MIGRATION DES OISEAUX
Oiseaui aquatiques; leurs mcEurs. Boulé de la Provideoce.
On connaît ces vers charmants de Racine le fils sur les migrations des oiseaux .
Ceux qui, de nos hivers redoutant le courroux, Voni se réfugier dans les climais plus doux , Ne laisseronljaniais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur iroupe paresseuse. Dans un sage conseil, par les chefs assemblé, Du dépari général le grand jour esl réglé ; Il arrive ; tout part : le plus jeune peui-êirc Demande, en regardant les lieux qui l'uni vu naître. Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés.
lis GÉNIE
Nous avons vu quelques infortunés à qui ce dernier trait faisait venir les larmes aux youx. II n'en est pas des exils que la nature prescrit, comme des exils commandés par des hommes. L*oiseau n'est banni un moment que pour son bonheur j il part avec ses voisins, • avec son père et sa mère, avec ses sœurs et ses frères ; il ne laisse rien après lui 5 il emporle tout son cœur. La solitude lui a préparé le vivre et le couvert ; les bois ne sont point armés contre lui \ il retourne enfin mourir aux bords qui l'ont vu naître : il y retrouve le fleuve , l'arbre, le nid, le soleil paternel. Mais le mortel chassé de ses foyers y rentre-t-il jamais! Hélas .'.l'homme ne peut dire en naissant quel coin de l'univers gardera ses cendres , ni de quel côté le souffle de l'adversité les portera. Encore si on le laissait mourir tranquille ! Mais, aussitôt qu'il est malheureux , tout le persécute; l'injustice particulière dont il esL iobjet devient une injustice générale. Il ne trouve pas, ainsi que l'oisiveté, l'hospitaUté sur la route; il frappe , et l'on n'ouvre pas ; il n'a , pour appuyer ses os fatigués, que la colonne du chemin public, ou la borne de quelque ermitage. Souvent même on lui dispute ce lieu de repos, qui, placé entre deux champs, semblait n'appartenir à personne : on !e force à continuer sa route vers de nouveaux déserts : le ban qui l'a mis hors de son pays semble l'avoir mis hors du monde. Il meurt , et il n'a personne pour l'ensevelir. Son corps gît délaissé sur un grabat, d'où le juge est obligé de le faire enlever, non comme le corps d'un homme , mais comme une immondice dangereuse aux vivants. Ah ! plus heureux lorsqu'il expire dans quelque fossé au bord d'une grande route , et que la charité du Samaritain Jette en passant un peu de terre étrangère sur ce cadavre ! N'espérons donc que dans le ciel , et nous ne craindrons plus l'exil : il y a dans la religion toute une patrie.
Tandis qu'une partie de la création publie chaque jour aux mêmes lieux les louanges du Créateur, une autre partie voyage pour raconter ses merveilles. Des courriers traversent les airs, se glissent dans les eaux , franchissent les monts et les vallées. Ceux-ci
arrivent sur les aWcs du printemps, et bientôt, disparaissant avec les zéphyrs, suivent de climats en climats leur mobile patrie j ceux-là s'arrêtent ù l'habitation de l'homme : voyageurs lointains , ils réclament l'antique hospitalité. Chacun suit son inclination dans le choix d'un hôte : le rouge-gurge s'adresse aux cabanes , l'hirondelle frappe aux palais : cette fille de roi semble encore aimer les grandeurs, mais les grandeurs tristes, comme sa destinée -, elle passe l'été aux ruines de Versailles, et l'hiver à celles de Thèbes.
A peine a t-elle disparu, qu'on voit s'avancer sur les vents du nord une colonie qui vient remplacer les voyageurs du midi, afin qu'il ne reste aucun vide dans nos campagnes. Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois per«i dent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit , et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux, qui retentissent. Un cri général, suivi d'un profond silence, s'élève dans les marais. Guidés par une petite lumière, qui peut-être brille à l'étroite fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent des murs à la faveur des rosea'ux et des ombres. Là, battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murmure des vents et des pluies, ils saluent l'habitation de l'homme.
