‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 46 sur 219 · DE QUELQUES OBJECTIONS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES OBJECTIONS

Sans entrer trop avant dans les preuves métaphysiques, que nous avons pris soin d'écarter, nous tâcherons pourtant de répondre à quelques objections qu'on reproduit éternellement.

Cicéron ayant avancé, d'après Platon, qu'il n'y a point de peuples chez lesquels on n'ait trouvé quelque notion de la Divinité, ce consentement universel des nations, que les anciens philosophes regardaient comme une loi de nature, a été nié par les incrédules modernes-, ils ont soutenu que certains sauvages n'ont aucune connaissance de Dieu.

Les athées se tourmentent en vain pour couvrir la faiblesse de leur cause: il résulte de leurs arguments que leur système n'est fondé que sur des exceptions, taudis que le déisme suit la règle générale. Si l'on dit que le genre humain croit en Dieu, l'incrédule vous oppose d'abord tels sauvages, ensuite telle personne, et quelquefois lui-même. Soutient-on que le hasard n'a pu former le monde, parce qu'il n'y aurait eu qu'une seule chance favorable contre d'incalculables impossibilités, l'incrédule en convient 5 mais il répond

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que cette chance existait : c'est en tout la même manière de raisonner. De sorte que, d'après l'athée, la nature est un livre où la vérité se trouve toujours dans la note, et jamais dans le texte, une langue dont les barbarismes forment seuls l'essence et le génie.

Quand on vient d'ailleurs à examiner ces prétendues exceptions, on découvre, ou qu'elles tiennent à des causes locales, ou qu'elles rentrent même dans la loi établie. Ici, par exemple, il est faux qu'i y ait des sauvages qui n'aient aucune notion de la Divinité. Les voyageurs qui avaient avancé ce fait ont été démentis par d'autres voyageurs mieux instruits. Parmi les incrédules des bois on avait cité les hordes canadiennes : eh bien ! nous les avons vus, ces sophistes de la hutte, qui devaient avoir appris dans le livre de la nature, comme nos philosophes dans les leurs, qu'il n'y a ni Dieu ni avenir pour l'homme ^ ces Indiens sont d'absurdes barbares, qui voient l'âme d'un enfant dans une colombe ou dans une touffe de sensitives. Les mères, chez eux, sont assez insensées pour épancher leur lait sur le tombeau de leurs fils, et elles donnent à Thomme, au sépulcre, la même altitude qu'il avait dans le sein maternel. Elles prétendent enseigner ainsi que la mort n'est qu'une seconde mère qui nous enfante à une autre vie. L'athéisme ne fera jamais rien de ces peuples, qui doivent à la Providence le logement, l'habit et la nourriture ^ et nous conseillons aux incrédules de se défier de ces alliés corrompus qui reçoivent secrètement des présents de l'ennemi.

Autre objection.

a Puisque l'esprit croît et décroît avec l'âge, puisqu'il suit les alléraiions de la matière, il est donc lui-même de nature matérielle, conséquemment divisible et sujet à périr. »

Ou l'esprit et le corps sont deux êtres différents, ou ils ne sont que le même être. S'ils sont deux, il vous faut convenir que l'esprit est renicrraé dans le corps^ il en résulte qu'aussi longtemps que durera celle union, l'esprit sera en quelques degrés soumis aux l.ens qui le pressent. Il paraîtra s'élever ou s'abaisser dans les proportions de son enveloppe.

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L'objection ne subsiste donc plus, dans l'hypothèse où l'esprit elle corps sont considérés comme deux substances distinctes.

Dans celle où vous supposez qu'ils ne sont qu'wn et toutt parta géant même vie, même mort, vous êtes tenus éprouver l'assertion. Or, il est depuis longtemps démontré que l'esprit est essentiellement différent du mouvement et des autres propriétés de la matière, n'étant ni étendue, ni divisible.

Ainsi l'objection se renverse de fond en comble, puisque tout se réduit à savoir si la matière et la pensée sont une même chose; ce qui ne se peut soutenir sans absurdité.

Au surplus, il ne faut pas s'ir^aginer qu'en employant la prescription pour écarter cette difficulté, il soit impossible de l'attaquer par le fond. On peut prouver qu'alors même que l'esprit semble suivre les accidents du corps, il conserve les caractères distinctifs de son essence. Les athées, par exemple, produisent en triomphe la folie, les blessures au cerveau, les fièvres délirantes : afin d'étayer leur système, ces hommes sont obligés d'enrôler, pour auxiliaires dans leur cause, les malheurs de rimmanité. Eh bien donc, ces fièvres , cette folie (que l'athéisme, c'csl-à-dire le génie du mal, a raison d'appeler en preuve de sa réalité), que démontrent-elles après tout? Je vois une imagination déréglée, mais uû entendement réglé. Le fou et le malade aperçoivent des objets qui n'existent pas; mais raisonnent-ils faux sur ces objets? Ils tirent d'une cause infirme des conséquences saines.

Pareille chose arrive à l'homme attaqué de la fièvre : son âme esi offusquée dans la partie où se réfléchissent les images, parce que rimbécillitô des sens ne lui transmet que des notions trompeuses; mais la religion des idées reste entière et inaltérable. Et de même . qu'un feu allumé dans une vile matière n'en est pas moins un feu pur, quoique nourri d'impurs alim«nts , ainsi la pensée, flamme céleste, s'élance incorruptible et immortelle du milieu de la corruption et de la mort.

