‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 54 sur 165 · LIVRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME

SOMMAIRE

Cynoodocée, arrêtée par les satellites d'Hiéroclès, est conduite à Rome. Emeute populaire. Cyraodocée, délivrée des mains d'Hiéroclès, est renfermée dans les prisons comme chrétienne. Disgrâce d'Hiéroclès. Il reçoit l'ordre de partir pour Alexandrie. Lettre d'Eudore à Cymodocée.

L'aurore avait rappelé les mortels aux fatigues et aux douleurs ; ils reprenaient de toutes parts leurs travaux pénibles : le laboureur suivait la charrue en arrosant de ses sueurs le sillon que le bœuf avait tracé; la forge retentissait des coups du marteau qui tombait en cadence sur le fer étincelant; une rumeur confuse s'élevait des cités. Le ciel était serein et l'orient radieux. On n'envoya point audevant de Cymodocée une galère ornée de bandelettes; un char attelé de quatre chevaux blancs ne l'attendait point sur la rive. Les honneurs que lui préparait l'Italie étaient de ceux qu'elle décernait aux chrétiens; la persécution et la rnort.

Les décrets du ciel avaient conduit la fille d'Homère non loin de Tarente, sous un promontoire avancé qui dérobait aux yeux des naufragés la patrie d'Archilas. Le pilote monta sur de hauts rochers, et jetant ses regards autour de lui, il s'écria tout à coup :

« L'Italie 1 l'Italie! »

Ace nom, Cymodocée sentit ses genoux se dérober sous elle ;

son sein se souleva comme la vague enflée par le vent. Dorothée fut obligé de la soutenir dans ses bras, tant elle éprouva de joie à fouler la même terre que son époux. Puisque Dieu la séparait de son père, qu'elle croyait encore en Messéuie, du moins elle pouvait voler à Rome.

0 Je suis chrétienne à présent, disait-elle : Eudore ne peut plus a m'empêcher de partager ses douleurs. »

Comme Cymodocée prononçait ces mots, on vit un vaisseau tourner le promontoire voisin. Il était tiré par une barque chargée de soldats. Bientôt les matelots cessent de ramer. Les soldats coupent la corde qui servait à traîner le vaisseau ; le vaisseau s'arrête, s'enfonce peu à peu, et disparaît sous les flots.

C'était une de ces galères remplies de pauvres et de malheureux queGalérius faisait noyer sur des côtes solitaires. Quelques-unes des victimes, dégagées de leur prison par les vagues, nagent vers la barque des soldais; ceux-ci les repoussent avec leurs piques; et, joignant la raillerie à l'atrocité, ils. les envoient souper chez Neptune. A ce spectacle, les matelots de la galère de Cymodocée s'enfuirent épouvantés le long des sirtes; naais Dorothée et sa compagne ne peuvent vaincre dans leur cœur la charité, signe ineffaçable dii chrétien. Ils appellent les infortunés qui luttent encore contre le trépas; ils leur tendent les mains; ils parviennent à les sauver. Aussitôt les ministres de Galérius abordent au rivage ; ils entourent . Dorothée et la fille de Démodocus.

« Quiétes-vous, dit le centurion d'une voix menaçante, vous qui ne craignez point d'arracher à lu mort les ennemis de l'empereur? »

« — Je suis Duruihée, répondit le chrétien, dont l'indignation trahit la prudence; je remplis les devoirs imposés à l'homme. Ahl il faut que Tareiile ait conservé ses dieux irrités, pour avoir ainsi perdu tout sentiment de pitié et de justice ! »

Au nom de Doiolhée, connu de tout l'empire, le centurion n'ose porter la main suran homme d'un rang aussi élevé; mais il demande

quelle est celte femme, dont la pitié imprudente s'est rendue coupable en violant les édits.

« Elle est sans doute chrétienne! s'écrie-t-il, frappé de son humanité et de sa modestie. Où allez-vous? d'où venez-vous! comment étes-vous ici? Savez-vous qu'on ne peut entrer en Italie sans an ordre particulier d*Hiéroclés? y

Dorothée raconte son naufrage, et cherche à cacher le nom de sa compagne. Le centurion se transporte à la galère échouée.

