PARALLÈLE DE L'ENFER ET DU TARTARE
ENTRÉE DE L'AVERNF. PORTE DE L'ENFER DU DANTE. DIDON. FRAiNCOlSE DE RIMINI. TOURMl NTS DES COUPABLES.
L'entrée de l'Averne , dans le sixième livre de V Enéide, offre des vers d'un travail achevé.
Ibant obscnri snla sub nocte per iinibram, Perquedonios Diiis vacuaseï inania régna.
Pal. nlrsijue habitaul Morbi, irislisqne Scnectus, El Mems, ei inalcsuaiia F.iiiies, etimpis Egi'Sias, Tenibiles visu forinae; Leiuin(|ue l.abo-que, Tum cunsanguineus Leli Sopor, ei niala iiienls Gautlia.... ( Lib. vi, v. 2G8 et seq. )
Il suffit de savoir lire le latin pour être frappé de l'harmonie lugubre de ces vers. Vous entendez d'abord mugir la caverne où marchentla Sibylleet Énée ; Ibant obscurisola sub nocte per umbram ; puis tout-à-coup vous entrez dans des espaces déserts, dans les royaumes du vide : Perque domosDitis vacuas et inania régna. Viennent ensuite des syllabes sourdes et pesantes, qui rendent admirablement les pénibles soupirs des enfers : Tristisque Senectus, et Met us;
'—Letumque Lahosque; consonnances qui prouvent que les anciens n'ignoraient pas l'espèce de beauté attachée à la rime. Les Latins, ainsi que les Grecs , employaient la répétition des sons dans les pein tures pastorales et dans les harmonies tristes.
Le Dante , comme Énée , erre d'abord dans une forêt qui cache l'entrée de son enfer-, rien n'est plus effrayant que cette solitude. Bientôt il arrive à la porte , où se lit la fameuse inscription :
p. r me si va nella ciuà dolenie, Pcr me >i va n H' el^rno do ore :
Fer me si va ira la perduia génie.
Lasciaie 0|;ni speranza, voi ch' entrate;
Voilà précisément la même sorte de beautés que dans le poète latin. Toute oreille sera frappée de la cadence monotone de ces rimes redoublées, où semble retentir et expirer cet éternel cri de douleur qui remonte du fond de l'abîme. Dans les trois per me si va on croit entendre le glas de l'agonie du chrétien. Le lasciaie ogni speranza est comparable au plus grand trait de l'enfer de Virgile.
Millon, à l'exemple du poète de Mantoue, a placé la Mort à l'entrée de son enfer (Letum) , et le Péché , qui n'est que le mala menlis (jaudia^ les joies coupables du cœur ; il décrit ainsi la première :
The olher sh:ipe, etc.
« L'aulre forme, si l'on peul appeler de ce nom ce qui n'avait point de formes se lonail deboiil à a porie. EHi- élail •^ombre »oniine la nuil, hagarde conmie dix furies ; sa main brandis'-aii un dard affreux, cl sur celle partie qui sembLil sa lélc elle portait l'aftparence d'une couioniie. »
Jamais fantôme n'a été représenté d'une manière plus vague et plus terrible. L'origine de la Mort, racontée par le Péché, la manière dont les échos de l'enfer répèlent le nom redoutable , lorsqu'il est prononcé pour la première fois, est une sorte de noir sublime , inconnu de l'antiquité*.
'M. H.irris, dans son tlermèi, a remarqué que le genre masculin, attribué à la mon par Mdton,lorme ici une grande beauté. S'd avait dil «/loo/.- hcr darf, au lieu de sixook his dart, uuc partie du sublime disparaissait. La mort est aussi
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En avançant dans les enfers, nous suivrons Énce au champ des larmes. Ingénies campi. Il y rencontre la malheureuse Didon -, 1 l'aperçoit dans les ombres d'une forêt, comme on voit , ou comme on croit voir la nouvelle lune se lever à travers les nuages :
Qualem primo qui snrg^re mense
Âul videt, aut viiiisse putai, per tiubila lunam.
Ce morceau est d'un goût exquis -, mais le Dante est peut-être aussi touchant dans la peinture des campagnes des pleurs. Virgile a placé les amants au milieu des bois de myrtes et dans les allées solitaires -, le Dante a jeté les siens dans un air vague et parmi les tempêtes qui les entraînent éternellement : l'un a donné pour punition à l'amour ses propres rêveries, l'autre en a cherché le supplice dans l'image des désordres que cette passion fait naître. Le Dante arrête un couple malheureux au milieu d'un tourbillon : Françoise de Rimini , interrogée par le poète , lui raconte ses malheurs et son amour :
Noi leggevamo, etc.
