‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 56 sur 165 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME

SOMMAIRE

L'ange exterminateur frappe Galéiius et Hiéroclës. Hiéroclès va trouver le juge des chrétiens. Retour du messager envoyé à Dioclétien. Tristesse d'Eudore, de Démodocus et de Cymodocée. Le repas libre. Tentation.

Que sont les peines du corps auprès des tourments de l'àme ! Quel feu peut être comparé au feu des remords î Le juste est tourmenté dans son corps ; mais son âme, comme une forteresse inexpugnable, reste paisible quand tout est ravagé au dehors: le m.'clianf, au contraire, repose parmi des fleurs ou sur un lit de pourpre; il semble jouir de la paix, mais l'ennemi s*est glissé au dedans; des signes funestes trahissent le secret de cet homme qui semble heureux : ainsi au milieu d'une campagne florissante on découvre le drapeau funèbre qui flotte sur les tours d'une cité do;it la peste et la mort se disputent les débris.

Hiéroclès a renié le ciel : le ciel l'a abandonné à l'enfer. Publius, qui veut achever de perdre un rival , a découvert les inlidèlilCs du ministre de l'empereur : le sophiste avait fait cnlror da. s ses trésors une partie des trésors du prince. Chacun cheir'ae à Hiéroclès un crime nouveau : car on devient aussi lâche à a; c .slm- le méchant abattu qu'on était lâche à l'excuser triomphant. Q:;e fera l'ennemi de Dieu? Parlira-l-il pour Alexandrie, sans is ayer de

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sauver celle qu'il a perdue? Restera-t-il à Rome pour assister aux funérailles sanglantes de Cymodocée! La haine oublique le poursuit; un prince terrible le menace; un effroyable amour brûle dans son cœur. Dans cette perplexité, les yeux du pervers se tachent de sang, son regard devient fixe, ses lèvres s'entr'ouvrent, et ses joues livides tremblent avec tout son corps : ainsi lorsqu'un serpent s'est empoisonné lui-même avec les sucs mortels dont il compose son venin, le reptile, couché dans la voie publique, s'agite à peine sur la poussière, ses paupières sont à demi fermées, sa gueule noircie laisse échapper une écume impure, sa peau détendue et jaunie ne s'arrondit plus sur ses anneaux : il inspire encore l'effroi ; mais cet effroi n'est plus ennobli par l'idée de sa puissance.

Oh! combien différent est le chrétien de qui les veines épuisées de sang en ont toutefois assez retenu pour animer un grand cœur? Mais c'était peu que les douleurs et les remords avant-coureurs des châtiments réservés aux persécuteurs des fidèles : Dieu fait un signe à l'ange exterminateur, et du doigt lui marque deux victimes. Le ministre des vengeances attache aussitôt à ses épaules des ailes de feu dont le frémissement imite le bruit lointain du tonnerre. D'une main il prend une des sept coupes d'or pleines de la colère de Dieu ; de l'autre il saisit le glaive qui frappa les nouveau-nés de l'Égyple et fit reculer le soleil à l'aspect du camp de Sennachérib. Les nations entières, condamnées pour leurs crimes , s'évanouissent devant cet esprit inexorable, et l'on cherche en vain leurs tombeaux. Ce fut lui qui traça sur la muraille, pendant le festin de Ballhazar, les mots inconnus; ce fut lui qui jeta sur la terre la faux qui vendange, et la faux qui moissonne, lorsque Jean entrevit dans l'ile de Palmos les formidables figures de l'avenir.

L'ange oxtcrminaleur descend dans un éclair, comme ers éloilcs qui se détachent du ciel et portent l'épouvanlc au cœur du matelot. Il entre enveloppé d'un nuage dans le palais des Césars au moment

même où Galérius, assis à la table du festin, célébrail ses prospérités. Aussitôt les lampes du banquet pâlissent; on entend au dehors comme le roulement d'une multitude de chariots de guerre ; les cheveux des convives se hérissent sur leur front; des larmes involontaires coulent de leurs yeux; les ombres des vieux Romains se levèrent dans les salles, et Galérius eut un pressentiment confus de la destruction de l'empire. L'ange s'approche invisible de ce maître du monde, et verse dans sa coupe quelques gouttes du vin de la colère céleste. Poussé par son mauvais destin, l'empereur porte à ses lèvres la liqueur dévorante; mais à peine a-t-il bu à la fortune des Césars, qu'il se sent soudain enivre; un mal aussi prompt qu'inattendu le renverse aux pieds de ses esclaves : Dieu dans un moment a couché ce géant sur la terre.