Lorsque , menacée par les matelots, Cymodocée s'était vue au moment de perdre la vie, elle avait écrit à son père et à son époux deux lettres d'adieux, remplies de douleurs et de passion. Ces lettres, restées à bord, apprirent son nom aux soldats, et une croix trouvée sur son lit décela sa religion : ainsi Philomèle se trahit par des chants d'amour qui la découvrent à l'oiseleur ; ainsi l'on reconnaît les épouses des rois à leur sceptre.

Le centurion dit à Dorothée :

« Je suis obligé de vous retenir sous ma garde avec cette Messénienne. Les ordres contre les chrétiens sont exécutés dans toute leur rigueur; et si je vous laissais libre, je courrais risque de la vie. Je vais faire partir un messager, et le ministre de l'empereur disposera de' votre sort. »

Hiéroclès exerçait alors sur le monde romain un pouvoir absolu, mais il était plongé dans de vives inquiétudes. Publius, préfet de Rome, commençait à l'emporter sur lui. dans la faveur de Galérius. Le rival d'Hiéroclès le traversait dans tous ses projets. Las d'attendre le retour de Cymodocée, le persécuteur voulait-il livrer Eudore aux tourments, Publius trouvait quelque moyen de retarder le sacrifice. Hiéroclès, fidèle à ses premiers desseins, reculait-il le jugement du fils de Laslhénès, Publius disait à l'empereur :

« Pourquoi le ministre de Votre Éternité n'abandonne-t-il pas au glaive le dangereux chef des rebelles? »

Le silence de l'Orient sur la llUe d'Homère alarmait aussi le coupable amour du persécuteur. Dans son impatience, il avait placé des

sentinelles à tous les ports de l'Italie et de la Sicile. De nombreux courriers lui apportaient nuit et jour des nouvelles du rivage. Ce fut au milieu de ces perplexités qu'il reçut le messager de Tarente. Au nom de Cymodocée, il pousse un cri de joie, et se précipite de son lit : tel le cliantre d'Iiion peint le monarque du Tarlare s'élançant de son trône. Les lèvres tremblantes, les yeux égarés d'amour et de joie :

a Qu'on amène en ma présence, s'écrie-t-il, mon esclave messénienne! Mon bonheur mêla renvoie. »

En même temps il ordonne de rendre la liberté à l'officier du palais de Dioclélien.

Dorothée avait à Rome de nombreux partisans et de zélés protecteurs, même parmi les païens. Cet homme juste ne s'était jamais servi de sa fortune et de son pouvoir que pour prévenir les violences et protéger l'innocent. Il recueillait en ce moment le fruit de ses vertus, et l'opinion publique lui servait de défense contre un ministre pervers. La rencontre de ce chrétien puissant et de Cymodocée parut à Hiéroclès un effet du hasard; il ne voulut point s'attirer de nouveaux ennemis, lorsqu'il avait déjà Publius à combattre. L'apostat sentait intérieurement que les haines publiques s'amoncelaient sur sa tête : c'est ainsi que, dans la crainte de soulever Je peuple en faveur d'un vieux prêtre des dieux, il avait laissé Démodocus errer obscurément au milieu de Rome. Dieu commoiiçait à aveugler le méciianl. Au lieu de marcher droit à son but, il s'embarrassait dans des prévoyances humaines; et, à force do politique, de linosse et de calcul, il venait tomber dans les pièges qu'il prétendait éviter. Hiéroclès, aux yeux de la foule, paraissait encore tout-puissanl ; mais un œil exercé voyait en lui des signes de dépérissement et de décadence : tel s'élève un chêne dont lalêle touche au ciel, dont les racines descendent aux enfers : il semble braver les hivers, les vents et la foudre; le voyageur, assis à ses pieds, admire ses inébranlables rameaux qui ont vu passer les générations des mortels; mais le pâtre, qui contemple le roi des forêts du haut

de la colline, le voit élever au-dessus de son feuillage verdoyant une couronne desséchée.

