que faites- vous? Vous connaissez votre sort; le tribun des prétoriens a déjà l'ordre de vous arrêter : suivez-moi, ou vous êtes perdu. »

Il entraîne l'héritier de l'empire; ils arrivent hors des portes de Rome, en un lieu désert, où Constantin bâtit depuis la basilique de Sainte-Croix.

Là, quelques serviteurs attendaient le prince fugitif; il veut encore, en fondant en larmes, engager Eudore à se sauver avec lui; mais le martyr en espérance demeure inflexible, et supplie le fils d'Hélène de s'éloigner. Déjà l'on entendait le bruit des soldats qui cherchaient Constantin. Eudore adresse cette prière à l'Éternel :

« Grand Dieu, si lu réserves ce prince pour régner sur ton « peuple, force ce nouveau David à se cachfr devant Saiil, et daigne « lui montrer le chemin du désert de Zéila! »

Aussitôt le tonnerre gronde sous un ciel serein, la foudre frappe les remparts de Rome, un ange trace une voie lumineuse dans l'oocident.

Constantin obéit aux ordres du ciel : il embrasse son ami , et s'élance sur son coursier. Il fuit; Eudore lui crie :

« Souvenez-vous de moi quand je ne serai plus ! Prince, servez de protecteur et de père à Cymodocée ! »

Vœux inutiles! Constantin disparaît. Eudore, abandonné, sans protecteur, reste seul charj^é d'> la colère de IVmperour, de In haine d'un rival, devenu premier ministre, de la destinée des fidélus, et,

pour ainsi dire, de tout le poids de la persécution. Dès le soirmêm»^, dénoncé comme chrélien par un esclave d'Hiéroclès, il est plongé dans les cachots.

Satan, Astarlé, l'esprit de la fausse sagesse, poussent tous trois un cri de triomphe dans les airs, et livrent le monde au démon de l'homicide.

Lorsque cet ange furieux , quittant le séjour des douleurs , centriste la terre par sa présence, il fait sa résidence ordinaire non loin de Carlhage, dans les ruines d'un temple où l'on brûlait jadis en son honneur des victimes humaines. Des hydres aux regards funestes, des dragons semblables à celui que combattit l'armée entière de Galon, des monstres inconnus, tels que l'Afrique en engendre chaque année, les fléaux de l'Egypte, les vents empoisonnés , les maladies, les guerres civiles, les lois injustes qui dépeuplent la terre, la tyrannie qui la ravage, rampent aux pieds du démon de l'homicide. Use réveille au cri de Satan ; il s'envole au milieu des débris, en laissant après lui un long tourbillon de poussière, il franchit la mer; il arrive en Italie. Enveloppé dans un nuage ardent, il s'arrête au-dessus de Rome. D'une main il élève une torche, et de l'autre un glaive : tel autrefois il donna le signal du carnage, lorsque le premier Hérode fit massacrer les enfants d'Israël.

Ah! si la muse sainte soutenait mon génie, si elle m'accordait un moment le chant du cygne ou la langue dorée du poète, qu'il me serait aisé de redire dans un touchant langage les malheurs de la persécution ! Je me souviendrais de ma patrie : en peignant les maux des Romains, je peindrais les maux des Français. Salut, épouse de Jésus-Christ, Église affligée, mais triomphante! Et nous aussi, nous vous avons vue sur l'échafaud et dans les catacombes. Mais c'est en vain qu'on vous tourmente, les portes de l'enfer ne prévaudront point contre vous; dans vos plus grandes douleurs, vous apercevez toujours sur la montagne les pieds de celui qui vient vous annoncer la paix; vous n'avez pas besoin de la lumière du soleil, parce que c'est la lumière de Dieu qui vous éclaire : c'est

pourquoi vous brillez dans les cachots. La beauté du Basan et du Carmel s'efface, les fleurs du Liban se flétrissent; vous seule restez toujours belle !