Quant à l'influence des climats sur l'esprit, qui a été alléguée

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comme une preuve de la matérialité de la pensée, nous prions nos lecteurs de faire quelque attention à notre réponse ; car, au lieu de résoudre une objection, nous allons tirer de la chose même qu'on nous oppose un preuve de l'immortalité de l'âme.

On a remarqué que la nature se montre plus forte au septentrion et au midi : c'est entre les tropiques que se trouvent les plus grands quadrupèdes, les plus grands reptiles, les plus grands oiseaux, les plus grands fleuves, les plus hautes montagnes ^ c'est dans les régions du nord que vivent les puissants cétacées, qu'on rencontre l'énorme fucus et le pin gigantesque. Si tout est effet de matière, combinaison d'éléments, force de soleil, résultat du froid et du chaud, du sec et de l'humide, pourquoi l'homme seul est-il excepté delà loi générale? Pourquoi sa capacité physique et morale ne se dilate-telle pas avec celle de l'éléphant sous la ligne, et de la baleine sous le pôle? Dira-t-on qu'il est, comme le bœuf, un animal de tous les pays? Mais le bœuf conserve son instinct en tout climat, et nous voyons par rapport à l'homme une chose bien différente.

Loin de suivre la loi générale des êtres, loin de se fortifier là où la matière est supposée plus active, l'homme, au contraire, s'affaiblit en raison de l'accroissement de la création animale autour de lui. L'Indien, le Péruvien, le Nègre au Midi, l'Esquimau, le Lapon au Nord, en sont la preuve. Il y a plus: l'Amérique, où le mélange des limons et des eaux donne à la végétation la vigueur d'une terre primitive, l'Amérique est pernicieuse aux races d'hommes, quoiqu'elle le devienne moins chaque jour, en raison de l'affaiblissenent du principe matériel. L'homme n'a toute son énergie que dans les régions où les éléments moins vifs laissent un plus libre cours à la pensée; où cette pensée, pour ainsi dire dépouillée de son vêtement terreslre, n'est gênée .dans aucun de ses mouvements, dans aucune de ses facultés.

Il faut donc reconnaître ici quelque chose en opposition directe avec la nature passive : or, celle chose est notre âme immorto'!'^. Elle répugne aux opérations delà matière; elle est niakule, elle ian-

giiit quand elle est trop touchée. Cet état de langueur de l'âme produit à son tour la débilité du corps-, le corps qui, s'il eût été seul, eût profité sous les feux du soleil, est contrarié par l'abattement de l'esprit. Que si l'on disait que c'est, au contraire, le corps qui, ne pouvant supporter les extrémités du froid et du chaud, fait dégénérer l'âme en dégénérant lui-même, ce serait une seconde fois prendre l'effet pour la cause. Ce n'est pas le vase qui agit sur la liqueur, c'est laliqueur qui tourmente le vase, et ces prétendus effets du corps sur l'àme sont les effets de l'àme sur le corps.

La double débilité mentale et physique des peuples du Nord et du Midi, la mélancolie dont ils semblent frappés, ne peuvent donc, selon nous, être attribuées à une fibre trop relâchée ou trop tendue, puisque les mêmes accidents ne produisent pas le même effet dans les zones tem.pérées. Cette affection plaintive des habitants du pôle et des tropiques est une véritable tristesse intellectuelle, produite par la positiou de l'àme et par ses combats contre les forces de la matière. Amsi, non-seulement Dieu a marqué sa sagesse par les • avantages que le globe retire de la diversité des latitudes ^ mais, en plaçant l'homme sur cette échelle, il nous a démontré presque mathématiquement l'immortalité de notre essence, puisque l'àme se fait le plus sentir là où la matière agit le moins, et que l'hommediminue où la brute augmente.

Touchons une dernière objection.

« Si l'idée de Dieu est naturellement empreinte dans nos âmes, elle doit devancer l'éducation, prévenir le raisonnement, se montrer dès l'enfance: or, les enfants n'ont point l'idée de Dieuj donc, etc. »

Dieu étant esprit^ et ne pouvant être entendu que par l'esprit, un enfant chez qui la pensée n'est pas encore développée ne saurait concevoir le souverain Être. Ne demandons poijit au cœur sa fonction la plus noMe lorsqu'il n'est pas achevé, lorsque le merveilleux ouvrage est encore entre les mains de l'ouvrier.

Mais d'ailleurs on peut soutenir que l'enfant a du moins Vinstinct

de son Créateur. Nous en prenons à témoin ses petites rêveries, ses inquiétudes, ses craintes dans la nuit, son penchant à lever les yeux vers le ciel. Un enfant joint ses deux mains innocentes, et répète après sa mère une prière au bon Dieu: pourquoi ce jeune ange de la terre balbutie-t-il avec tant d'amour et de pureté le nom de ce souverain Être qu'il ne connaît pas?

Voyez ce nouveau-né qu'une nourrice porte dans ses bras. Qu'at-il pour donner tant de joie à ce vieillard, à cet homme fait, à cette femme? deux ou trois syllabes à demi-formées, que personne n'a comprises : et voilà dos êtres raisonnables transportés d'allégresse, depuis l'aïeul, qui sait toutes les choses de la vie, jusqu'à la jeune mère qui les ignore enccfre ! Qui donc a mis celte puissance dans le verbe de l'homme? Pourquoi le son d'une voix humaine vous remue-t-il si impérieusement? Ce qui vous subjugue ici est un mystère qui lient à des causes plus relevées qu'à l'intérêt qu'on peut prendre à l'âge de cet enfant : quelque chose vous dit que ces paroles inarticulées sont les premiers bégayemenls d'une pensée immortelle.

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