Sur une colline qui dominait l'amphithéâtre de Vespasien, Titus availbàti un palais des débris de la Maison dorée de Néron. Là se trouvaient réunis tous les chefs-d'œuvre de la Grèce. De vastes péristyles, des salles incrustées de marbre d'Orient, et pavées de mosaïques précieuses, étalaient aux regards les miracles de la sculpture antique : le Mercure de Zénodore, enlevé à la cité d'Arverne, dans les Gaules, frappait par ses dimensions colossales, qui n'ôtaient rien à sa légèreté ; la Joueuse de flûle de Lysippe semblait chanceler en riant sous le pouvoir de Bacchus; la Vénus de bronze de Praxitèle disputait le prix de la beauté à la Vénus de marbre de cet artiste divin ; sa Matrone en larmes, et sa Phryné dans la joie, montraient la flexibilité de son art : la passion du sculpteur se décelait dans les traits de la courtisane, qui semblait promettre au génie la récompense de l'amour. Tout auprès de Phryné, on admirait la Lionne sans langue, symbole ingénieux de cette autre courtisane qui mourut dans les tourments plutôt que de trahir Harmodius et Aristogiton. La statue du Dé ir, qui le faisait naître, celle de Mars en repos et de Vesta assise, ■ immortalrsaienl dans ces lieux le talent de Scopas. Galérius à tous ces monuments sans prix avait ajouté le Taureau d'airain que Périllus inventa pour Phalaris.

Le nouvel empereur habitait ce beau palais. Hiéroclès, son digne ministre, occupait un des portiques de-la demeure du maître du monde. Les appartements du philosophe stoïque surpassaient en magniticence ceux même de Galérius. Sur les murs polis avec art étaient représentés des paysages charmants, de vastes forêts, de fraiches cascades. Les tableaux des plus grands maîtres ornaient des bains enchantés et des cabinets voluptueux : ici paraissait la Junon Lacinienne : pour servir do modèle à ce chef-d'œuvre, les Agrigonliiis avaient jadis offert leurs tilles nues aux regards de Zeuxis; là, c'était la Vénus d'Apolles sortant »lc Tonde, digne de rJ'guer sur les dieux ou d'être aim^'e d'Alexandre. On voyait mourir

d*amour le Satyre de Protogène : l'habitant des bois expirait sur la mousse à l'entrée d'une grotte tapissée de lierre; sa main laissait échapper sa flûte, son thyrso était brisé, sa tasse renversée; et tel était l'arlilice du peintre, qu'il avait su réunir ce que Vénus a de plus matériel dans la brute et de plus céleste dans l'homme. Malheur à celui qui fit sortir les beaux-arts des temples de la divinité, pour en décorer la demeure des mortels! Alors les œuvres sublimes du silence, de la méditation et du génie devinrent les causes, les éléments, les témoins des plus grands crimes ou des passions les plus honteuses.

Hiéroclès attendait la fille de Démodocus dans la plus belle salle de son palais. A l'une des extrémités de cette salle respirait V Apollon vainqueur du serpent ennemi de Latone; à l'extrémité opposée s'élevait le groupe de Laocoon et de ses fils^ comme si le sage, au milieu de ses voluptés, n'avait pu se passer de l'image de l'humanité souffrante! La pourpre, l'or, le cristal, étincelaient de toutes parts. On entendait sans cesse le doux bruit des eaux et d'une musique lointaine. Les fleurs les plus rares de l'Asie embaumaient l'air, et des parfums exquis brûlaient dans des vases d'albâtre.

Les satellites d'Hiéroclès lui amènentetifin la proie qu'il poursuit depuis si longtemps. Par des détours obscurs et des portes secrètes que l'on referme soigneusement sur ses pas, Cymodocée est conduite aux pieds du persécuteur. Les esclaves se retirent, et la fllle de Démodocus reste seule av<îc un monstre qui ne craint ni les hommes ni les dieux.

Elle cachait sa douleur sous les replis d'un voile. On n'entendait que le bruit de ses pleurs, comme on est frappé dans les bois du murmure d'une source qu'on ne voit point encore. Son soin, agité par la crainte, soulevait sa robe blanche. Elle remplissait la salle d'une espèce de lumière, pareille à celte clarté qui émane du corps des anges et des esprits bienheureux.

Hiéroclès demeure un instant interdit devant l'anlonté de Tinjioccnce, de la faiblesse et du malheur. Ses avides regards sr- r;^n;iis-

sent, de tant de charmes. Il contemple avec une ardeur effrayante celle qu'il n'a jnmais vue si près de lui, celle dont il n'a jamais touché ni la main ni le voile, celle dont il n'a jamais entendu la voix que dans les choeurs des vierges, et qui pourtant a disposé desjours, des nuits, des pensées, des songes, des crimes de l'apostat. Bientôt ia passion de cet homme dévoué à l'enfer surmonte le premier moment d'iicsilation et de trouble. Il affecte d'abord une modération (}ue l'amour, la jalousie, la vengeance, l'orgueil, ne pouvaient permettre à son cœur. Il adresse ces mots à Cymodocée :