La persécution s'étend dans un moment des bords du Tibre aux extrémités de l'empire. De toutes parts on entend les églises s'écrouler sous les mains des soldats; les magistrats, dispersés dans les temples et dans les tribunaux, forcent la multitude à sacrifier; quiconque refuse d'adorer les dieux est jugé et livré aux bourreaux; les prisons regorgent de victimes; les chemins sont couverts de troupeaux d'hommes mutilés, qu'on envoie mourir au fond des mines ou dans les travaux publics. Les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces, déchirent les tendres enfants avec leurs mères ; ici l'on suspend par le pied des femmes nues à des poteaux, et on les laisse expirer dans ce supplice honteux et cruel ; là on attache les membres du martyr à deux arbres rapprochés de force : les arbres, en se redressant emportent les lambeaux de la victime. Chaque province a son supplice particulier; le feu lent en Mésopotamie, la roue dans le Pont, la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce. Souvent au milieu des tourments, on apaise la soif du confesseur, et on lui jette de l'eau au visage, dans la crainte que l'ardeur de la fièvre ne hâte sa mort. Quelquefois, fatigué de brûler séparément les fidèles, on les précipite en foule dans le bûcher; leurs os sont réduits en poudre, el jetés au vent avec leurs cendres.

Galérius trouvait ses délices dans ces tourments; il fait venir à grands frais des ours d'une taille prodigieuse, et aussi féroces que lui. Ces bêles ont chacune un nom terrible. Pendant ses repas, le successeur du sage Dioclétien leur fait jeter des hommes à dévorer. Le gouvernement de ce monstre avare et débauché, en répandant le trouble dans les provinces, augmente encore l'activité de la persécution. Les villes sont soumises à des juges militaires, sans connaissances et sans lettres, qui ne savent que donner la mort. Des commissaires font les recherches les plus rigoureuses sur les biens

et les propriétés des sujets; on mesure les terres; on compte les vignes et les arbres, on tient registre des troupeaux. Tous les citoyens de l'empire sont obligés de s'inscrire dans le livre du cens, devenu un livre de proscription. De crainte qu'on ne dérobe quelque partie de sa fortune à l'avidité de l'empereur, on force, par la violence des supplices, les enfants à déposer contre leurs pères, les esclaves contre leurs maîtres, les femmes contre leurs maris. Souvent les bourreaux contraignent des malheureux à s'accuser euxmêmes et à s'attribuer des richesses qu'ils n'ont pas. Ni la caducité, ni la maladie, ne sont une excuse pour se dispenser de se rendre aux ordres de l'exacteur; on fait comparaître la douleur même et l'infirmité; afin d'envelopper tout le monde dans des lois tyranniques, on ajoute des années à l'enfance, on en retranche à la vieillesse : la mort d'un homme n'ôte rien au trésor de Galérius, et l'empereur partage la proie avec le tombeau : cet homme, rayé du nombre des humains, n'est point effacé du rôle du cens, et il continue de payer pour avoir eu le malheur de vivre. Les pauvres, de qui l'on ne pouvait rien exiger, semblaient seuls à l'abri des violences par leur propre misère ; mais ils ne sont point à l'abri de la pitié dérisoire du tyran : Galérius les fait entasser dans des barques, et jeter ensuite au fond de la mer, afin de les guérir de leurs maux.

Il ne manquait aux chrétiens qu'un genre d'outrages, et Hiéroclès ne voulut pas le leur épargner. Au milieu des prêtres égorgés sur le corps de Jésus-Christ percé de coups, le disciple des sages publia généreusement deux livres de blasphèmes contre le Dieu qu'il avait adoré, et qui fut le Dieu de sa mère : tant l'orgueil de l'impie est à la fois lâche et féroce! Infatigable dans sa haine et dans son amour, l'apostat attendait avec impatience le moment où la fille d'Homère viendrait orner son triomphe. Il suspendait exprès le supplice de son rival, afin que l'espoir de sauver la vie de ce rival aimé fût une tentation pour la vierge de Messénie.

