TOMBEAUX DANS LES ÉGLISES
Rappelez-vous un moment les vieux monastères, ou les cathédrales gothiques telles qu'elles existaient autrefois ; parcourez ces ailes du chœur, ces chapelles, ces nefs, ces cloîtres pavés par la mort, ces sanctuaires remplis de sépulcres. Dans ce labyrinthe de tombeaux, quels sont ceux qui vous frappent davantage? Sont-ce ces monuments modernes, chargés de figures allégoriques, qui écrasent de leurs marbres glacés des cendres moins glacées qu'elles? Vains simulacres qui semblent partager la double léthargie du cercueil où ils sont assis, et des cœurs mondains qui les ont fait élever ! A peine y jetez-vous un coup d'œil : mais vous vous arrêtez devant ce tombeau poudreux, sur lequel est couchée la figure gothique de quelque évêque revêtu de ses habits pontificaux, les mains jointes, les yeux fermés; vous vous arrêtez devant ce monument où un abbé, soulevé sur le coude, et la tête appuyée sur la main, semble rêver à la mort. Le sommeil du prélat et l'altitude du prêtre ont quelque chose de mystérieux : le premier paraît profondément occupé de ce qu'il voit dans ces rêves de la tombe ; le second, comme un homme en voyage, n'a pas voulu se coucher entièrement, tant le moment où il doit se relever est proche ! '* Et quelle est cette grande dame qui repose ici près de son époux ? L'un et l'autre sont habillés dans toute la pompe gauloise ; un coussin supporte leurs têtes, et leurs têtes semblent si appesaiilies par les pavots de la mort, qu'elles ont fait fléchir cet oreiller de pierre : heureux si ces deux époux n'ont point eu de confidences pénibles à se faire sur le lit de leur hymen funèbre ! Au fond de cette chapelle retirée, voici quatre écuyers de marbre, bardés de fer, armés
DU CHRISTIANILME. 117
de toutes pièces, les mains jointes, et à genoux aux quatre coins de renlaWcment d'un tombeau. Est-ce toi, Bayard, qui rendais la rançon aux vierges, pour les mariera leurs amapts? Est-ce toi, Beaumanoir, qui buvais ton sang dans les combats des Trente ? Est-ce quelque antre chevalier qui sommeille ici? Ces écuyers semblent prier avec ferveur, car ces vaillants hommes, antique honneur du nom français, tout guerriers qu'ils étaient, n'en craignaient pas moins Dieu du fond du cœur; c'était en criant : Montjoie et saint Denis, qu'ils arrachaient la France aux Anglais^ et faisaient des miracles de vaillance pour l'Église, leur dame et leur roi. N'y a-t-il donc rien de merveilleux dans ces temps des Roland, des Godefroi, des sires de Coucy et de Joinville; dans ces temps des Maures, des Sarrasins, des royaumes de Jérusalem et de Chypre ; dans ce temps où l'Orient et l'Asie échangeaient d'armes et de mœurs avec l'Europe et l'Occident ; dans ces temps où Thibault chantait, où les troubadours se mêlaient aux armes, les danses à la religion, et les tournois aux sièges et aux batailles'. Sans doute ils étaient merveilleux ces temps, mais ils sont passés. La religion avait averti les chevaliers de cette vanité dos choses humaines, lorsqu'à la suite d'une longue énumération de titres pompeux: Ilaut et puissant seigneur, messire Anne de Montmorency, connétable de France, etc.,
* On a sans doute de grandes obligations à l'arlisle qui a rassemblé les débris de nos anciens sépulcres; mais quanl aux effets de ces monuments, on sent trop qu'ils sont délruiis. Uessems dans un petit espace, divisés par siècles, privés de leurs harmonies avec lan'.iquité des temples et du culte chrétien, ne servant qu'a Thistoire de l'art, cl non à celle des mœurs et de la religion; n'ayant pas mOine gindi- leur pousrii.T'/, ils ne discut plus rien ni à l'imagination ni au cœur. (Juand des hommes abominables eurent l'idée de violer l'asile des morts et de disperser leurs cendres pour elfaci-r le souvenir du passé, la chose, tout horrible qu'elle est, pouvait avoir aux veux de la folie humaine, une certaine mauvaise grandeur; mais c'était prendre l'engagement de bouleverser le monde, de ne pas laisser en France pierre sur pierre, et de parvenir, au travers des ruines, à des ins'itulions inconnues. Se plonger dans ces excès pour rester dans des roules communes, et pour ne montrer qu'meplie et absurdité, c'oi't avoir les t'uicurs du cruue ï-ans en avoir la puissance. (Ju'estil arrivé a ces spoliaiours ries tombeaux? qu';U sont tombés dans lus gouffres qu'ils avaicul ouverts, et ([ue leurs cadavres son» restés comme ea gage à la mort pour ceui. qu'ils lui avaient doiohés.
etc., etc., elle avait ajouté : Priez p^ur lui, pauvre pécheur. C'est tout le néant*.
Quant aux sépultures souterraines, elles étaient généralement réservées aux rois et aux religieux. Lorsqu'on voulait se nourrir de sérieuses et d'utiles pensées, il fallait descendre dans les caveaux des couvents, et contempler ces solitaires endormis, qui n'étaient pas plus calmes dans leurs demeures funèbres, qu'ils ne ravalent été sur la terre. Que votre sommeil soit profond sous ces voûtes, hommes de paix, qui aviez partagé votre héritage mortel à vos frères, et qui, comme le héros de la Grèce, partant pour la conquête d'un autre univers, ne vous étiez réservé que l'espérance.