« Cymodocée, pourquoi cette frayeur et ces larmes? Tu sais que je l'aime. Soumise tes moindres volontés, lu me verras t'obéir comme ton esclave, si tu consens à m'écouler. »

L'insolent favori de la fortune soulève le voile de Cymodocée. Il reste ébloui des grâces qu'il découvre. La vierge rougit, et cachant dans son sein son visage baigné de larmes :

« Je ne veux rien de toi, dit-elle. Je ne te demande rien que de me rendre à mon père. Les bois du Pamysus sont plus agréables à mon cœur que tous tes palais. »

« — Hé bien! répondit Hiéroclès, je te rendrai à ton père; je comblerai ce vieillard de<gloire et de richesses; mais songe qu'un*' résistance inutile pourrait perdre à jamais l'auteur de tes jours. »

« — Me rendras-tu aussi à mon époux? » s'écria Cymodocée en joignant ses mains suppliantes. »

A ce nom Hiéroclès pâlit, et contenant à peine sa rage :

« Quoi! dit-il, à ce perfide qui s'est emparé de ton cœur par des philtres et des enchantements ! Écoute : il va perdre la vie dans les tourments. Juge de mon amour pour toi -.j'arracherai à la mort ce lival odieux. »

Cymodocée, trompée et poussant un cri de joie, tombe aux pieds d'IIicroclès ; elle embrasse ses genoux.

« Illustre seigneur, dit-elle, vous êtes placé à la tête des sages. Démodocus mon père m'a souvent raconté que la philosophie élève les mortels au-dessus de ce que j'appelais les dieux. Protégez donc.

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ô maître des hommes, protégez l'innocence, et réunissez deux époux injustement persécutés ! »

« — Nymphe divine, s'écria Hiéroclès transporté d'amour, relève-toi! Ne vois-tu pas que tes charmes détruisent l'effet de tes prières?Et qui pourrait te cédera un rival? La sagesse, enfant trop aimable, consiste à suivre les penchants de son cœur. N'en crois pas une religion farouche qui veui commandera tes sens. Les préceptes de pureté, de modestie, d'innocence, sont sans doute utiles à la foule ; mais le sage jouit en secret des biens de la nature. Les dieux n'existent point, ou ne se mêlent point des choses d'ici-bas. Viens donc, ô vierge ingénue, viens : abandonnons-nous sans remords aux délices de l'amour et aux faveurs de la fortune. »

A ces mots, Hiéroclès jette ses bras autour deCymodocée,comm(' un serpent s'enlace autour d'un jeune palmier ou d'un autel consacré à la pudeur. La fille de Démodocus se dégage avec indignation des embrassements du monstre.

« Quoi! dit-elle, c'est là le langage de la sagesse! Ennemi du ciel, tu oses parler de vertu! Ne m'as-tu pas promis de sauver Eudore? »

« — Tu m'as mal compris, s'écrie Hiéroclès le cœur palpitant de jalousie et de colère. Tu me parles trop de cet homme plus horrible à mes yeux que cet enfer dont me menacent tes chrétiens. L'amour que lu lui portes est l'arrêt de sa mort. Pour la dernière fois, sache à quel prix je laisserai vivre Eudore : il meurt si tu n'es à moi. »

La réprobation parut tout entière sur le visage d'Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et des gouttes de sang tombent de ses yeux. La chrétienne, qui jusqu'alors avait été frappée de terreur, se sentit soudain relevée par le coup qui devait l'abattre. Il n'est d'affreux que le commencement du malheur; au comble de l'adversité, on trouve, en s'éloignant de la terre, des régions (ranquilles et sereines : ainsi, lorsqu'on remonte les rives d'un torrent furieux, on est épouvanté, au fond de la vallée, du fracas de ses ondes; mais à mesure que l'on s'élève sur lu montagne, les eaux diminuent, le

bruit s'affaiblit, et la course du voyageur va se terminer aux régions du silence dans le voisinage du ciel.

