‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 139 sur 219 · LA CHARTREUSE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA CHARTREUSE DE PARIS

Vieux cloître où de liiuiu) les disciples cachés Renferment luusienrs vœu\ sur le ciii illichés; Cloître saint, ouvre-inoi les modestes porti(|iies! Laisse-moi m'é^arer dans ces jardins rustiques Où venait Câlinai méditer quel luefois, Heureux de fuir la cour et d oublier les rois.

J'ai trop connu Paris -. mes légères pensées, Dans son enceinte immense au hasird di-persées, Veulent enfin rejoindre et lier Utus les jours Leur fil demi forme, qui se brise toujours. Seul, je viens recuei'lir mes vagues rêveries. Fuyez, bruyants remparU, pompeuses Tuili ries, Louvre, donl le portique à mes yeux éblouis Vanle après eenl hivers la grandeur de Louis ! Je [>réfère ces lieux où lame, m>)insdislr lile, ûiéaie au sein de Paris |)eul goiiter la retraite •

La retraite me plaît, elle eut mes premiers vers. Déjà, (le feux moins \ifs échirant l'univers, Septembre loi'., de nous s'enfuit et décolore Cet éclat dont l'année un moment brille encore. Il redouble la paix qui m'iillache en ces lieux ; Son jour mélancolique et si doux à nos yeux, Son vert plus rembruni, son prave c;iraclère, Semblent se conformer au deuil du monastère. Sous ces bois jaunissants j'.iime à m'ensevelir. Couché sur un gazon qui commence à pâlir, Je jouis d'un air pur, de lombre et du silence.

Ces chars tumuUueux où s'assied l'opulence.

Tous ces tra\aux, ce [)euple à grands flots agité,

Ces sons confus qu'élève une vaste cité.

Des enfants de Bruno ne troublent point l'asile;

Le bruit les environne, et leur âme est tranquille.

Tous les jours, reproduit sous des traits inconstants,

Le fantôme du siècle emporté par le temps

Passe, et roule autour d'eux ses pompes mensongères.

Mais c'est eu vain : du siècle ils ont fui les chimères;

Hormis léternilé tout est songe pour eux.

Vous déplorez pourtant leur destin malheureux !

Quel préjugé funeste à des lois si rigides

Attacha, dites-vous, ces pieux suicides?

Ils meurent longuement, rongés d un noir chagrin :

L'autel garde leurs vœux sur des ta blés d'airain;

El le seul désespoir habile leurs cellules.

Eh bien, vous qui plaigniez ces victimes crédules, Pénétrez avec moi ces murs religieux :

N'y respirez-vous pas l'air paisible des cieux? "Vos chagrins ne sont plus, vos passions se taisent. Et du cloître muet les ténèbres vous plaisent.

Mais quel lugubre son, du haut de cette tour,

Descend et fait frémir les ilorluirs d'alentour ?

C'est l'airain qui, du temps formidabl*^ interprète.

Dans chaque heure qui fuit, à l'humble anachorète

Redit m longs cchos : Songe au dernier moment !

Le son sous celte voûte expire lentement ;

Et quand il a cessé, 1 âme en frémil encore.

La méditation qui, seide, dès l'aurore,

Dans ces sombres parvis marche en baissant son œil,

A ce signal s'arrête, et lit. sur un cercueil

L'épila|)he à demi par les ans effacée,

Qu un gothique écrivain dans la pierre a tracée.

0 tableaux éloquents ! oh î combien à mmi cœur

Plaît ce dôme noirci d'une diMiie hoiri^nr.

Et le lierre embrassant ces débris de murailles

Où croasse roi<eau, chanlre des fiiMerailles ;

Les approches du soir, et ces ifs allristés

Où glibseot du soleil les dernières clailés.

