‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 175 sur 219 · IDÉE GÉNÉRALE DES MISSIONS · texte numérisé non relu

IDÉE GÉNÉRALE DES MISSIONS

Voici encore une de ces grandes et nouvelles idées qui n'appartiennent qu'à la religion chrétienne. Les cultes idolâtres ont ignoré l'enthousiasme divin qui anime l'apôtre de l'Évangile. Les anciens philosophes eux-mêmes n'ont jamais quitté les avenues d'Académus et les délices d'Athènes, pour aller, au gré d'une impulsion sublime, humaniser le Sauvage, instruire l'iynorani, guérir le malade, vêtir le pauvre, et semer la concorde et la paix parmi des nations ennemies : c'est ce que les religieux chrétiens ont fait et font encore tous les jours. Les mers, les orages, les glaces du pôle, les tèux du tropique, rien ne les arrête : ils vivent avec l'Esquimau dans son outre de peau de vache marine; ils se nourrissent d'huile de baleine avec le Groéiilandais; avec le Tartare ou l'Iroquois, ils parcourent la solitude; ils montent sur le dromadaire de l'Arabe, ou suivent le Cafre errant dans ses déserts embrasés; le Chinois, \e Japonais, l'Indien, sont devenus leurs néophytes; il n'est point d'ile ou d'écueil dans l'Océan qui ait pu échapper à leur zèle; et, comme autrefois les royaumes manquaient à l'ambition d'Alexandre, la terre manque à leur charité.

Lorsque l'Europe régénérée n'offrit plus aux prédicateurs de la

foi qu'une famille de frères, ils tournèrent les yeux vers les régions où des âmes languissaient encore dans les ténèbres de l'idolâtrie. Ils furent touchés de compassion en voyant celte dégradaf'on de l'homme ; ils se sentirent pressés du désir de verser leur sang po.ir le salut de ces étrangers. Il fallait percer des forêts profondes, franchir des marais impraticables, traverser des fleuves dangereux, gravir des rochers inaccessibles; il fallait affronter dos nations cruelles, superstitieuses et jalouses; il fallait surmonter dans les unes l'ignorance de la barbarie, dans les autres les préjug 's de la civilisation : tant d'obstacles ne purent les arrêter. C?iix qui ne croient plus à la religion de leurs pères conviendront du moins que si le missionnaire est fermement persuadé qu'il n'y a de salut que dans la religion chrétienne, l'acte par lequel il se condamne à des maux inouïs pour sauver un idolâtre est au-dessus des plus grands dévouements.

Qu'un homme, à la vue de tout un peuple, sous les yeux de ses parents et de ses amis, s'expose à la mort pour sa patrie, il échange quelques jours de vie pour des siècles de gloire ; il illustre sa la mille, et l'élève aux richesses et aux honneurs. Mis le missionnaire dont la vie se consume au fond des bois, qui meurt d'une mort affreuse, sans spectateurs, sans applaudissem^nls, sms ava'itages pour les siens, obscur, méprisé, traité de fou, d'absurde, de fanatique, et tout cela pour donner un bonheur éiarnA à un Sauvage inconnu... de quel nom faut-il appeler celle mort, ce sacpilicc?

Diverses congrégations religieuses se co:;sacr.;ient aux m!.>sions: les dominicains, l'ordre de Sainl-Fruuçois, les jésuites, et les prèires des missions étrangères.

Il y avait quatre sortes de missions :

Les missions du Levant, qiii compronaicj^t rArchipi-l, C Mi?tiuitinople, la Syrie, l'Arménie, la Ci-imée, l'Ethiopie, la P;v^se et l'Egypte;

Les missions de l'Amérique, commençant à la baie d'iiadsou e! remontant par le Canada, la Louisiane, la Californie, les AntilK s

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ei la Guyane, jusqu'aux fameuses Rédiiclion ou les peuplades du Paraguay.

Les missions de l'Inde, qui renfermaient l'Indoslan, la presqu'île .en deçà et au delà du Gange, et qui s'étendaient jusqu'à Manille et aux Nouvelles-Philippines;

Enfin, les missions de la Chine, auxquelles se joignent celles de Tong-King, de la Cocliincliine et du Japon.

On comptait de plus quelques églises en Islande et chez les Nègres de l'Afrique, mais elles n'étaient pas régulièrement suivies. Des ministres presbytériens ont tenté dernièrement de prêcher l'Évangile 5 Otaïti.

