‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 196 sur 219 · AGRICULTURE · texte numérisé non relu

AGRICULTURE

C'est au clergé séculier et régulier que nous devons encore le renouvellement de l'agriculture en Europe, comme nous lui devons la fondation des collèges et des hôpitaux. Défrichements des terres, ouvertures des chemins, agrandissements des hameaux et des villes, établissements des messageries et des auberges, arts et métiers, manufactures, commerce intérieur et extérieur, lois civiles et politiques : tout enfin nous vient originairement de l'Église. Nos pères étaient des Barbares à qui le chrislianismc èlait obligé d'enseigner jusqu'à l'art de se nourrir.

La plupart des concessions faites aux monastères, dans les premiers siècles de l'Église, étaient des terres vagues, que les moines

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cultivaient de leurs propres mains. Des forêts sauvages, des marais impraticables, de vasics landes, furent la source de ces richesses que nous avons tant reprochées au clergé.

Tandis que les chanoines prémonlrés labouraient les solitudes de la Pologne et une porlion de la forêt de Coucy en France, les bénédictins fertilisaient nos bruyères. Molesme, Golan et Citeaux, qui se couvrent aujourd'hui de vignes et de moissons, étaient des lieux semés de ronces et d'épines, où les premiers religieux habitaient sous les huttes de feuillages, comme les Américains au milieu de leurs défrichements.

Saint Bernard et ses disciples fécondèrent les vallées stériles que leur abandonna Thibaut, comte de Champagne. Fontevraull fut une véritable colonie, établie par Robert d'Arbrissel, dans un pays désert, sur les contins de l'Anjou et de la Bretagne. Des familles entières cherchèrent un asile sous la direction de ces bénédictins : il s'y forma des monastères de veuves, de tilles, de laïques, d'infirmes et de vieux soldats. Tous devinrent cultivateurs, à l'exemple des pères, qui abattaient eux-mêmes les arbres, guidaient la charrue, semaient les grains, et couronnaient cette partie de la France de ces belles moissons qu'elle n'avait point encore portées.

La colonie fut bientôt obligée déverser au dehors une partie de ses habitants, et de céder à d'autres solitudes le superflu de ses mains laborieuses. Raoul de la Futayc, compagnon de Robert, s'établit dans la forêt du Nid du Merle, et Vital, autre bénédictin, dans les bois de Savigny. La forêt de l'Orges, dans le diocèse d'Angers : Chauiournois, aujourd'hui Chantenois, en Touraine , Bellay, dans la même province ; la Puic, en Poitou; l'Encloître, dans la forêt de Gironde; Gaisne, à quelques lieues de Loudun; Luçon, dans les bois du même nom ; la Lande, dans les landes de Garnache; la Madeleine, sur la Loire ; Bourbon, en Limousin ; Cadouin, en Périgord; enfin Haute-Bruyère, près de Paris, furent autant de colonies de Fontevraull, et qui, pour la plupart, d'incultes qu'elles étaient, se chaugèrcat eu opulentes campagnes.

T. II. -î^

Nous fatiguerions le lecteur si nous entreprenions de nommer tous les sillons que la charrue des bénédictins a tracés dans les Gaules sauvages. Maurecourf, Longpré, Fontaine, le Charme, Colinance, Foici, Bellomer, Cousanie, Sauvement, les Épines, Eube, Vanasscl, Pons, Charles, Vairville, et cent autr.es lieux dans la Bretagne, l'Anjou, le Berry, l'Auvergne, la Gascogne, le Languedoc la Guyenne, attestent leurs immenses travaux. Saint Coloraban fit fleurir le désert de Vauge; des filles bénédictines même, à l'exemple des pères de leur ordre, se consacrèrent à la culture ; celles de Monlreuil-les-Daraes « s'occupaient, dit Hermann, à coudre, à filer, à défricher les épines de la forêt, à l'imitation de Laon et de tous les religieux de Clairvaux*. »

En Espagne, les bénédictins déployèrent la même activité. Ils achetèrent des terres en friche au bord du Tage, près de Tolède, et ils fondèrent le couvent de Venghalia, après avoir planté en vignes et en orangers tout le pays d'alentour.

Le Mont-Cassin, en Italie, n'était qu'une profonde solitude: lorsque saint Benoît s'y retira, le pays changea de face en peu de temps, et l'abbaye nouvelle devint si opulente par ses travaux, qu'elle fut en état de se défendre, en 1057, contre les Normands, qui lui firent la guerre.

Saint Boniface, avec les religieux de son ordre, commença toutes les cultures dans les quatre évéchés de Bavière. Les bénédictins de Fulde défrichèrent, entre la Hesse, la Franconie et la Thuringe, un terrain du diamètre de huit mille pas géométriques, ce qui donnait vingt-quatre mille pas, ou seize lieues de circonférence ; ils comptèrent bientôt jusqu'à dix-huit mille métairies, tant en Bavière qu'en Souabe. Les moines de Saint-Benoist-Polironne, près de Mantouc, employèrent au labourage plus de trois mille bœufs.

Remarquons, en outre, que la règle, presque générale, qui interdisait Tusage de la viande aux ordres monastiques vint sans

* De miracul, lib. iir^ cap. xvii.

doute, en premier lieu, d'un principe d'économie rurale. Les sociétés religieuses étant alors fort multipliées, tant d'iiommes qui ne vivaient que de poissons, d'œufs, de lait et de légumes, durent favoriser singulièrement la propagation des races de bestiaux. Ainsi nos campagnes, aujourd'hui si florissantes , sont en partie redevables de leurs moissons et de leurs troupeaux au travail des moines et à leur frugalité.

De plus, l'exemple, qui est souvent peu de choses en morale, parce que les passions en détruisent les bons effets , exerce une grande puissance sur le côté matériel de la vie. Le spectacle de plusieurs milliers de religieux cultivant la terre mina peu à peu ces préjugés barbares , qui attachaient le mépris à l'art qui nourrit les hommes. Le paysan apprit, dans les monastères, à retourner la glèbe et à fertiliser le sillon. Le baron commença à chercher dans son champ des trésors plus certains que ceux qu'il se procurait par les armes. Les moines furent donc réellement les pères de l'agriculture, et comme laboureurs eux-mêmes, et comme les premiers maîtres de nos laboureurs.

Ils n'avaient point perdu, de nos jours, ce génie utile. Les plus belles cultures, les paysans les plus riches, les mieux nourris et les moins vexés, les équipages champêtres les plus parfaits, les troupeaux les plus gras, les fermes les mieux entretenues, se trouvaient dans les abbayes. Ce n'était pas là, ce nous semble, un sujet de reproches à faire au clergé.

CHAPITRl^ MIL

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