Et ce buste pieux que la mousse environne,

Et la cloche d'airain à l'acceiil moiioldne ;

Ce temple où chaque auruie eiilciKi de saints coucerts

Sortir d'un ionji; silence et monter dans les airs;

Un martyr dont l'autel a conserve les restes,

Et le gazon qui croît sur ces tombeaux modestes

Où l'heureux cénobite a passé sans romord

Du silence du cloître à celui de la mort !

Cependant sur ces murs l'obscurité s'abaisse,

Leur deuil est redoublé, leur ombre est plus épaisse;

Les hauteurs de Meudon me cachent le soleil,

Le jour meurt, la nuit vient : le couchant moius vermeil

Voit pâlir de ses feux la dernière étincelle.

Tout à coup se rallume une aurore nouvelle

Qui monte avec lenteur sur les dômes noircis

De ce palais voisin qu'éleva Médicis • ;

Elle en blanchit le faîte, et ma vue enchantée

Reçoit par ces vitraux la lueur argentée.

L'astre touchant des nuits verse du haut des cieux

Sur les tombes du cloître un jour mystérieux,

Et semble y réfléchir celte douce lumière

Qui des morts bienheureux doit charmer la paupière»

Ici je ne vois plus les horreurs du trépas :

Son aspect attendrit et n'épouvante pas.

Me trompé-je? Écoutons! sous ces voûtes antiques

Parviennent jusqu'à moi d'invisibles cantiques,

Et la Religion, le front voilé, descend :

Elle approche : déjà son calme attendrissant,

Jusqu'au fond de votre âme en secret s'insinue;

Entendez-vous un Dieu dont la voix inconnue

Vous dit tout bas : Mon tils^ viens ici, viens à moi;

Marche au fond du désert, jy serai près de toi!

Maintenant, du milieu de cette paix profonde, Tournez les yeux : voyez, dans les routes du monde^ S'agiter les humains que travaille sans Irait Cet espoir obstiné du bonheur qui les fuit. Rappelez-vous les mœurs de ces siècles sauvages Où, sur l'Europe entière apportant les ravages. Des Vandales obscurs, de farouches Lombards, Des Guths se disputaient le sceptre des Césars. La force était sans frein, le faible sans asile : Parez, blàmerez-vous les Benoît, les Basile, Qui loin du siècle impie, en ces temps abhorrés^ Ouvrirent au malheur des refuges sacres? Déserts de lOrient, sables, sommel> arides, Catacombes, lorèls, sauvages Theba'ides, Oli ! que d'infortunes voire noire épaisseur A dérobés jadis au fer de l'oppresseur!

Le Luxembourg.

C'est là qu'ils se cachaient ; et les chrétiens fidèles,

Que la religion protégeait de ses ailes,

\ivant avec Dieu seul dans leurs pieux tombeaux,

Pouvaient au moins prier sans craindre les bourreaux.

Le tyran n'osait plus y chercher ses victimes.

Et que dis-je ? accablé de Ihorreur de ses crimes,

Souvent dans ces lieux saints l'oppressein- dosarmé

Venait demander grâce aux pieds de l'oppnme.

D héroïques vertus habitaient l'ermitage.

Je vois dans les débris de Thèbes. de Carthage.

Au creux des souterrains, au fond des vieilles tours,

D'illustres penileuls l'uir le monde ol les cours.

La voix des passions se tait snus leurs eilices ;

Mais leurs austérités ne sont point sans délices :

Celui qu'ils ont cherche ne les oublîra pas;

Dieu commande au désert de fleurir sous leurs pas.

Palmier, qui rafraîchis la plaine de Syne,

Ils venaient reposer sous ton ombre chérie !

Prophétique Jourdain, ils erraient sur les bords!

Et vous^ qu'un roi cliurmuit de ses di vins accords.

Cèdres du haut Liban, sur votre cime altière.

Vous portiez jusquauciel leur ardenle prière!

Cet antre protégeait leur paisible scmmeil ;

Souvent le cri de l'aigle avança leur réveil.