« J'emploierai, disait-il en lui-même avec un mélange de honte,

de désespoir et de joie, j'emploierai ce dernier moyen de vaincre la résistance d'une insolente beauté ; je la verrai tomber dans mes bras pour racheter les jours d'Eudore; comblant ensuite ma double vengeance, je lui montrerai mon rival entre les mains des bourreaux, et ce chrétien apprendra en mourant que son épouse est déshonorée. »■

Enivré de son pouvoir, Hiéroclès ne peut gouverner ses passions. Cet impie qui reniait l'Éternel, par une contradiction déplorable, croyait au génie du mal et à tous les secrets de la magie.

Il y avait à Rome un Hébreu, déserteur de la foi de ses pères ; il vivait parmi les sépulcres, et la voix du peuple l'accusait d'entretenir un commerce secret avec l'enfer. Cet homme faisait sa demeure accoutumée dans les souterrains du palais en ruine de Néron. Hiéroclès charge un de ses confidents d'aller trouver au milieu de la. nuit l'infâme Israélite. L'esclave, instruit de ce qifil doit demander, part," et à travers des décombres descend au fond du souterrain. II aperçoit un vieillard couvert de lambeaux, réchauffant ses mains à un feu d'ossements humains.

« Vieillard , dit l'esclave tremblant d'épouvante, peux-tu transporter dans un moment de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée au pouvoir d'Hiéroclès? Reçois cet or, et parle sans crainte. »

L'éclat de l'or et le nom de Jérusnlom arrachent un sourire affreux à l'Israélite.

« Mon fils, dit-il, jp connais ton maître : il n'y a rien que je ne tente pour le satisfaire; je vais interroger l'abîme. »

Il dit, et creuse la terre; il découvre l'urne sanglante qui renfermait les restes de Néron; dos plaintes s'échappaient de cette urne. Le magicien répand sur un aulel de f( r les cendres du premier persécuteur des chrétiens. Trois fois il se tourne vers l'Orient, trois fois il frappe dans ses mains, trois fois il ouvre la Bible profanée; il prononce des mots mystérieux, et du s.in des ombres il évoque le démon des tyrans. Dieu pei-met à l*iMifer de répondre ; le feu qui brûlait la dépouille des morts s'éleint ; la ferre iremble; la frayeur

pénétre jusqu'aux os de l'esclave; le poil de sa chair se hérisse ; un esprit se présente devant lui; il voit quelqu'un dont il ne connaît pas le visage; il entend une voix faible comme un petit souffle.

« Pourquoi, dit l'Hébreu, as- tu tardé si longtemps à venir? Dismoi, peux-tu transporter de Jérusalem à Rome une chrétienne échappée à son maître ? »

« — Je ne le puis, répondit l'esprit de ténèbres : Marie défend « cette chrétienne contre ma puissance ; mais, si tu le veux, je por- « terai dans un instant en Syrie i'édit de la persécution et las or- « dres d'Hiéroclés. »

L'esclave accepte la proposition de l'enfer, et se hâte d'aller rendre compte de son message à l'impatient Hiéroclès. Transformé en messager rapide, l'esprit de ténèbres descend à Jérusalem chez le centurion qui devait réclamer Cymodocée. Il le presse, au nom du ministre de Galériu8, de remplir promptement sa mission, et il remet I'édit fatal au gouverneur de la cité de David : aussitô't les portes des saints lieux sont fermées, et les soldats dispersent les fidèles. En vain l'épouse de Constance veut protéger les chrétiens ; Constantin fugitif, Galérius triomphant, changent en un moment la fortune d'Hélène : pour les souverains, la prospérité est mère de l'obéissance; le malheur des rois délie les sujets du serment de fidélité.

C'était l'heure où le sommeil fermait les yeux des mortels ; l'oiseau reposait dans son nid, et le troupeau dans la vallée; les travaux étaient suspendus: à peine la mère de famille tournait encore ses fuseaux près des feux assoupis de son humble foyer : Cymodocée, après avoir longtemps prié pour son époux et pour son père, s'était endormie. Démodocus lui apparaît au milieu d'un songe. Sa barbe était négligée; de larges pleurs tombaient de ses yeux ; il agitait lentement son sceptre augurai, et de profonds soupirs échappaient de sa poitrine. Cymodocée croyait lui adresser ces paroles :

« 0 mon père, comment as-lU si longtemps abandonné ta fille! Où est Eudore? Vient-il réclamer la foi jurée? Pourquoi ces pleurs

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qui baignent ton visage? Ne veux-tu pas presser ta Cymodocée snr ton cœur?»