Une poutre coupée sur le sommet du Gargare a vieilli dans un palais, séjour d'une race antique ; tout à coup le feu rayonnant au foyer du roi monte jusqu'au chêne desséché, la poutre s'embrase, et tombe avec fracas dans les salles qui mugissent : ainsi tombe Galérius. L'ange l'abandonne à ce premier effet du poison éternel, et vole à la demeure où gémissait Hiéroclès. D'un coup du glaive du Seigneur, il flétrit les flancs du ministre impie. A l'instant une hideuse maladie, dont Hiéroclès avait puisé les germes dans l'Orient, se déclare- L'infortuné voit une lèpre épaisse couvrir tout son corps; ses vêtements s'attachent à sa chair, comme la robe de Déjanire ou la tunique de Médée. Sa tète s'égare; il blasphème contre le ciel et les hommes, et tout à coup il implore les chrétiens pour le délivrer des esprits de ténèbres dont il se sent obsédé. La nuit était au milieu de son cours. Hiéroclès appelle ses esclaves; il leur ordonne de préparer une litière; il sort de son lit, s'enveloppe dans un manteau, cl se fait porter, à moitié en délire, chez le juge des chrétiens.

a Festus, lui dit-il, tu tiens en la puissance une chrétienne qui fait le tourment de ma vie : sauve-la de la mort, et donne celte esclave à mon amour; ne la condamne point aux bêtes; l'édil

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te permet de la livrer aux lieux infâmes tu m'enîenls? »

A ces mots, le pervers jette une bourse d'oraux pieds du juge : il s'éloigne ensuite en poussant un sourd mugissement, comme un taureau malade qui se traîne parmi des roseaux, au fond d'un marais.

Dans ce moment même le dernier espoir des chrétiens venait de s'évanouir : le messager qu'Eudore avait envoyé à Dioclétien pour l'engager à reprendre l'empire était revenu de Salone : Zacharie l'introduisit dans les cachols. Les confesseurs avaient tous reçu leur sentence : ils étaient condamnés à mourir dans ramphilhéàtre avec Eiidore. Entouré des évêques qui pansaient ses plaies, le fils de Lasthénès était étendu à terre sur les robes des martyrs : tel un guerrier blessé et couché sur les drapeaux qu'il a conquis, au milieu de ses compagnons d'armes. Le messager, saisi de douleur, restait muet et interdit, les yeux attachés sur l'époux de Cymodocée.

« Parlez, mon frère, lui dit Eudore, la chair est un peu abattue, mais l'esprit conserve encore sa vigueur. Félicitez-moi d'être soulagé par des mains qui ont tant de fois touché le corps de Jésus-Christ.

Le messager, essuyant ses pleurs, rendit compte en ces mots de son entrevue avec Dioclétien :

0 Eudore, je m'embarquai d'après vos ordres sur la mer Adriatique, et j'abordai bientôl au rivage de Salone. Je demandai Dioclès, autrefois Dioclétien, empereur. On me dit qu'il habitait ses jardins à quatre milles de la ville. Je m"y rendis à pied. J'arrivai à la demeure de Dioclès ; je traversai des cours où je ne rencontrai ni gardes ni surveillants. Des esclaves étaient occupés ça et là à des travaux champêtres. Je ne savais à qui m'adresser. J'aperçus un homme avancé en âge qui travaillait dans le jardin ; je m'approchai de lui pour lui demander où l'on trouvait le prince que j« chorchais.

« J€ suis Dioclès, répondit le vieillard en continuant son tra-

« vail. Vous pouvez vous expliquer si vous avez quelque chose à « me dire. »

« Je demeurai muet d'étonnemenf.

« Eh bien! me dit Dioelétien, quelle affaire vous amène ici? € Avez-vous des graines rares à me donner, et voulez-vous que « nous fassions des échanges?»