Us chantaient l'Etemel sur le roc solilaire,

Au bruit sourd du torrent dont l'eau les désaltère,

Quand tout à coup un ange, en dévoilant ses traits,

Leur porte, au nom du ciel, un message de paix.

Et cependant leurs jours n'étaient point sans orages.

Cet éloquent Jérôme, honneur des premiers âges,

Voyait, sous le cilice et de cendres couvert.

Les voluptés de Rome assiéger son désert.

Leurs combats exerçaient sou austère sagesse.

Peut-être, comme lui, déplorant sa faiblesse,

Un mortel trop sensible habita ce séjour.

Helaç! plus d'une fois les soupirs de l'amour

S'élevaient dans la nuit du fond des monastères ;

En vain le repoussant de ses regards austères,

La pénitence veille à côté d un cercueil :

11 entre déguisé sous les voiles du deuil ;

Au Dieu consolateur en pleurant il se donne ;

A Comminge, à Rancé, Dieu sans doute pardonne.

A Comminge, à Rancé, qui ne doit quelques pleurs?

Qui n'en sail les amours't* qui n'en plaint les malheurs?

El toi, dont le nom seul trouble l'âme amoureuse.

Des bois du Paraclel, vestale malheureuse,

Toi qui, sans prononcer de vulgaires serments.

Fis connaître à l'amour de nouveaux sentiments :

Toi que l'homme sensible, abuse par lui même,

Se pi.iil à relruuviT dans la femme qu il aime,

Heloïse ! à Ion nom quel cœur ne s'attendrit?

Tel qu un autre Abeilard tout amanite chcnl.

Que de fois j'ai cherché, loin d'un monde volage,

L'asile où dans Paris secouia lun jeune âge:

Ces vénorablos tours quali()nji;e vers les deux

La cathédrale anlique où priaient nus aïeux,

Ces tours ont conservé ton amoureuse histoire.

Là (oui m'en parle encor' ; là revit ta mémoire ;

Là du toit de Fulbert j'ai revu les débris.

On dit même, en ces lieux, par ton ombre chéris,

Qu'un long gémissement s'élève chaque année

A l'heure où se forma ton funeste hyménée.

La jeune lille alors lit, au dociin du jour,

Celte lettre éloquente où brùlc ton amour -.

Son trouble est aperçu de l'amant qu'elle adore,

Et des feux que tu peins son feu s'accroît encore.

Mais que fais- je, imprudent? quoi! dans ce lieu sacré

J'ose parler d'amour, et je marche entouré

Des leçons du tombeau, des menacer suprêmes !

Ces murs, ces longs dortoirs, se couvrent d'anathèmes.

De sentences de mort qu'aux yeux épouvantés

L'ange exterminateur écrit de tous côtés:

Je lis à chaque pas : Dieu, {'enfer, la vengeance.

Partout est la rigueur, nulle part la clemeuce.

Cloître sombre, où l'amour est proscrit par le ciel;

Où l'instinct le plus cher est le plus criminel.

Déjà, déjà ton deuil plaît moins à ma pensée.

L'imagination, vers tes murs élancée,

Chercha le saint repos, leur long recueillement;

Mais mon âme a besoin d'un plus doux sentiment.

Ces devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse.

Toutefois quand ie temps, qui détrompe sans cesse,

Pour mui des passions détruira les erreurs,

Et leurs plaisirs trop courts souvent mêlés de pleurs;

Quand mon cœur nourrira quelque peine secrète.

Dans ces moments plus doux et si chers au poète,

Où fatigué du monde, il veut, libre du moias,

Et jouir de lui-même, et rêver sans témoins,

Alors je reviendrai, solitude tranquille,

Oublier dans ton sein les ennuis de la ville,

Et retrouver cncor, sous ces lambris déserts.

Les mêmes sentiments retracés dans ces vers.

' Béloîse vivait dans le cloître de Notre-Dame ; on y voit encore la maison de soi oocle, le cbanoiae Fulbert.

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