Le fantôme:

« Fuis, ma fille, fuis! Les flammes t'environnent; Hiéroclès te poursuit. Les dieux que tu as abandonnés te livrent à sa puissance. Ton nouveau Dieu triomphera ; mais que de larmes il fera verser à ton père ! »

Le spectre s'évanouit, et emporte le flambeau que Cymodocée reçut à l'autel le jour de son union avec Eudore : Cymodocée se réveille. La lueur d'un incendie rougissait les murs de son appartement et les voiles de son lit. Elle se lève; elle aperçoit l'église du Saint-Sépulcre embrasée. Les flammes, parmi des tourbillons de fumée, montaient jusqu'au ciel, et réfléchissaient une lumière sanglante sur les ruines de Jérusalem et les montagnes de la Judée.

Depuis que la nouvelle de la persécution s'était répandue en Syrie, Cymodocée n'avait plus quitté la princesse Hélène ; renfermée dans un oratoire, avec les autres femmes chrétiennes, elle soupirail les malheurs de la nouvelle Sion. Le ministre d'Hiéroclès, désespéraût de rencontrer la jeune catéchumène, et n'osant, par un reste de respect, violer l'asile de l'épouse d'un César, avait mis le feu au Saint-Sépulcre. Le palais d'Hélène touchait à l'édilice sacré ; le centurion espérait forcer ainsi Cymodocée à sortir de son inviolable asile, et il l'attendait avec des soldats pour la saisir au milieu da tumulte.

Dorothée avait démêlé ces complots ; il s'ouvre un passage à travers les murs croulants et les poutres embrasées qui tombent de toutes parts, il pénètre dans le palais d'Hélène. Déjà les galeries étaient désertes, seulement quelques femmes éperdues étaient rassemblées dans une cour intérieure, autour d'un autel des rois de Juda. Il rencontre Cymodocée, qui cherchait vainement sa nourrice : elle ne devait plus la revoir. Eurymcduse, votre sort est resté inconnu !

« Fuyons, dit Dorothée à la tille de Démodocus, Hélène mémt

ne VOUS pourrait sauver; vos ennemis vous arraclieraient de ses bras; je connais une porte secrète, et un souterrain qui nous conduira hors des murs de Jérusalem : la Providence fera le reste. »

A l'extrémité du palais, du côté de la montagne de Sion, s'ouvrait une porte caches qui conduisait au Calvaire : c'était par là qu'Hélène se dérobait aux hommages des peuples lorsqu'elle allait prier au pied de la croix. Dorothée, suivi de Cymodocée : entr'ouvre doucement cette porte, il avance la tête et n'aperçoit rien au dehors. Il prend la main de Cymodocée : ils sortent du palais; tantôt ils se glissent lentement au travers des ruines; tantôt ils précipitent leurs pas dans des lienx moins embarrassés, quelquefois ils entendent marcher sur leurs traces, et ils se cachent parmi des débris ; quelquefois ils sont arrêtés par l'éclat des armes d'un soldat qui rôde au milieu des ténèbres. Le bruit de l'incendie et les clameurs confuses de la foule s'élèvent au loin derrière eux ; ils franchissent la vallée déserte qui sépare la colUne du Calvaire de la montagne de Sion.