Lorsque les jésuites firent paraître la correspondance connue sous le nom de Lettres éditantes, elle fut citée et recherchée par tous les auteurs. On s'appuyait de son autorité, et les faits qu'elle contenait passaient pour indubitables. Mais bientôt la mode vint de décrier ce qu'on avait admiré. Ces lettres étaient écrites par des prêtres chrétiens : pouvaient-elles valoir quelque chose? On ne rougit pas de préférer, ou de feindre de préférer aux Voyages des Dutertre et des Charlevoix ceux d'un baron de la Honlan, ignorant et menteur. Des savants qui avaient été à la tête des premiers tribunaux de la Chine, qui avaient passé trente et quarante années à la cour même des empereurs, qui parlaient et écrivaient la langue du pays, qui fréquentaient les petits, qui vivaient familièrement avec les grands, qui avaient parcouru, vu et étudié en détail les provinces, les mœurs, la religion et les lois de ce vaste empire; ces savants, dont les travaux nombreux ont enrichi les Mémoires de l'Académie des sciences, se virent traités d'imposteurs par un homme qui n'était pas sorti du quartier des Européens à Canton, qui ne savait pas un mot de chinois, et dont tout le mérite consistait à contredire grossièrement les récits des missionnaires. On le sait aujourd'hui, et Ton rend une t.irdive justice aux ji'^uiles. Dt\s ambassades faites à grands frais par des nations puissantes nous ontelles appris quelque chose que les Duhalde et les le Comte nous

eussent laissé ignorer, ou nous ont-elles révélé quelques mensonges de ces pères?

En effet, un missionnaire doit être un excellent voyageur. Obligé de parler la langue des peuples auxquels il prêche l'Évangile, de se conformer à leurs usages, de vivre longtemps avec toutes le^ classes de la société, de chercher à pénétrer dans les palais et dans les chaumières, n'eût-il reçu de la nature aucun génie, il parviendrait encore à recueillir une multitude de faits précieux. Au cantraire, l'homme qui passe rapidement avec un interprète, qui n'a ni le temps ni la volonté de s'exposer à mille périls pour apprendre le secret des mœurs, cet homme eût-il tout ce qu'il faut pour bien voir et pour bien observer, ne peut cependant acquérir que des connaissances très-vagues sur des peuples qui ne font que rouler et disparaître à ses yeux.

Le jésuite avait encore sur le voyageur ordinaire l'avantage d'une éducation savante. Les supérieurs exigeaient plusieurs qualités des élèves qui se destinaient aux missions. Pour le Levant, il fallait savoir le grec, le cophte, l'arabe, le turc, et posséder quelques connaissances en médecine; pour l'Inde et la Chine, on voulait des astronomes, des géographes, des mathématiciens, des mécaniciens; l'Amérique était réservée aux naturalistes*. Et à combien de saints déguisements , de pieuses ruses, de changements de vie et de mœurs n'était-on pas obligé d'avoir recours pour annoncer la vérité aux hommes ! A Maduré, le missionnaire prenait l'habit du pénitent indien, s'assujettissait à ses usages, se soumettait à ses austérités, si rebutantes ou si puériles qu'elles fussent; à la Chine, il devenait mandarin et lettré; chez l'Iroquois, il se faisait chasseur et sauvage.

Presque toutes les missions françaises furent établies par Colbert et Louvois, qui comprirent de quelle ressource elles seraient pour

' Voyez les Lettres édifiantes, et l'ouvrage de l'abbé Fleury sur les qualilés oécessaires à un missionnaire.

les arts, les sciences et le commerce. Les pères Fontenay, Tacliard, Gerbillon,le Comte, Bouvet et Visdelou, furent envoyés aux Indes par Louis XIV: ils étaient mathématiciens, et le roi les fit recevoir de l'Académie des sciences avaiit leur départ.