« Nous lision*; un jour, dans un doux loi'-ir, comment l'amour vainquit Lancelol. J'cUii- seuil- nvc uioii a naiil, ci nous clions sans «iéfi.nic : plus d'une fois nos visage- i alitent, v\ nos yeux troublés se renconlrèrcnt; mais un seul instant nous perdit loul deux. Lorsque euiiu l'iieureux Laucciot cueille le
du genre mnsculin en grec, ftàvarocj. Racine même la fait de ce genre dans notre langue :
La mort est le seul dieu qiio j'osais implorer.
Que penser mainlena t di- la oriiiqut» d. Voltaire , qui fi'a pas su, ou qui a feint d'ignorer, que la uioil. f/e«</i en ;iiiglais, pouvait êlre à sa volonté du genre masculin, teniinin ou :i. uni-? car on lui peul ajtpliquer également les trois pronom-^, hcr, hisvlils. Voli n'r.' u'rvi pis plus heureux -ur le mot sin, péché, donlle genre iénnuin le scandalise, l'ourqi.oi ne se fàeliail-il pas aussi contre ces vaisse.iux, sliiiis,mcn ofwar, qui sont (ainsi (lueii latin et en viiux français) si bixarreuieni <lu gcme iiiuinin ? En génnal. tut c qui a étendue, capacité (c'est la rein-iicpie d. IM Harris), tout ce qui est de iiatmeà (onl.nir, se met en aiifjlais au léniiniu, et cela par une lt»gi.|ue simple, et niênie touchante, car eue .léeoule de la maternité; tout ce (|ui iuqilique faib'csse ovi séduction suit la niénie loi. De là IMillon a pu et dû, en pei^onnifianl le péché, le jairc du genre léuiinin.
baiser désiré, alors celui qui ne uk sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres iiemblantrs, et nous laissâmes écliapper le livre par qui nous fui révélé le luysière de l'aniuur '. »
Quelle simplicité admirable dans le récit de Françoise! Quelle délicatesse dans le trait qui le termine ! Virgile n'est pas plus chaste dans le quatrième livre de V Enéide , lorsque Junon donne le signal, dant signum. C'est encore au clirislianisme que ce morceau doit une partie de son pathétique : Françoise est punie pour n'avoir pas su résister à son amour, et pour avoir trompé la foi conjugale : la justice inflexible de la religion contraste avec la pitié que l'on ressent pour une faible femme.
Non loin du champ des larmes, Énce voit le champ des guerriers: il y rencontre Déiphobe cruellement mutilé. Son histoire est intéressaute, mais le seul nom d'Ugolin rappelle un morceau fort supérieur. On conçoit que Voltaire n'ait vu dans les feux d'un enfer chrétien que des objets burlesques-, cependant ne vaut-il pas mieux pour le poète y trouver le comte Ugolin , et matière à des vers aussi beaux , à des épisodes aussi tragiques?
Lorsque nous passons de ces détails à une vue générale de V Enfer et du Tartare, nous voyons dans celui-ci les Titans foudroyés, Ixion menacé de la chute d'un rocher, les Danaldes avec leur tonneau. Tantale trompé par les ondes.
Soit que l'on commence à s'accoutumer à l'idée de ces tourments , soit qu'ils n'aient rien en eux mêmes qui produise le terrible, parce qu'ils se mesurent sur des fatigues connues dans la vie, il est certain qu'ils font peu d'impression sur l'esprit. Mais voulez -vous être remué-, voulez-vous savoir jusqu'où l'imagination de la douleur peut s'étendre : voulez-vous connaître la poésie des tortures
* Nous empruntons la traduction de Rivand Si louicfois nous csions propCK ser nos (loult s, pciit-èrc quecr lour élé^Miil. noi/i (tiis âmes échapper /e livra par qui nous fut lévclé le mytlire de l amour, uc rend p.is loulà laii la naîvctc de ce vers :
Quel giorno più non vi l'ggcmmo avanie.
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et les hymnes de la cliair et du sang, descendez dans l'Enfer du Dante. Ici, des ombres sont ballottées par des tourbillons d'une tempête 5 là, des sépulcres embrasés renferment les fauteurs de l'hérésie. Les tyrans sont plongés dans un fleuve de sang licdc^ les suicides, qui ont dédaigné la noble nature de l'iionime, ont rétrogradé vers la plante : ils sont transformés en arbi-es racliitiques qui croissent dans un sable brûlant , et dont les liarpies arrachent sans cesse des rameaux. Ces âmes ne reprendront point leurs corps au jour de la résurrection; elles les traîneront dans l'affreuse forêt pour les suspendre aux branches des arbres auxquelles elles sont attachées.
Si l'on dit qu'un auteur grec ou romain eût pu faire un Tartare aussi formidable que l'Enfer du Dante , cela d'abord ne conclurait rien contre les moyens poétiques de la religion chrétienne j mais il suffit d'ailleurs d'avoir quelque connaissance du génie de l'antiquité pour convenir que le ton sombre de l'Enfer du Dante ne se trouve point dans la théologie païenne , et qu'il appartient aux dogmes menaçants de notre foi.