Cymodocée jette un regard de mépris sur Hiéroclès :

a Je te comprends, dit-elle, et je vois à présent pourquoi mon époux n*a point encore reçu sa couronne; mais sache que je n'achèterai point par le déshonneur la vie du guerrier que j'aime plus que la lumière des cieux. Il n'est point de supplice qu'Eudore ne préfère à celui de me voir à toi; tout faible qu'il est, mon époux se rit de ta puissance : tu ne peux que lui donner la palme, et j'espère la partager avec lui. »

« — Non, dit Hiéroclès furieux , je n'aurai point perdu le fruit de tant de souffrances, d'humiliations et de complots : j'obtiendrai par la force ce que tu me refuses , et tu verras périr le traître que tu ne veux pas sauver. »

Il dit , et poursuit Cymodocée, qui fuit dans la vaste salle. Elle se précipite aux pieds du Laocoon ; elle menace le persécuteur de se briser la tête contre le marbre ; elle embrasse la statue, et semble un troisième enfant expirant de douleur aux pieds d'un père infortuné.

« Mon père, s'écrie-t-elle, mon père, ne viendras-tu pas me secourir ! Vierge sainte, ayez pitié de moi ! »

A peine a-t-elle prononcé cette prière, le palais retentit des clameurs de mille voix tumultueuses. On frappe à coups redoublés aux portes d'airain.

Hiéroclès, étonné, suspend sa poursuite. Dieu, par un effroi soudain, fixe les pas et glace le cœur du pervers.

« C'est la Vierge sainte, s'écrie Cymodocée; elle vient! Méchant , tu vas être puni ! »

Le bruit augmente. Hiéroclès ouvre la porte d'une galerie qui dominait les cours du palais; il aperçoit une foule immense : au milieu est un vieillard qui tient un rameau de suppliant, et porte la robe et les bandelettes d'un prêtre des dieux. On entend de toutes parts ces cris :

« Qu'on lui rende sa fille ! Qu'on livre le traître au suppliant du p(>uple romain ! »

Ces mots parviennent à Cymodocée : elle s'tMance aussitôt dans

la galerie; elle reconnaît son père Démodocus à Rome!.. Du

iiaut du palais, Cymodocée avance la tête, ouvre les bras et se penche vers Démodocus. Un cri s'élève :

« La voilà ! C'est une prêtresse des Muses ! c'est la fille de ce vieux prêtre des dieux. »

Démodocus reconnaît sa fille ; il la nomme par son nom ; il verse des torrents de larmes, il déchire ses vêtements, il tend au peuple des mains suppliaiUos. Hiéroclès appelle ses esclaves; il veut enlever Cymodocée ; mais la foule :

Œ II y va de ta vie, Hiéroclès ; nous te déchirerons de notre propre main si tu fais la moindre violence à cette vierge des Muses. »

Des soldats mêlés parmi le peuple tirent leurs épées et menacent le persécuteur. Cymodocée s'attache aux colonnes de la galerie; la Reine des anges l'y retient par des nœuds invisibles ; rien ne l'en peut arracher.

Dans ce moment, Galérius, effrayé du tumulte qu'il enlendail dans son palais, paraît sur un balcon opposé, entouré de sa cour et de ses gardes. Le peuple s'écrie :

o César, justice, justice ! »

L'empereur, par un signe de la main, commande le silence; et le pf'uple romain, avec ce bon sens qui le caractérise, se lait et écoute.

Le préfet de Rome, qui favorisait secrètement celle scène afin de perdre Hiéroclès, était auprès de Galérius; il interroge le peuple; «j,

« Que voulez- vous de la justice d'Aiiijuste?

« — Vieillard, réponds ! » s'écrie la foule.

Démodocus prend la parole :

« Fils de Jupiter et d'Hercule, divin empereur, aie pitié d'un père qui réclame sa lille; Hiéroclès l'a renfermée dans ton palais : lu la vois échcvelée à ce portique auprès de son ravisseur; il veut faire violence à une prêtresse des Muses ; je suis moi-même uii

prêtre des dieux : protège l'innocence, la vieillesse et les autels. »

Hiéroclès répond du haut du portique .

« Divin Auguste, et vous, peuple romain , on vous trompe : cette Grecque est une esclave chrétienne qu'injustement on me veut ravir. »

Démodocus :

0 Elle n'est pas chrétienne ; ma fille n'est pas esclave : je suis citoyen romain. Peuple, n'écoutez pas notre ennemi. »

« — Ta fille est-elle chrétienne? » s'écrie le peuple d'une commune voix.

