‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 70 sur 219 · SUITE PES PRECEDENTS · texte numérisé non relu

SUITE PES PRECEDENTS

JULIE D'ÉTANGE; CLÉMENTINE.

Nous changeons de couleur : l'amour passionné , terrible dans la Phèdre chrétienne, ne fait plus entendre chez la dévote Julie que de mélodieux soupirs : c'est une voix troublée qui sort du sanctuaire de paix , un cri d'amour que prolonge, en l'adoucissant, l'écho religieux des tabernacles.

Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'êîrc habité ; et tel est le néant des choses humaines, que, hors l'être existant par lui-même, il tî'y a rien de beau que ce qui n'est pas

Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre, l'attachement que j'ai pour ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper : il lui re->te une force inutile dont il ne sait que faire. CeUe peine est bizarre, j'en conviens, mais elle n'est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse, le bonheur m'ennuie

Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon âme avide cherche ailleurs de quoi la remplir j en s'élevani à la source du sentiment et de l'être, elle y perd sa sécheresse ei sa langueur : elle y renaît, elle s'y ranime, elle y trouv.> tin nouveau ressort, elle y puise une nouvelle vie; elle y prenil une auire exi^ti noe qui ne tient plus aux p.s- ions du corps, ou pluiôi elle n'est p'us eu moi-même, elle est tnule dans lèlrc immense qu'elle contemple; et. dégagée un moment de ses entraves, elle se consol d'y rentrer, p,ir Cri essa' d'un eiai plus sublime qu'elle espère être un jour le sien

En songeant à tous les bienfaits de la Providence, j'ai lionte d'être sensible à Je si faibli s chagrins et d'oublier de si grandes grâces... Quand la lrisie<S!> m'y suit malgré moi {dans son oratoire), quelqu» s pleurs versés devant celui qui console soulaueni mon cœur à 1 iustani. Mes réflexions, ne soiii jamais amèrcs ni douloureuses, mon repentir même est exempt d'à armes, mes fautes me donnent moins d effioi que de honte : j'ai des regrets, et non des remords. Le Dieu que je ers est un Dieu clément, un père; ce qui me touche, c'est sa b(mté : elle efface à mes yeux tous ses autres aiiributs ; elle est le seul que

je conçois.. Sa puissance m'étonne, son immensité me confond, sa justice

Il a faii l'homme 'aible : puisqu il est juste, il est i Icment. Le Dieu ve geiir est le Dieu des méchants. Je ne puis ni le craindre pour moi, ni l'implorer contre un autre. 0 Dieu de paix, Dieu de bonté î c'est toi que j'adore : c'est de toi, je le sens, que je suis l'ouvrage; cl j'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu paries à mon cœur dorant la vie.

Comme l'amour et la religion sont heureusement mêlés dans ce tableau ! Ce style, ces sentiments n'ont point de modèle dans l'antiquité *. Il faudrait être insensé pour repousser un culte qui fait sortir du cœur des accents si tendres, et qui a, pour ainsi dire, ajouté de nouvelles cordes à Tàme.

Voulez-vous un autre exemple de ce nouveau langage des passions, inconnu sous le polythéisme? Écoutez parler Clémentine-, ses expressions sont peut-être encore plus naturelles, plus touchantfts et plus sublimement naives que celles de Julie :

Je consens, monsieur, du fond de mon cœur (ce4 irès-sérieuscment, tomme vdus voyez;, que vous n'ayez que de la haine, du iihpris. de l'horreur pnur la malheureuse Cléinenliiie; mais je vous conjure, pour l'Intérêt tie voir»' àme iriimorleile, de vous ailaclier à la vôriuibe Eg ise. Ho bien, monsieur, que me réporidez-vots (en suivant de son chiTuiani vi<age le mien, que je tenais encore tourné, car je ne me sentais pas la force de la legarder)? Dites, monsieur, que vous y conteniez, je vous ai toujours cru le cœur honnête et sensible : dites qu'il se rend à la véi itc. Ce n'i si ftas pour moi que je vous sollicite ; je vous ai déclaré que je piémis. b'S u^épris pour mon paitage; il ne sera pas du que vous vous i-crez tenir, aux instances d'une f mine ; non, monsieur, votre seule conseil nce eu aun l'honiiPi'r: Je ne vous eacJierai point ce que jo médite pour mui-mêine.'J<: deouuieiai dans une paix piufunde (ilie se leva iri avec un air de l'igi iio (|t:e l'> sj>. l d.' r. li^ii n emblait tncore angnii nier); et lorsque l'ange de la mort paiaitra, je lui leAdi'ai la main: Approche, lui dirai-je, ô loi , Hiiiii-u^ue paix ! je ic su-s au livajje où je brûle d'iirriver, ei

• Ily a toutefois dans ce morceau un mé'an^e vieieux d'expressions métaphysiques et de langage naturel. Dieu,\t Tout- Puissant, \e Seigneur, vaudraient beaucoup nueux que la source de l\iie, etc.

fy v;u> r (eiiîr une place pf^iir riioinmc à qi)i je ne la souliahepas delongteiUiib, Il ais auprès» duquel je veux elrc ciernellenieiil assise.

Ah ! le christianisme est surtout un baume pour nos blessures qtmnd les passions, d'abord soulevées dans notre sein, commencent à s'apaiser, ou par l'infortune, ou par la durée. Il endort la douleur, il 'ortifle la résolution chancelante, il prévient les rechutes, en combattant, dans une âme à peine guérie, le dangereux pouvoir des souvenirs : il nous environne de paix et de lumière -, il rétablit pour nous cette harmonie des choses célestes que Pythagore entendait dans le silence de ses passions. Comme il promet toujours une récompense pour un sacrifice, on croit ne rien lui céder en lui cédant tout ^ comme il offre à chaque pas un objet plus beau à nos désirs, il satisfait à l'inconstance naturelle de nos cœurs ; on est toujours avec lui dans le ravissement d'un amour qui commence -, et cet amour a cela d'ineffable, que ces mystères sont ceux de l'innocence tf, de la pureté.

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