Un des plus jolis habitants de ces retraites, mais dont les pèlerinages sont moins lointains, c'est la poule d'eau. Elle se montre aux bords des joncs, s'enfonce dans leur labyrinthe, reparaît et disparaît encore en poussant un petit cri sauvage : elle se promène dans les fossés du château -, elle aime à se percher sur les armoiries sculptées dans les murs. Quand elle s'y tient immobile, on la prendrait, avec son plumage noir et le cachot blanc do sa tête, pour un oiseau en blason tombé de l'écu d'un ancien chevalier. Aux approche? du pria-
temps, elle se retire à des sources écartées. Une racine de saule minée par les eaux lui offre un asile; elle s'y dérobe à tous les yeux. Le convolvulus, les mousses, les capillaires d'eau, suspendent devant son nid des draperies de verdure ; le cresson et la lentille lui fournissent une nourriture délicate , l'eau murmure doucement à son oreille, de beaux insectes occupent ses regards ; et les naïades du ruisseau, pour mieux cacher celte jeune mère, plantent autour d'elle leurs quenouilles de roseaux, chargées d'une laine empourprée.
Parmi ces passagers de l'aquilon, il s'en trouve qui s'habituent à nos mœurs, et refusent de retourner dans leur patrie ; les uns, comme les compagnons d'Ulysse, sont captivés par la douceur de quelques fruits j les autres, comme les déserteurs du vaisseau de Cook, sont séduits par des enchanteresses qui les retiennent dans leurs îles. MbIs la plupart nous quittent après un séjour de quelques mois : ils s'attachent aux vents et aux tempêtes qui ternissent l'éclat des flots, et leur livrent la proie qui leur échapperait dans des eaux transparentes ; ils n'aiment que les retraites ignorées, et font le tour de la terre par un cercle de solitudes.
Ce n'est pas toujours en troupes que ces oiseaux visitent nos demeures. Quelquefois deux beaux étrangers, aussi blancs que la neige, arrivent avec les frimas : ils descendent au milieu des bruyères, dans un lieu découvert, et dont on ne peut approcher sans être aperçu ; après quelques heures de repos, ils remontent sur les nuages. Vous courez à l'endroit dont ils sont partis, et vous n'y trouvez que quelques plumes, seules marques de leur passage, que le vent a déjà dispersées : heureux le favori des muses qui, comme le cygne, a quitté la terre sans y laisser d'autres débris et d'autres souvenirs que quelques plumes de ses ailes !
Des convenances pour les scènes de la nature, ou des rapports d'utilité pour l'homme , déterminent les différentes migrations des animaux. Les oiseaux qui paraissent dans les mois des tempêtes ont des voix tristes et des mœurs sauvages comme la saison qui les ^mène-, ils ne viennent point pour se fojre entendre, mais pour écou-
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ter : il y a Jans le sourd mugissement des bois quelque eliose qui charme les oreilles. Les arbres qui balancent tristement leurs cimes dépouillées ne portent que de noires légions qui se sont associées pour passer Thiver : elles ont leurs sentinelles et leurs gardes avancées-, souvent une corneille cenicnairc, antique sibylle du désert, se tient seule perchée sur un chêne avec lequel elle a vieilli : là, tandis que ses sœurs font silence, immobile et comme pleine dépensées, elle abandonne aux vents des monosyllabes prophétiques.
Il est remarquable que les sarcelles, les canards, les oies, les bécasses, les pluviers, les vanneaux, qui servent à notre nourriture, arrivent quand !;> terre est dépouillée : tandis que les oiseaux étrangers qui nous viennent dans la saison des fruits n'ont avec nous que des relations de plaisirs : ce sont des musiciens envoyés pour chai*mer nos banquets. Il en faut excepter quelques-uns, tels que la caille et le ramier, dont toutefois la chasse n'a lieu qu'après la récolte, et qui s'engraissenl dans nos blés pour servir à notre table. Ainsi, les oiseaux du nord sont la manne des aquilons, comme les rossignols sont les dons des zéphyrs : de quelque point de l'horizon que le vent souffle, il nous apporte un présent de la Providence.
CIlAPlïRE VIII.
OISEAUX DE^ MER?; < oMMSÎNT UTILES A L'HOMME.
Que les migralioDS des oiseaux scrYaicol de caleudrier aux labourrnrs dans les aucieos jours.
