DE QUELQUES POEMES FRANÇAIS ET ÉTRANGERS
Quand le christianisme n'aurait donné à la poésie que h Paradis perdu; quand son génie n'aurait inspiré ni la Jérusalem délivrée, ni Polyeucle, ni Esther, ni Athalie, ni Zaïre, ni Alzire, on pourrait encore soutenir qu'il est- favorable aux muses. Nous placerons dans ce chapitre, entre le Paradis perdu et la Uenriade, quelques poèmes français et étrangers dont nous n'avons qu'un mot à dire.
Les morceaux remarquables répandus dans le Saint Louis du père Lemoyne ont été si souvent cités, que nous ne les répéterons pokit ici. Ce poërae informe a pourtant quelques beautés qu'on chercherait en vain dans la Jérusalem. Il y règne une sombre imagination, très-propre à la peinture de cette Egypte pleine de souvenirs et de tombeaux, et qui vit passer tour à tour les Pharaons, les Ptolémées, les solitaires de la Thébaïde, et les soudansdes barbares.
La Pucelle de Chapelain, le 3Ioïse sauvé de Saint-Amant, et le David de Coras , ne sont plus connus que par les vers de Boileau. On peut cependant tirer quelque fruit de la lecture de ces ouvrages : le David surtout mérite d'être parcouru.
Le prophète Samuel raconte à David l'histoire des rois d'Israël.
Jamais, dit le granJ saint, la flcre tyrannie Devant le F.oi des i ois ne demeure impunie : Et de nos derniers cliels le juste cliûiiment En louriiii à loule heure un irisle monument.
Contemple donc llcli. le du f du laboinacle, Que Dieu lit de son peuple ei le jujje et I oradci
Son zèle à sa patrie eût pu servir d'appui,
S'il n'eût produit doux fils trop peu dignes de lui.
Mais Dieu fait sur ces fils, dans le vice obstinés. Tonner l'arrêt des coups qui leur sont destinés; Et par un saint héros, dont la voix les menace, Leur annonce leur perte et celle de leur race. 0 ciel ! quanti tu lanças ce terrible décret. Quel ne fut j^oint d'Héli le deuil et le regret! Mes yeux furent témoins de toutes ses alarmes, Et mon front bien souvent fut mouillé de ses larmes.
Ces vers sont remarquables, parce qu'ils sont assez beaux comme vers. Le mouvement qui les termine pourrait être avoué d'un grand poëte.
L'épisode de Ruth , raconté dans la grotte sépulcrale où sont ensevelis les anciens patriarches , a de la simplicité :
On ne sait qui des deux, ou l'épouse ou l'époux. Eut lâuie la plus pure et le sort le plus doux.
Enfin Coras réussit quelquefois dans le vers descriptif. Cette image du soleil à son midi est pittoresque :
Cependant le soleil, couronné «le splendeur. Amoindrissant sa forme, augmentait son ardeur.
Saint- Amant , presque vanté par Boileau , qui lui accorde du génie , est néanmoins inférieur à Coras. La composition du Moïse sauvé est languissante, le vers lâche et prosaïque \ le style plein d'antithèses et de mauvais goût. Cependant ou y remarque quelques morceaux d'un sentiment vrai, et c'est sans doute ce qui avait adouci l'humeur du chantre de VArt poétique.
Il serait inutile de nous arrêter à VArmcana^ avec ses trois parties et ses trente-cinq chants originaux, sans oublier les chants supplémentaires de Don Diego de Santistevan Ojozio. Il n'y a point de merveilleux chrétien dans cet ouvrage : c'est une narration historique de quelques faits arrivés dans les montagnes du Chili. La
chose la plus intéressante du poëme est d'y voir figurer Ercilla luimême, qui se bat et qui écrit. VAraucana est mesuré en octaves, comme VOrlando et la Jérusalem, La littérature italienne donnait alors le ton aux diverses littératures de l'Europe. Ercilla chez les Espagnols, et Spencer chez les Anglais, ont fait des stances et imité TArioste, jusque dans son exposition. Ercilla dit :
Ko las damas, amor, no genlilezas, De cavalières canlo enamorados , Ni las inueslras, regalos y ternczas De amoi osos afecios y cuydados :
Was cl valor, los heulios, las proezas De aquelos Espanoles esfurçados , Que a la cervicz de Arauco no domada Pusleron Juro yugo por la cspada.