« Non, repartit Démodocus, elle est prêtresse des Muses : il est vrai que, pour épouser un chrétien, elle voulait... »

« — Est-elle chrétienne ? interrompit le peuple. Qu'elle parle ellemême. »

Alors Cymodocée, levant les yeux au ciel , répond :

« Je suis chrétienne. »

« — Non, tu ne l'es pas, s'écrie Démodocus avec des sanglots. Aurais-tu la barbarie de vouloir être à jamais séparée de ton père? Auguste, peuple romain, ma fille n'a pas été marquée du sceau de la religion nouvelle. »

Dans ce moment, la fille d'Homère découvre Dorothée au milieu de la foule.

« Mon père, dit la vierge en larmes, je vois auprès de vous Dorothée ; c'est lui, sans doute, qui vous a conduit ici pour me sauver : il sait que je suis chrétienne ; que j'ai été marquée du sceau do ma religion; il a été témoin de mon bonheur. Je ne puis nier ma foi : je veux être l'épouse d'Eudore. »

Le peuple s'adressant à Dorothée :

« Est-elle chrétienne? »

Dorothée baissa la tête et ne répondit point.

« Vous le voyez, s'écrie Hiéroclès, elle est cln\''l*icnn;\ Je réclame mon esclave. »

1.'.} peuple interdit demeure suspendu entre sa fureur cs^ntre les

i02 . LES MARTYRS.

« Seigneur, ayez pitié de moi, selon les grandeurs de votre miséricorde. »

Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore : il ne trouvait là ni Polyphôme, ni Circé, ni enchantements, ni naufrages ; et, dans cette harmonie nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre d'Homère. Cymodocée, au contraire, avait merveilleusement entendu le fils deLaslhénès; mais elle ne savait pourquoi elle se sentait si triste en pensant qu'Eudore avait beaucoup aimé; et qu'il se repentait d'avoir aimé. Penchée sur le sein de son, père, elle lui disait tout bas :

« Mon père, je pleure comme si j'étais chrétienne !

Le repas fini, Démodocus prit la parole :

« Fils de Lasthénès, ton récit m'enchante, bien que je n'en comprenne pas toute la sagesse. Il me semble que le langage des chrétiens est une espèce de poésie de la raison, dont Minerve ne m'a donné aucune intelligence. Achève de raconter ton histoire : si quelqu'un verse ici des larmes en l'écoutant, cela ne doit pas t'arrêter, car on a déjà vu de pareils exemples. Lorsqu'un fils d'Apollon chantait les maihpurs de Troie à la table d'Alcinoiis, il y avait un étranger qui enveloppait sa têle dans son manteau, et qui pleurait. Laissons donc s'attendrir ma Cymodocée : Jupiter a confié à la pitié le cœur de la jeunesse. Nous autres vieillards, accablés du fardeau de Saturne, si nous avons pour nous la paix et la justice, nous sommes privés de cette compassion et de ces sentiments délicats, ornement des beaux jours de la vie. Les dieux ont fait la vieillesse semblable à ces sceptres héréditaires qui, passant du père au fils chez une antique race, paraissent tout chargés de la majesté des siècles, mais qui ne se couvrent plus de fleurs depuis qu'ils se sont dessv^chés loin du tronc maternel. »

Eudore reprit ainsi son di^ours:

« Privé de mes amis, Rome ne m'offrit plus qu'une vaste solitude. L'inquétude régnait à la cour : Maximien avait été obligé de se transporter de Milan en Pannouie, menacée d'une invasion des

Carpiens et des Goths, les Francs s'étaient emparés de la Batavie, défendue par Conslance; en Afrique, les Quinqueô''en(iens, peuple nouveau, venaient tout à coup de paraître en armes; on disait que Diocléfien lui-même passerait en Egypte, où la révolte du tyran Achillée demandait sa présence; enfin, Galérius se disposait à partir pour aller combattre Narsès. Cette guerre des Parlhes effrayait surtout le vieil empereur, qui se souvenait du sort de Valérien. Galérius, se prévalant du besoin que l'empire avait de son bras, et toujours livré aux inspirations d'Hiéroclès, cherchait à s'emparer entièrement de l'esprit de Dioclétien ; il ne craignait plus " de laisser éclater sa jalousie contre Constance, dont le mérite et la belle naissance l'importunaient. Constantin se trouvait naturellement enveloppé dans cette jalousie; et moi, comme l'ami de ce jeune prince, comme le plus faible, et comme l'objet particulier de l'inimitié d'Hiéroclès, je portais tout le poids de la haine de Galérius.