« Je remis votre lettre au vieil empereur; je lui peignis les malheurs des Romains, et le désir que les chrétiens avaient de le revoir à la tête de l'État. A ces mots, Dioclélien, suspendant son travail, s'écria :

« Plût aux dieux que ceux qui vous envoient vissent, comme « vous, les légumes que je cultive de mes propres mains à Salone : t ils ne m'inviteraient pas à reprendre l'empire ! »

« Je lui fis observer qu'un autre jardinier avait bien consenti à porter la couronne.

« Le jardinier sidonien, répliqua-t-il, n'était pas, comme moi, « descendu du trône, et il fut tenté d'y monter : Alexandre n'au- « rait pas réussi auprès de moi. »

« Je ne pus en obtenir d'autre réponse. En vain je voulais insister.

« Rendez-moi un service, me dit-il brusquement; voilà un « puits; je suis vieux, vous êtes jeune : tirez-moi de l'eau, mes lé- « gumes en manquent. »

a A ces mots Dioelétien me tourna le dos, et Dioclès reprit son arrosoir. »

Le messager se tut. Cyrille lui adressa la parole :

« Mon frère, vous ne sauriez nous apporter une meilleure nouvelle. Eudore, après votre départ, nous avait instruit de l'objet de votre voyage : les évèques craignaient que vous n'eussiez réussi. Le martyre a éclairé le fils de Lasthénès; il connaît maintenant ses devoirs : Galérius est notre souverain légitime. »

a — Oui, dit Eudore repentant et humilié, je me reconnais justement puni pour un dessein criminel. »

Ainsi parlaient ces martyrs brisés par les fers et les chevalets de Galérius : tel l'animal courageux qui lance les ours et les sangliers dans les brunes forêts de rAchéloiis, tombe, sans l'avoir mérité, dans la disgrâce du chasseur; percé de l'épieu destiné aux bêtes farouches, le limier tourne sous le coup fatal, se débat sur la mousse ensanglantée ; mais, en expirant, il jette un regard soumis vers son maître, et semble lui reprocher de s'être privé d'un serviteur tidèle.

Cependant, au moment de quitter la terre, Eudore était tourmenté d'une tendre inquiétude. Malgré la ferveur de sa foi et l'exaltation de son âme, le martyr ne pouvait songer sans frémir au destin de la fille d'Homère. Que deviendra cette victime? Retombera-t-elle entre les mains d'Hiéroclès? Sera-t-elle interrogée par le juge? Pourra-t-elle soutenir d'aussi terribles épreuves? A-t-elle été condamnée à la mort sur son premier aveu, avec les confesseurs de la prison de Saint-Pierre. Eudore se représentait Cymodocée déchirée par des lions et implorant en vain le secours de l'époux pour qui elle donnait sa vie. A ce tableau, il opposait celui du bonheur qu'il aurait pu goûter avec une femme si belle et si pure. Mais une voix s'élevait tout à coup dans sa conscience, et lui criait :

« Martyr! sont-ce là les pensées qui doivent occuper ton âme? L'éternité! l'éternité! »

Les évèques, habiles dans la connaissance du cœur, s'apercevaient des combats intérieurs de l'athlète. Ils devinaient ses pensées et cherchaient à relever son courage :

« Compagnon, lui disait Cyrille, soyons pleins de joie : bientôt nous irons à la gloire. Voyez dans cette prison, comme dans une riante campagne, ce champ d'épis mûrs qui seront tous moissonnés et rempliront les granges du bon pasteur! Cymodocée sera peutêtre avec nous : c'est une fleur qui s'est trouvée au milieu du froment, et qui parfumera les corbeilles! Si Dieu l'ordonne ainsi, que sa volonté soil faite ! Mais demandons plutôt au ciel qu'il laisse voire épouse ici-bas, alin qu'elle oiïre pour nous à l'Élernel le sacritiee agréable de ses innocentes prières. »

Lorsque après une nuit brûlante d'été un vent frais s*élève de l'orient avec le jour, le naulonier dont le vaisseau languissait sur une mer immobile salue le Zéphyr, enfant de l'Aurore, qui lui ramène la fraîcheur et lui abrège le chemin : ainsi les paroles de Cyrille, comme un souffle bienfaisant, raniment le martyr et le poussent dans la voie du ciel. Toutefois il ne peut se dépouiller entièrement de l'homme : depuis longtemps il a chargé des chrétiens intrépides de sauver Cymodocée, et de n'épargner ni soins, ni peines, ni trésors : il se confie surtout au courage de Dorothée, qui déjà deux fois a vainement essayé pendant la nuit d'escalader la prison de la fille d'Homère.