C'était encore un bien riche sujet d'épopée que celui de la Lusiade. On a de la peine à concevoir comment un homme du génie •du Camoens n'en a pas su tirer un plus grand parti. Mais enfin il faut se rappeler que ce poëtc fut le premier poëte épique moderne , qu'il vivait dans un siècle barbare, qu'il y a des choses touchantes', et quelquefois sublimes dans ses vers, et qu'après tout il fut le plus infortuné des mortels. C'est un sophisme digne de la dureté de notre siècle, d'avoir avancé que les bons ouvrages se font dans le malheur : il n'est pas vrai qu'on puisse bien écrire quand on souffre. Les hommes qui se consacrent au culte des muses se laissent plus vite submerger à la douleur que les esprits vulgaires : un génie puissant use bientôt le corps qui le renferme : les grandes âmes, comme les grands fleuves , sont sujettes à dévaster leurs rivages.
Le mélange que le Camoens a fait de la Fable et du Christianisme nous dispense de parler du merveilleux de son poëme.
Klopstock est tombé dans le défaut d'avoir pris le merveilleux du christianisme pour sujet de son poëme. Son premier personnage
* Néanmoins nous dilïcrons encore ici de> cril-qucs; répi<odc d'Im'-s nous semble pur , loucLani, mais bien loin d'avoir les dévcloppeincnis dont il ciait SUSCtplible.
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est un Dieu. Cela seul suffirait pour détruire l'intérêt tragique. Toutefois il y a de beaux traits dans le Messie. Les deux amants ressuscites par le Christ offrent un épisode charmant que n'auraient pu fournir les fables mythologiques. Nous ne nous rappelons point de personnages arrachés au tombeau, chez les anciens, si ce n'est Alceste, Hippolyte et Hérès de Pamphylie*.
L'abondance et la grandeur caractérisent le merveilleux du Messie. Ces globes habités par des êtres différents de l'homme, cette profusion d'anges , d'esprits de ténèbres , d'âmes à naître, ou d'âmes qui ont déjà passé sur la terre, jettent l'esprit dans l'immensité. Le caractère d'Abbadona, l'ange repentant, est une conception heureuse. Ivlopstock a aussi créé une sorte de séraphins mystiques inconnus avant iui.
Gessner nous a laissé dans la Mort d'Abel un ouvrage plein d'une tendre majesté. Malheureusement il est gâté par cette teinte doucereuse de l'idylle, que les Allemands répandent presque toujours sur* les sujets tirés de l'Écriture. Leurs poètes pèchent contre une des plus grandes lois de l'épopée, la vraisemblance des mœurs, et transforment en innocents bergers d'Arcadie les rois pasteurs de TOrient.
Quant à l'auteur du poëme de Noé , il a succombé sous la richesse de son sujet. Pour une imagination vi-:oureuse, c'était pourtant une belle carrière à parcourir qu'un monde antédiluvien. On n'était pas même obligé de créer toutes les merveilles : en fouillant le Critias , les chronologies d'Eusèbe, quelques traités de Lucien et de
' Dans le dixième livre de \>. République de Platon.
Voilà ce que poriaii !a premitre éditiot!. Depuis ce temps, l'un de nos meilleurs philologues , aussi savant que poli , M. Boissonade, m'a envoyé la note suivaniedi's iutmriies ressuscites daus l'aniK^uiié païenne par le recours tics dieux ou de Tari d'Esculape :
«Eseulapo, qui ressnsciia Hippolyte, avait fait d'autres miracles. Apollodore m. ( BibL, m, 10, 3 ) dit, sur le téuioignage de dilFérents auteurs, qu'il rendit « la vie à Cananée, à Lycurgup, à Tyndare , à HynK'néus , à Glaucùs. Téléa sanjue, cité parle scoliatre d'Euripide (/4/c., 2), parie encore delà rc>uroc reciion d'Orion ieiiice par Esculapc. Voyez les notes de !MM. Hcyn <'l Claa vier sur le passage d'ApolIodore, et celles de Walckenaêr sur V H ippolyl* •a d'Euripide, pagcolS. »
DU CHMSTIANISME. 1^5
Plutarque , on eût trouvé une ample moisson. Scaliger cite un fragment de Polyliistor, touchant certaines tables écrites avant le déluge, et conservées à Sippary, la même vraisemblablement que la Sipphara de Ptolémée*. Les Muses parlent etenteodent toutes les langues : que de choses ne pouvaient-elles pas lire sur ces tables I