Les oies, les sarcelles, les canards, étant de race domestique, habitent partout où il peut y avoir des hommes. Les navigalcuis ont trouvé des bataillons innoDibrables de ces oiseaux jusque sous le
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pôle antarctique et sur les côtes de la Nouvelle-Zélande. Nous en avons rencontré nous-mcme des milliers depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'à la pointe de l'isthme de la Floride. Nous vîmes un jour aux Açores une compagnie de sarcelles bleues, que la lassitude contraignit de s'abattre sur un figuier. Cet arbre n'avait point de feuilles; mais il portait des fruits rouges enchaînés deux à deux comme des cristaux. Quand il fut couvert de cette nuée d'oiseaux, qui laissaient pendre leurs ailes fatiguées, il offrit un spectacle singulier : les fruits paraissaient d'une pourpre éclatante sur les rameaux ombragés, tandis que l'arbre, par un prodige, semblait avoir poussé tout à coup un feuillage d'azur.
Les oiseaux de mer ont des lieux de rendez-vous, où ils semblent délibérer en commun des affaires de leur république : c'est ordinairement un écueil au milieu des flots. Nous allions souvent nous asseoir, dans l'île Saint-Pierre S sur la côte opposée à une petite île que les habitants ont appelée le Colombier, parce qu'elle en a la forme, et qu'on y vient chercher des œufs au printemps.
La multitude des oiseaux rassemblés sur ce rocher était si grande, que souvent nous distinguions leurs cris pendant le mugissement des tempêtes. Ces oiseaux avaient des voix extraordinaires, comme celles qui sortaient des mers \ si l'Océan a sa Flore, il a aussi sa Philomèle : lorsqu'au coucher du soleil le courlis siffle sur la pointe d'uQ rocher, et que le bruit sourd des vagues l'accompagne, c'est une des harmonies les plus plaintives qu'on puisse entendre ; jamais l'épouse de Céix n'a rempli de tant de douleurs les rivages témoins de ses infortunes.
Une parfaite intelligence régnait dans la république du Colombier. Aussitôt qu'un citoyen était né, sa mère le précipitait dans les vagues, comme ces peuples barbares qui plongeaient leurs enfants dans les fleuves, pour les endurcir contre les fatigues de la vie. Des courriers partaient sans cesse de cette Tyr avec des gardes noni-
* Ile à l'entrée du golfe Saint-Laurent, sur la côie de Terre-Neuve.
breusesqui, par ordre delà Providence, se dispersaient sur les mers pour secourir les vaisseaux. Les uns se placent à quarante ou cinquante lieues d'une terre inconnue, et deviennent un indice certain pour le pilote qui les découvre flottants sur l'onde comme les bouées d'une ancre; d'autres se cantonnent sur un récif, et, senlinelles vigilantes, élèvent pendant la nuit une voix lugubre, pour écarter les navigateurs; d'autres encore, par la blancheur de leur plumage, sont de véritables phares sur -la noirceur des rochers. Nous présu mons que c'est pour la même raison que la bonté de Dieu a rendu l'écume des flots phosphorique, et toujours plus éclatante parmi les brisants, en raison de la violence de la tempête : beaucoup de vaisseaux périraient dans les ténèbres sans ces fanaux miraculeux allumés par la Providence sur les écueils.
' Tous les accidents des mers, le flux et le reflux, le calme et l'orage, sont prédits par les oiseaux. La mauve descend surunegrève, retire son cou dans sa plume, cache une patte dans son duvet, et, se tenant immobile sur l'autre, avertit le pêcheur de l'instant où les vagues se lèvent ; l'alouelte marine, qui court le long du flot en poussant un cri doux et triste, annonce au contraire le moment du reflux; enfin les procellarias s'établissent au milieu de l'Océan. Compagnes des mariniers, elles suivent la course des navires et prophétisent • la tempête. Le matelot leur attribue quelque chose de sacré, et leur donne religieusement l'hospitalité quand le vent les jette à bord ; c'est de même que le laboureur respecte le rouge- gorge, qui lui prédit les beaux jours, et c'est ainsi qu'il le reçoit sous son toit de chaume pendant les rigueurs de l'hiver. Ces hommes malheureux, placés dans les deux conditions les plus dures de la vie, ont des amis que leur a préparés la Providence; ils trouvent dans un être faible le conseil ou l'espérance, qu'ils chercheraient souvent en voin chez leurs semblables. Ce commerce de bienfaits entre de petits oiseaux et des hommes infortunés est un de ces traits touchants qui abondent dans les œuvres de Dieu. Entre le rouge-gorge et le laboureur, entre la procellaria et le- matelot, il y a une ressemblance de
mœurs et de destinées tout à fait attendrissante. Oh ! que la nature est sèche, expliquée par des sopliistes! mais combien elle paraît pleine et fertile aux cœurs simples qui n'en recherchent les merveilles que pour glorifier le Créateur !