Plus heureux à l'égard de Déraodocus, Dorothée était parvenu à l'arracher des portes du cachot, et à le conduire dans une retrailtassurée.

« Infortuné vieillard, lui disait-il, pourquoi précipiter ainsi In fin de vos jours? Craignez-vous qu'ils ne s'enfuient pas assez vite? Réservez vos cheveux blancs pour votre fille. Si Dieu la veut rendre à vos embrassements, elle aura plus besoin de vos consolations que vous n'aurez besoin des siennes : elle aura perdu son époux î «

« — Eh ! comment, répondait le vieillard, veux-tu que je cesse de redemander ma fille ? C'était sur elle que je tournais mes regards des bords du tombeau. Dernière héritière de la lyre d'Homère, les Muses l'avaient comblée de dons précieux. Elle gouvernait ma maison; personne, en sa présence, n'eût osé insulter à ma vieillesse. J'aurais vu croître sur mes genoux des fils semblables à leur mère! Cymodocée, dont les paroles avaient tant de charmes, que sont devenues les promesses? Tu me disais : « Quelle sera ma douleur. « ô mon père, si les Parques inflexibles te ravissent jamais à mon « amour ! Je couperai mes cheveux sur ton bûcher, et je passerai « mes jours à te pleurer avec mes compagnes. » Helas ! ô u);\ fille, c'est moi qui reste à te pleurer! C'est moi qui, dans uniterre étrangère, sans enfants, sans patrie, courbé sous le faix (!e.> ans, c'est moi qui t'appellerai trois fois autour de ton lit funèbre! »

Comme un taureau qu'on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse que l'on va sacrifier aux Dieux, ainsi Dorothée avait entraîné Démodocus loin de la prison de Cymodocée.

La nouvelle chrétienne avait rouvert les yeux à la lumière, ou plutôt aux ténèbres des cachots. Elle lit et relit vingt fois la lettre d'Eudore, et vingt fois elle l'arrose de ses pleurs.

« Époux chéri, dit-elle dans le langage confus de ses deux religions, seigneur, mon maître, héros semblable à une divinité, vous allez donc paraître devant les juges?... Un fer cruel !.... Et je ne suis pas là pour panser tes plaies !.... 0 mon père, pourquoi m'avezvous abandonnée? Accourez; conduisez mes pas vers le plus beau des mortels ! Tombez, murs impitoyables, je veux porter ma vie au souverain maître de mon cœur. »

Ainsi se plaignait Cymodocée dans le silence de son cachot, tandis que le bruit et le tumulte environnaient la prison des martyrs. Ils entendaient au dehors une rumeur confuse, semblable au bouillonnement des grandes eaux, au fracas des vents sur de hautes montagnes, au mugissement d*un incendie allumé dans une forêt de pins, par l'imprudence d'un berger : c'était le peuple.

Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l'exécution des criminels condamnés aux bêles, on leur donnait à la porte de la prison un repas public, appelé le repas libre. Dans ce repas on leur prodiguait toutes les délicatesses d'un somptueux festin : raffinement barbare de la loi, ou brutale clémence de la religion : l'une, qui voulait faire regretter la vie à ceux qui l'allaient perdre; l'autre, qui, ne considérant l'homme que dans les plaisirs, voulait du moins en combler l'homme expirant.

Ce dernier repas était servi sur une table immense, dans le vestibule de la prison. Le peuple, curieux cl cruel, était répandu à l'entour, et des soldats maintenaient l'ordre. Bientôt les martyrs sortent de leurs cachots, et viennent prendre leurs places autour du J)anquel funèbre : ils étaient tous enchaînés, mais de manière à pou-