« Un jour, tandis que Constantin assistait aux .délibérations du sénat, j'étais allé visiter la fontaine Égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai sur le tombeau de CéciUa Métella, chef-d'œuvre de grandeur et d'élégance. En traversant des champs abandonnés, j'aperçus plusieurs personnes qui se glissaient dans l'ombre, et qui toutes, s'arrètant au même endroit, disparaissaient subitement. Poussé par la curiosité, je m'avance, et j'entre hardiment dans la caverne où s'étaient plongés les mystérieux fantômes : je vis s'allonger devant moi des galeries souterraines, qu'à peine éclairaient, de loin à loin, quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étaient bordés d'un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes, rampant sur les parois des voûtes, et se mouvant avec lenteur le long des sépulcres, répandait une mobilité effrayante sur ces objets éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abmie de silence, je n'entends que le bailemeiit de

Tandis qu'il hésite entre mille projets, qu'il ne peut ni se résoudre à braver l'orage, ni consentira s'éloigner, Dorothée avait instruit Eudore de l'arrivée de Cymodocée et des événements du palais. Les confesseurs, assemblés autour du fils de Lasthénès, le félicitaient d'avoir choisi une épouse si courageuse et si fidèle. La joie d'Eudore était grande, quoique troublée par les nouveaux périls qu'allait courir la jeune chrétienne.

« Elle a donc confessé Jésus-Christ la première ! s'écriait-il dans un saint transport. Cet honneur était réservé à son innocence ! »

Ensuite il pleurait d'attendrissement en songeant que sa bienaimée avait reçu le baptême dans les eaux du Jourdain par la main de Jérôme.

« Elle est chrétienne, répétait-il à tout moment. Elle a confessé Jésus-Christ devant le peuple romain ; je puis donc mourir en paix : elle viendra me retrouver. »

Un rayon d'espérance commençait à luire dans les cachots. L;i disgrâce d'Hiéroclès pouvait amener un changement dans l'empire. Constantin menaçait Galérius du fond de l'Occident; le messag<^r qu'Eudore avait envoyé à Dioclélien pouvait rapporter d'heureuses nouvelles. Lorsqu'un vaisseau pendant une nuit affreuse a fait naufrage, les matelots boivent l'onde amère et luttent à peine contre les flots; si une aurore trompeuse perce un moment les ténèbres et découvre à ces infortunés une terre prochaine, ils nagent avec effort vers la rive ; mais bientôt l'aurore s'éteint, la tempêlc recommence, et les nautoniers s'enfoncent dans l'abîme : telle fut la courte espérance, telle fut le sort des chrétiens.

Les martyrs chantaient encore au Très-Haut un cantique de louanges, lorsqu'ils virent entrer Zacharie. Déjà l'apôlre des France connaissait le destin de son ami :

« Chantez, dit-il, mes frères, chantez ! Vous avez un juste sujet de joie! Demain un grand saint augmentera peut-être le nombre do vos intercesseurs auprès de Dieu ! »

Tous les confesseurs se lurent. Le silence règne un moment dans

la prison. Chacun cherche a deviner quelle est l'heureuse victime, cliacua désire que le sort soit tombé sur lui, chacun repasse dans son esprit les titres qu'il peut avoir à cet honneur. Eudore avait à Tiastdnt compris Zacharie; mais il rejetait les espérances du martyre comme une pensée superbe et une tentation de l'enfer. Il craignait de pêcher par orgueil en se désignant lui-même ; il se jugeait indigne de mourir de préférence à ces vieux confesseurs, qui depuis si longtemps combattaientpour Jésus-Christ. Zacharie fit bientôt cesser celte sublime incertitude et cette émulation divine ; il s'approche d'Eudore :

« Mon fils, dit-il, je vous ai sauvé la vie; vous me devez votre gloire : ne m'oubliez pas quand vous serez dans le ciel. »

A l'instant, tous les évêques, tous les prêtres, tous les prisonniers tombent aux genoux du martyr, baisent le bas de ses vêlements, et se recommandent à ses prières. Eudore, resté debout au milieu de ces vieillards prosternés, ressemblait à un jeune cèdre du Liban, seul rejeton d'une forêt antique abattue à ses pieds.

