‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 173 sur 219 · EN1E · texte numérisé non relu

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mourant qui parle de la mort. Aux portes de l'élernilé, il la doit mieux connaître qu'un autre; et, d'une voix qui résonne déjà entre des ossements, il appelle avec autorité ses compagnons, ses supérieurs même à la pénitence. Qui ne frémirait en voyant ce religieux qui vécut d'une manière si sainte, douter encore de son salut à l'approche du passage terrible ! Le christianisme a tiré du fond du sépulcre toutes les moralités qu'il renferme. C'est par la mort que la morale est entrée dans la vie : si l'homme, tel qu'il est aujourd'hui après sa chute, fût demeuré immortel, peut-être n'eûl-il jamais connu la vertu (18).

Ainsi s'offrent de toutes parts dans la religion les scènes les plus instructives ou les plus attachantes : là, de saints muets, comme un peuple enchanté par un philtre, accomplissent sans paroles les travaux des moissons et des vendanges ; ici les filles de Claire foulent de leurs pieds nus les tombes glacées de leur cloître. Ne croyez pas toutefois qu'elles soient malheureuses au miheu de leurs austérités; leurs cœurs sont purs, et leurs yeux tournés vers le ciel, en signe de désir et d'espérance. Une robe de laine grise est préférable à des habits somptueux, achetés au prix des vertus ; le pain de la charité est plus saint que celui de la prostitution. Eh! de combien de chagrins ce simple voile baissé entre ces filles et le monde ne les sépare-t-il pas !

En vérité, nous sentons qu'il nous faudrait un tout autre talent que le nôtre pour nous tirer dignement des objets qui se présentent à nos yeux. Le plus bel éloge que nous pourrions faire de la vie monastique serait de présenter le catalogue des travaux auxquels elle s'est consacrée. La religion, laissant à notre cœur le soin de nos joies, ne s'est occupée, comme une tendre mère, que du soulagement de nos douleurs; mais dans cette œuvre immense et difficile elle a appelé tous ses fils et toutes ses filles à son secours. Aux uns elle a confié le soin de nos maladies, comme à celte multitude de religieux et de religieuses dévoués au service des hôpitaux ; aux autres elle a délégué les pain'res, comme aux sœurs de la Charité.

DU CHRISTIANISME. 4gt

Le père de la Rédemption s'embarque à Marseille : où va-t-il seul ainsi avec son bréviaire et son bàtan? Ce conquérant marche à la délivrance de l'humanité, et les armées qui l'accompagnent sont invisibles. La bourse de la charité à la main, il court affronter la peste, le martyre et l'esclavage. 11 aborde le dey d'Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l'ambassadeur. Le Barbare s'étonne à la vue de cet Européen, qui ose seul , à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs ; dompté par une force inconnue, il accepte l'ar qu'on lui présente ; et l'iiéroïque libérateur, satisfait d'avoir rendu des malheureux à leur patrie, obscur et ignoré, reprend huffiblementà pied le chemin de son monastère.

Partout c'est le même spectacle : le missionnaire qui part pour la Chine rencontre au port le missionnaire qui revient, glorieux et mutilé, du Canada ; la sœur grise court administrer l'indigent dans sa chaumière; le père capucin vole à l'incendie; le frère hospitalier lave les pieds du voyageur; le frère du Bien-Mourir console l'agonisant sur sa couche; le frère Enterreur porte le corps du pauvre décédé; la sœur de la Cliaiilé monte au septième étage pour prodiguer l'or, le vêtement et l'espérance; ces filles, si justement appelées Filles-Dieu^ portent et reportent çà et là les bouillons, la charpie, les remèdes ; la fille du Bon-Pasteur tend les bras à la fille prostituée, cl lui crie : Je ne suis point venue pour appeler les justes, mais les pécheurs l l'orphelin trouve un père, linseasé un médecin l'ignorant un instructeur. Tous ces ouvriers on œuvres célestes se précipitent, s'animent les uns les autres. Cependant la religion, attentive, et tenant une couronne immortelle, leur cpie : o Courage, mes enfants! courage! hâtez-vous, soyez plus prompts que les maux dans la carrière de la vie ! méritez cette couronne que je vous prépare : elle vous mettra vous-mêmes à l'abri de tous maux et de tous besoins. »

Au milieu de tant de tableaux, qui mériteraient chacun des volumes de détails et de louanges, sur quelle scène particulière arrè-

tcrons-nous nos regards? Nous avons déjà parlé de ces hôtelleries que la religion a placées dans les solitudes des quatre parties du monde, fixons donc à présent les yeux sur des objets d'une autre sorie.