voir se servit* de leurs mains. Ceux qui ne pouvaient marcher à cause de leurs blessures élaicnt perlés par leurs IVères. Eudore se traînait appuyé sur les épaules de deux évèques, et les autres confesseurs, par pitié et par respect, clendaient leurs manteaux sous ses pas. Quand il parut hors de la porte, la foule ne put s'empêcher de pousser un cri d'attendrissement, et les soldats donnèrent à leur ancien capitaine le salut des armes. Les prisonniers se rangèrent sur les lits en face de la foule : Eudore et Cyrille occupaient le centre de la table, les deux chefs des martyrs unissaient sur leurs fronts ce que la jeunesse et la vieillesse ont de plus beau : on eût cru voir .foseph et Jacob assis au banquet de Pharaon. Cyrille invita ses frères à distribuer au peuple ce repas fastueux, afin de le remplacer par une simple agape, composée d'un peu do pain et de vin pur : la muUitude étonnée faisait silence; elle écoutait avidement les paroles des confesseurs.

« Ce repas, disait Cyrille, est justement appelé le repas libre, puisqu'il nous délivre des chaînes du monde et des maux de l'humanité. Dieu n'a pas fait la mort, c'est l'homme qui l'a faite. L'homme nous donnera demaiii son ouvrage, et Dieu, qui est auteur de la vie, nous donnera la vie. Plions, mes frères, pour ce peuple : il semble aujourd'hui touché de notre destinée; demain il battra des mains à notre mort; il est bien à plaindre ! Prions pour lui et pour Galérius, notre empereur. »

Et les martyrs priaient pour le peuple et pour Galérius, leur empereur.

Les païens, accoutumés à voir les criminels se réjouir follement lans l'orgie funèbre, ou se lamenter sur la perte de la vie, ne retenaient pas de leur étonnement. Les plus instruits disaient :

« Quelle est doi»c celte assemblée de Catons qui s'entretiennent paisiblement de la mort la veille de leur sacrifice? Ne soul-ce point des philosophes, ces hoinmes qu'on nous représente comme les ennemis des dieux? Quelle majesté sur leur front ! quelle simplicité dans leurs actions et dans leur langage ! »

La foule disait :

« Quel est ce vieillard qui parle avec tant d'autorité, et qui enseigne des choses si innocentes et si douces? Les chrétiens prient pour nous et pour l'empereur : ils nous plaignent; ils nous donnent leur repas ; ils sont couverts de plaies , et ils ne disent rien contre nous ni contre les juges. Leur Dieu serait-il le véritable Dieu? »

Tels étaient les discours de la multitude. Parmi tant de malheureux idolâtres, quelques-uns se retirèrent saisis "de frayeur, quelques autres se mirent à pleurer, et criaient :

« Il est grand le Dieu des chrétiens ! Il est grand le Dieu des martyrs! »

Ils restèrent pour se faire instruire, et ils crurent en Jésus- Christ.

Quel spectacle pour Rome païenne ! Quelle leçon ne lui donnait point cette communion des martyrs ! Ces hommes qui devaient bientôt abandonner la vie continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de charité : lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos cUmats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur la tour d'une église champêtre : tout retentit des doux chants du départ ; aussitôt que l'aquilon se lève; elles prennent leur vol vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus heureuse.

Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave : il perce la foule; il demande Eudore ; il lui remet une lettre de la part du juge. Eudore déroule la lettre : ellg était conçue en ces mots :

0 Festus, juge, à Eudore, chrétien, salut : « Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y a attend. Je l'en supplie par l'estime que tu m'as, inspirée, sacrifie ■*■ aux dieux ; viens redemander ton épouse : je jure de te la faire « rendre pure et digne de toi. »

Eudore s'évanouit ; on s'empresse autour de lui : les soldats qui l'environnent se saisissent de la lettre ; le peuple la réclame ; un tri-

bun en fait lecture à haute voix ; les évèqiies restent muets et consternés ; l'assemblée s'agite en tumulté^udore revient à la l'ornière, les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient :

« Compagnons, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels. »

Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux lieux infâmes ! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du martyr se soulève : l'appareil de ses plaies se brise, et son sang coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à genoux, et répète avec les soldais :

« Sacrifiez ! sacrifiez ! »

Alors Eudore, d'une voix sourde :

« Où sont les aigles ? »

Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le soutiennent ; il s'avance au pied des aigles ; le silence règne parmi la foule. Eudore prend la coupe; les évoques se voilent la tète de leurs robes, et les confesseurs poussent un cri : à ce cri, la coupe tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournanl vers les martyrs, il dit :

« Je suis chrétien ! »

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