Un licteur, précédé de deux esclaves portant des torches de cyprès, pénètre dans le cachot. Surpris de l'adoration des prisonniers, qui demeurèrent dans la même attitude, il en croyait à peine ses regards :

« Roi des chrétiens, dit-il à Tépoux de Cymodocée, quel est parmi ton peuple le tribun que l'on nomme Eudore? »

a — C'est moi, » répondit le fils de Lasthénès.

a — Eh bien ! dit le licteur encore plus étonné, c'est donc toi qui dois mourir ! »

« — Vous le voyez à mes honneurs, » repartit Eudore.

Un esclave déroule l'écrit fatal, et lit à haute voix l'ordonnance de Publius :

« Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, « jadis tribun de la légion britannique, maitre de la cavalerie, préfet « des Gaules, paraîtra demain au tribunal de Festus, juge des chré- « tiens, pour sacrifier aux dieux ou mourir. »

T. II. W i

Eudore s'inclina, et le licteur sortit.

Comme dans les fêtes de la ville de Thésée on voit une jeune Canépliore se dérober aux yeux delà foule qui vante sa pudeur et ses grâces, ainsi Eudore, qui porte déjà les palmes du sacrifice, se retire au fond de la prison, pour éviter les louanges de ses compagnons de gloire. 11 demande la liqueur mystérieuse dont les chrétiens se servaient entre eux au temps des persécutions, et il trace ses adieux à Cymodocée.

Anges des saintes amours, vous qui gardez fidèlement l'histoire des passions vertueuses, daignez me confier la page du livre de mémoire oîi vous gravâtes les tendres et pieux sentiments du martyr !

« Eudore, serviteur de Dieu, enchaîné pour l'amour de Jésus- « Christ, à notre sœur Cymodocée désignée pour notre épouse et « la compagne de nos combats, paix, grâce et amour.

« Ma colombe, ma bien-aimée, nous avons appris avec une joie « digne de l'amour qui est pour vous dans notre cœur, que vous a aviez été baptisée dans les eaux du Jourdain par notre ami ]o « solitaire Jérôme. Vous venez de confesser Jésus-Christ devant les « juges et les princes de la terre. 0 servante du Dieu véritable, quel « éclat doit avoir maintenant votre beauté ! Pourrions-nous nous « plaindre, nous trop justement puni, tandis que vous, Eve encore « non tombée, vous souffrez les persécutions des hommes! Ce nous « est une tentation dangereuse de penser que ces bras si faibles et « si délicats sont abattus sous le poids des chaînes; que cette tête, « ornée de toutes les grâces des vierges, et qui mériterait d'être « soutenue par la main des anges, repose sur une pierre dans les « ténèbres d'une prison. Ah! s'il nous eût été donné d*étre heureux « avec vous !... Mais loin de nous celte pensée! Fille d'Homère, « Eudore va vous devancer au séjour des concerts ineffables : il « faut qu'il coupe le fil de ses jours, comme un tisserand coupe le « lil de sa toile à moitié tissuc. Nous vous écrivons de la prison de « Saint-Pierre, la première année de la persécution. Demain nous « comparaîtrons devant les juges, à l'heure où Jésus-Christ mourut

Œ sur la croix. Ma bien-aimée, notre amour pour vous scrail-il'plus « fort, si nous vous écrivions delà maison des rois, et durant l'an- « née du bonheur !

« Il faut vous quitter, ô vous qui êtes née la plus belle entre les « filles des hommes! Nous demandons au ciel avec larmt'S qu'il 0 nous permette de vous revoir ici-bas, ne fût-ce que pour uii « moment. Cette grâce nous sera-t-elle accordée? Attendons avec « résignation les décrets de la Providence! Ah! du moins, si nos « amours ont été courts, ils ont été purs! Ainsi que la Reine des « anges, vous gardez le doux nom d'épouse, sans avoir perdu le « beau nom de vierge. Cette pensée, qui ferait le désespoir d'une « tendresse humaine, fait la consolation d'une tendresse divine. « Quel bonheur est le nôtre ! 0 Cymodocée, nous étions destiné à « vous appeler ou la mère de nos enfants, ou la chaste compagne de « notre félicité éternelle !

« Adieu donc, ô ma sœur! Adieu, ma colombe, ma bien-aimée! « priez votre père de nous pardonner ses larmes. Hélas ! il vous « perdra peut-être, et il n'est pas chrétien : il doit être bien mal- « heureux !

« Voici la salutation que moi Eudore j'ajoute à la fin de cette a lettre :

« Souvenez- vous de mes liens, ô Cymodocée ! « Que la douceur de Jésus-Christ soit avec vous !

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