Il y a des gens pour qui le seul nom de capucin est un objet de risée. Quoi qu'il en soit, un religieux de l'ordre de saint François était souvent un personnage noble et simple.

Qui de nous n'a vu un couple de ces hommes vénérables, voyageant dans les campagnes, ordinairement vers la fêle des Morts, à l'approche de l'hiver, au temps de la quête des vignes? Ils s'en allaient demandant l'hospitalité, dans les vieux châteaux sur leur route. A l'entrée de la nuit, les deux pèlerins arrivaient chez le châtelain solitaire : ils montaient un antique perron, mettaient leurs longs bâtons et leurs besaces derrière la porte, frappaient au portique sonore, et demandaient l'hospitalité. Si le maître refusait ces hôtes du Seigneur, ils faisaient un profond salut, se retiraient en silence, reprenaient leurs besaces et leurs bâtons, et, secouant la poussière de leurs sandales, ils s'en allaient à travers la nuit, chercher la cabane du laboureur. Si, au contraire, ils étaient reçus, après qu'on leur avait donné à laver, à la façon des temps de Jacob et d'Homère, ils venaient s'asseoir au foyer hospitalier. Comme aux siècles antiques, afin de se rendre les maîtres favorables (et parce que, comme Jésus-Christ, ils aimaient aussi les enfants), ils commençaient par caresser ceux de la maison ; ils leur présentaient des reliques et des images. Les enfants , qui s'étaient d'abord enfuis tout effrayés, bientôt attirés par ces merveilles, se familiarisaient jusqu'à se jouer entre les genoux des bons religieux. Le père et la mère, avec un sourire d'attendrissement, regardaient ces scènes naïves, et l'intéressant contraste delà gracieuse jeunesse de leurs enfants, et de la vieillesse chenue de leurs hôtes.

Or, la pluie et le coup de vent des morts battaient au dehors les bois dépouillés, les cheminées, les créneaux du château gothique ; la chouette criait sur ses faîtes. Auprès d'un large foyer, la famille se mettait à table : le repas était cordial, et les manières affectacu<:e?.

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DU CBRISTUmSME. 153

La jeune demoiselJe du lieu interrogeait timidement ses hôtes, qui louaienl ëiavemenl sa beauté et sa modestie. Les bons pères entrettnaient la famille par leurs agréables propos : ils racontaient quelque histoire bien touchante ; car ils avaient toujours appris des choses remarquables dans leurs missions lointaines, chez les Sauvages de l'Amérique, ou chez les peuples de la Tarlarie. A la longue barbe de ces pères, à leur robe de l'antique Orient, à la manière dont ils étaient venus demander l'hospitalité, on se rappelait ces temps où les Thaïes et les Anacharsis voyageaient ainsi dans l'Asie et dans la Grèce.

Après le souper du château, la dame appelait ses serviteurs, et l'on invitait un des pères à faire en commun la prière accoutumée; ensuite les deux religieux se reliraient à leur couche, en souhaitant toutes sortes de prospérités à leurs hôtes. Le lendemain on cherchait les vieux voyageurs; mais ils s'étaient évanouis, comme ces saintes apparitions qui visitent quelquefois l'homme de bien dans sa demeure.

Était-il quelque chose qui pût briser l'àme, quelque commission dont les hommes ennemis des larmes n'osassent se charger, de peur de compromettre leurs plaisirs, c'était aux enfants du cloître qu'elle était aussitôt dévolue, et surtout aux Pères de l'ordre de Saint- François; on supposait que des hommes qui s'étaient voués à la misère, devaient être naturellement des hérauts du malheur. L'un était obligé d'aller porter à une famille la nouvelle de la perte de sa fortune; l'autre, de lui apprendre le trépas de son fils unique. Le grand Bourdaioue remplit lui-même ce triste devoir : il se présentait en silence à la porte du père, croisait les mains sur sa poitrine, s'inclinait profondément, et se relirait muet, comme la mort dont il était l'interprète.

Croit-on qu'il y cul beaucoup de plaisirs (nous entendons de ces plaisirs à la façon du monde), croit-on qu'il fût forlfloux pour un cordelier, un carme, un franciscain, d'aller au milieu des prisons annoncer la sentence au criminel, l'écouter, le consoler, et avoir,

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