Le père Brédevent, connu par sa dissertalion physico-mathématique, mourut malheureusement en parcourant l'Ethiopie ; mais on a joui d'une partie de ses travaux : le père Sicard visita l'Egypte avec des dessinateurs que lui avait fournis M. de Maurepas. Jl acheva un grand ouvrage sous le titre de Description de l'Egypte ancienne et moderne. Ce manuscrit précieux, déposé à la maison professe des jésuites, fut dérobé sans qu'on en ait jamais pu découvrir aucune trace. Personne sans doute ne pouvait mieux nous faire connaître la Perse et le fameux Thomas Koulikan que le moine Bazin, qui fut le premier médecin de ce conquérant, et le suivit dans ses expéditions. Le père Cœur-Doux nous donna des renseignements sur les toiles et les teintures indiennes. La Chine nous fut connue comme la France ; nous eijmes les manuscrits originaux et les traductions de son histoire; nous eûmes des herbiers chinois, des géograi)hies, des mathématiques chinoises; et pour qu'il ne manquât rien à la singularité do celle mission, le père Ricci écrivit des livres de morale dans la langue de Confucius, et passe encore pour un auteur élégant à Pékin.

Si la Chine nous est aujourd'hui fermée, si nous ne disputons pas aux Anglais l'empire des Indes, ce^ n'est pas la faute des jésuites, qui ont été sur le point de nous ouvrir ces belles régions. « Ils avaient réussi en Amérique, dit Voltaire, en enseignant à des Sauvages les arts nécessaires ; ils réussirent à la Chine, en enseignant les arts les plus relevés à une nation spirituelle*. »

L'utilité dont ils étaient à leur patrie dans les échelles du Levant n'est pas moins avérée. En veut-on une preuve authentique ? Voici un certificat dont les signatures sont assez belles.

* Essai sur («i missions chrétiennes, cbap. cxcv.

Brevet du Roi,

« Aujourd'hui, septième de juin mil six cent soixante-dix-neuf, le roi étant à Saint-Germain-en-Laye, voulant gratifier et favorablement traiter les pères jésuites français, missionnaires au Levant, en considération de leur zèle pour la religion, et des avantages que ses sujets qui résident et qui trafiquent dans toutes les échelles reçoivent de leurs instructions, Sa Majesté les a retenus et retient pour ses chapelains dans l'église et chapelle consulaire de la ville d'Alep en Syrie, etc.

« Signé, LOUIS.

« Et plus bas, COLBERT*.

C'est à ces mêmes missionnaires que nous devons l'amour que les Sauvages portent encore au nom français dans les forêts de l'Amérique. Un mouchoir blanc suffit pour passer en sûreté à travers les hordes ennemies, et pour recevoir partout l'hospitalité. C'étaient les jésuites du Canada et de la Louisiane qui avaient dirigé l'industrie des colons vers la culture, et découvert de nouveaux objets de commerce pour les teintures et les remèdes. En naturalisant sur notre sol des insectes, des oiseaux et des arbres étrangers ^, ils ont ajouté des richesses à nos manufactures, des délicatesses à nos tables, et des ombrages à nos bois.

Ce sont eux qui ont décrit les annales élégantes ou naïves de nos colonies. Quelle excellente histoire que celle des Antilles par le père Dutertre, ou celle de la Nouvelle-France par Charlevoix ! Les ouvrages de ces hommes pieux sont pleins de toutes sortes de sciences : dissertations savantes, peintures de mœurs, plans d'amélioration pour nos établissements, objets utiles, réflexions morales,

' Lettres édif., tom. i, pag. 129, édit. de 1780.

•Deux moines, sous le règne de Jusiinien, apportèrent du Serinde des vers à soie à Constaniinople. Les dindos ei plusieurs arbres et arJ)Uôles étrangers naluraiisés en Europe, sont dus à des ini&sioauairos.

avendires intéressantes, tout s'y trouve; l'histoire d'un acacia ou d'un saule de la Chine s'y mêle à l'histoire d'un grand empereur réduit à se poignarder ; et le récit de la conversion d'un Pariah, à un traité sur les mathématiques des Brames. Le style de ces relations, quelquefois sublime, est souvent admirable par sa simplicité. Enfin , les missions fournissaient chaque année à l'astronomie, et surtout à la géographie de nouvelles lumières. Un jésuite rencontra en Tartarie une femme baronne qu'il avait connue au Canada : 11 conclut de cette étrange aventure que le continent de l'Amérique se rapproche au nord-ouest du continent de l'Asie , et il devina ainsi l'existence du détroit qui longtemps après a fait la gloire de Bering et de Cook. Une grande partie du Canada et toute la Louisiane avaient été découvertes par nos missionnaires. En appelant au christianisme les Sauvages de l'Acadie, ils nous avaient livré ces côtes où s'enrichissait notre commerce et se formaient nos marins: telle est une faible partie des services que ces hommes, aujourd'hui si méprisés, savaient rendre à leur pays.

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