Dans les flancs de cette montagne s'ouvrait une route inconnue : l'entrée en était fermée par des buissons d'aloës et des racines'd'oliviers sauvages; Dorothée écarte ces obstacles, et pénètre dans le souterrain : il frappe les ■veines d'un caillou, allume une branche de cyprès, et, à la clarté de cette torche, il s'enfonce sous des voûtes ténébreuses avec Cymodocée. David avait jadis pleuré son péché dans ces lieux : de toutes parts on voyait* sur les murs des vers écrits de la main du monarque pénitent, lorsqu'il versa ses larmes immortelles. Sa tombe occupait le milieu du souterrain, et portait encore gravées sur sa base une houlette, une harpe et une couronne. La terreur du présent, les souvenirs du passé, cette montagne dont le sommet vit le sacrifice d'Abraham, et dont les flancs gardent le cercueil du roi-prophète, tout agitait le cœur des deux chrétiens; ils sortent bientôt de ces détours, et se trouvent au milieu des montagnes, dans le chemin de Bethléem ; ils traversent les champs silencieux de Rama, où Rachel ne voulut point être consolée, et viennent se reposer au berceau du Messie.

Bethléem était entièrement désert : les chrétiens avaient été dispersés. Cymodocée et son guide entrent dans la Crèche : ils admirent cette grotte où le Roi des cieux voulut naître, où les anges, les bergers et les mages le vinrent adorer, où toute la terre doit un jour apporter ses hommages. Des offrandes, laissées dans ce lieu par les pasteurs de la Judée, nourrirent abondamment les deux infortunés. Cymodocée versait des larmes de tendresse. Les miracles du berceau de Jésus parlaient à son cœur.

a C'est donc là, disait-elle, que l'Enfant divin a souri à sa divine Mère! 0 Marie, protégez Cymodocée! Comme vous, elle est fugitive à Bethléem ! »

La fille de Démodocus remerciait ensuite le généreux Dorothée, qui s'exposait pour elle à tant de fatigues et de périls.

« Je suis un vieux chrétien, répondit l'homme éprouvé : les tribulations font ma joie. »

Dorothée se prosternait devant la Crèche.

« Père des miséricordes, disait-il, prenez pitié de nous, et souvenez-vous que votre Fils offrit en ces lieux ses premiers pleurs pour le salut des hommes ! »

Le soleil approche de la fin de son cours. Dorothée sort avec la fille de Démodocus, dans l'espoir de rencontrer quelque berger ; il aperçoit un homme qui descendak de la montagne d'Engaddi : une ceinture de joncs était nouée autour de ses reins ; sa barbe et ses cheveux croissaient en désordre; ses épaules étaient chargées d'une corbeille pleine de sable qu'il portait péniblement à l'entrée d'une grotte. Aussitôt qu'il découvre les voyageurs, il jette son fardeau, et fixant sur eux des regards indignés :

a Délices de Rome, s'écrie-t-il, venez-vous me troubler jusque dans le désert? Évanouissez-vous! Armé de la pénitence, je découvre vos pièces, et je me ris de vos efforts. »

Il dit, et, comme l'aigle marin qui plonge au fond des eaux, il s'élaneo dans la grotte, Dorothée reconnaît un chrétien; il s'avance, et parle à travers l'ouYcrlure du rocher :

70 LES ^îArxTvns.

« Nous sommes des cliréliens fugitifs : daignez nous donner rhospitalilé. »

« — Non, non, s'écrie le solitaire, cette femme est trop belle pour être une simple fille des hommes. »

« — Cette femme, reprit Dorothée, est une catéchumène, qui fait l'apprentissage des pleurs que Jésus-Christ demande à ses servantes. Elle est Grecque, elle se nomme Cymodocée ; elle est fianrf:ée à Eudore, défenseur des chrétiens, dont le nom sera peut-être parvenu jusqu'à vous; je suis Dorothée, premier officier de Dioclétien. »

Le solitaire s'élance hors de la grotte comme un athlète qui, le front ceint d'une couronne d'olivier, paraît tout à coup aux jeux d'Olympie.