Si le temps et le lieu nous le permettaient, nous aurions bien d'autres migrations à peindre, bien d'autres secrets de la Providence à révéler. Nous parlerions des grues dès Florides, dont les ailes rendent des sons si harmonieux, et qui font de si beaux voyages audessus des lacs, des savanes, des cyprières et des bocages d'orangers et de palmiers 5 nous montrerions le pélican des bois visitant les morts de la solitude, ne s'arrêtant qu'aux cimetières indiens et aux monts des tombeaux^ nous rapporterions les raisons de ces migrations toujours relatives à l'homme ; nous dirions les vents, les saisons que les oiseaux choisissent pour changer de climats, les aventures qu'ils éprouvent, les obstacles qu'ils ont à surmonter, les naufrages qu'ils font ; comment ils abordent quelquefois, loin du pays qu'ils cherchent, sur des côtes inconnues ; comment ils périssent en passant sur des forêts embrasées par la foudre, ou sur des plaines où les sauvages ont mis le feu.
Dans les premiers âges du monde, c'était sur la floraison des plantes, sur la chute des feuilles, sur le départ et l'arrivée des oiseaux, que les laboureurs et les bergers réglaient leurs travaux. De là l'art de la divination chez certains peuples: on supposa que des animaux qui prédisaient les saisons et les tempêtes ne pouvaient être que les interprètes de la Divinité. Les anciens naturalistes et les poètes (à qui nous sommes redevables du peu de simplicité qui reste encore parmi nous) nous montrent combien était merveilleuse cette manière de compter par les fastes de la nature, et quel charme elle répandait sur la vie. Dieu est un profond secret-, l'homme, créé à son image, est pareillement incompréhensible : c'était donc une ineffable harmonie de voir les périodes de ses jours réglées par des horloges aussi mystérieuses que lui-même.
Sous les tentes de Jacob ou de Booz, l'arrivée d'un oiseau mettait
tout en mouvement -, le patriarche faisait le tour de son champ , à la tête de ses serviteurs, armés de faucilles. Si le bruit se répandait que les petits de l'alouette avaient été vus voltigeant, à cette grande nouvelle, tout un peuple, sous la foi de Dieu, commençait avec joie la moisson. Ces aimables signes, en dirigeant les soins de la saison présente, avaient l'avantage de prédire les vicissitudes de la saison prochaine. Les oigs et les sarcelles arrivaient-elles en abondance, on savait que l'hiver serait long. La corneille commençait-elle à bâtir son nid au mois de janvier, les pasteurs espéraient en avril les roses de mai. Le mariage d'une jeune fille, au bord d'une fontaine, avait tel rapport avec Tépanouissance d'une plante-, et les \ieillards, qui meurent ordinairement en automne, tombaient avec les glands et les fruits mûrs. Tandis que le philosophe, tronquant ou allongeant l'année, promenait l'hiver sur le gazon du printemps, le laboureur ne craignait point que l'astronome qui lui venait du ciel se trompât. Il savait que le rossignol ne prendrait point le mois des frimas pour celui des fleurs, et ne ferait point entendre au solstice d'hiver les chansons de l'été. Aussi les soins, les jeux, les plaisirs de l'honime champêtre étaient déterminés non par le calendrier incertain d'un savant, mais par les calculs infaillibles de celui qui a tracé la route du soleil. Ce souverain Régulateur voulut luimême que les fêles de son culte fussent assujéties aux simples époques empruntées de ses propres ouvrages; et dans ces jours d'innocence, selon les saisons et les travaux, c'était la voix du zéphyr ou de la tempête, de l'aigle ou de la colombe, qui appelait l'homme au temple du Dieu de la nature. '
Nos paysans se servent encore quelquefois de ces tables charmantes, où sont gravés les temps des travaux rustiques. J^cs peuples de l'Inde en font le même usage, et les nègres et les sauvages américains gardent celle manière de compter. Un Siminole de la Floride vous dit : a La fille s'est mariée à l'arrivée du colibri. — L'enfant est mort quand la mn pareille a mué. — Celte mère a autant de fils qu'il y a d'œufs diins le nid i\\} pélican. »