« Entrez dans ma grotte, s'écrie-t-il, épouse de mon ami! »

Le soUtaire se nomme. Cymodocée reconnaît cet ami d'Eudore, qui s'entretenait avec lui au tombeau de Scipion. Dorothée, qui avait connu Jérôme à la cour, contemple avec ètonnement cet anachorète, exténué de veilles et d'austérités, jadis brillant disciple d'Épicure. Il le suit au fond de son antre : on n'y voyait que la Bible, une tête de mort, et quelques feuilles éparses de la tradition des livres saints. Bientôt tout est éclairci entre les deux chrétiens et la jeune pèlerine. Mille souvenirs les attendrissent, mille histoires touchantes font couler leurs pleurs : ainsi des ruisseaux, descendus de diverses montagnes, mêlent leurs eaux dans une même vallée.

« Mes erreurs, dit Jérôme, ont amené ma pénitence, et désormais je ne sortirai plus de Bethléem. Le berceau du Sauveur sera ma tombe. »

L'anachorète demande ensuite à Dorothée ce qu'il veut faire.

a J'irai, répond Dorothée, chercher quelques amis à Joppé... »

, — Quoi ! dit Jérôme en l'interrompant, vous êtes malheureux, et vous comptez sur des amis ! Un Moabile descend de ses rochers pour aller à Jéricho. C'était au prin-temps; l'air était frais et serein. Le Moabite n'était point altéré : il trouve des torrents pleins d'eau h chaque pas. Il revient chez lui dans la saison des orages, sous les

feux dévorants de l'été : la soif consume le Moabite; il cherche quelques gouttes de cette eau qu'il avait vue dans les montagnes : tous les torrents sont desséchés ! »

Jérôme demeure quelque temps en silence, ensuite il s'écrie :

« 0 grande desti ée ! Eudore, tu es donc le défenseur des chrétiens? 0 mon ami! que pourrai-je faire pour toi ! »

Tout à coup le solitaire se lève, frappé d'une lumière surnaturelle :

« Qu'est-ce que ces craintes? s'écrie-t-il. Femme, tu aimes, et tu fuis! Ton époux peut-être dans ce moment confesse la foi, et tu n'es pas là pour lui disputer la gloire du bûcher ! Crois-tu que , quand il sera monté au rang des martyrs, il te veuille recevoir sans couronne? Roi, il ne pourra prendre qu'une reine à ses côtés ! Fais ton devoir, marche à Rome, va réclamer ton époux, va cueillir la palme qui doit orner ta pompe nuptiale... Mais, que dis-je ! tu n'es pas encore des brebis choisies. »

Le solitaire s'interrompt de nouveau ; il hésite, et bientôt il s'écrie :

« Tu seras chrétienne; ma main versera sur ton front l'eau salutaire. Le Jourdain est près d'ici ; viens recevoir dans ses eaux la force qui te manque : tes jours sont exposés, il te faut mettre à l'abri de la mort. Oui , tu es assez instruite. La persécution est la doctrine : quiconque pleure pour Jésus-Christ n'a plus rien à savoir. »

Ainsi parle Jérôme avec l'autorité d'un docteur et d'un prêtre. La douce et timide Cymodocée répond :

« Seigneur, qu'il soit fait selon votre parole. Donnez-moi le baptême : je ne serai point une reine auprès de mon époux, je ne serai que sa servante. Si je regrette quelque chose dans la vie, ce sera de ne plus aller sur le mont Ithorae voir les troupeaux avec mon père ; de ne pouvoir nourrir l'auteur de mes jours dans sa vieillesse, comme il me nourrit d;ins mon enfance. » Cymodocée rougit, et pleura en parlant de la sorte. On reconnais-

sait dans son langage les accents confus de son ancienne religion « l de sa religion nouvelle : ainsi, dans le calme d'une nuit pure, deux harpes, suspendues aux souffles d'Éole, mêlent leurs plaintes fugitives; ainsi frémissent ensemble deux lyres dont l'une laisse échapper les tons graves du mode dorien, et l'autre les accords voluptueux de la molle lonie; ainsi , dans les savanes de la Floride, deux cigognes argentées, agitant de concert leurs ailes sonores, font entendre un doux bruit au haut du ciel ; assis au bord de la forêt, l'Indien prête l'oreille aux sons répandus dans les airs, et croit reconnaître dans cette harmonie la voix des âmes de ses pères.

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