‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 91 sur 219 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

Le irait qui distingue essentiellement le Paradis de VÉlysée, c'est que dans le premier les âmes saintes habitent le ciel avec Dieu cl les anges, et que dans le dernier les ombres heureuses sont séparées de l'Olympe. Le système philosophique de Platon et de Pythagore qui divise l'àme en deux essences, le char subtil qui s'envole au-dessous de la lune, et Vesprit qui remonte vers la Divinité ; ce système , disons-nous , n'est pas de notre compétence, et nous ne parlons que de la théologie poétique.

Nous avons fait voir, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, la différence qui existe entre la félicité des élus et celle des mânes de rÉlysée, Autre est de danser et de faire des festins, autre de conn.iître la nature des choses, de lire dans l'avenir, de voir les révo-

lutions des globes, enfin d'être comme associé à Tomniscience, sinon à la toute-puissance de Dieu. Il est pourtant extraordinaire qu'avec tant d'avantages les poètes chrétiens aient échoué dans la pointure du ciel. Les uns ont péché par timidité, comme le Tasse et Milton, les autres par fatigue, comme le Dante; par philosophie, comme Voltaire-, ou par abondance, comme Klopslock K II y a donc un écueit caché dans ce sujet ; voici quelles sont nos conjectures à cet éga;d. Il est de la nature de l'homme de ne sympathiser qu'avec les choses qui ont des rapports avec lui, et qui le saisissent par un certain côté, tel, par exemple, que le malheur. Le ciel, où règne une félicité sans bornes, est trop au-dessus de la condition humaine pour que l'àme soit fort touchée du bonheur des élus : on ne s'intéresse guère à des êtres parfaitement heureux. C'est pourquoi les poètes ont mieux réussi dans la description des enfers ; du moins l'humanité est ici, et les tourments des cçupables nous rappellent les chagrins de notre vie-, nous nous attendrissons sur les infortunes des autres, comme les esclaves d'Achille, qui, en répandant beaucoup de larmes sur la mort de Patrocle, pleuraient secrètement leurs propres malheurs.

Pour éviter la froideur qui résulte de l'éternelle et toujours semblable félicité des justes, on pourrait essayer d'établir dans le ciel une espérance, une attente quelconque de plus de bonheur, ou d'une époque inconnue dans la révolution des êtres-, on pourrait rappeler davantage les choses humaines, soit en tirant des comparaisons, soit en donnant des affections et même des passions aux élus : l'Écriture nous \)diT\e des espérances et des saintes tristesses du ciel. Pourquoi donc n'y aurait-il pas dans le paradis des pleurs tels que les saints peuvent en répandre 2? Par ces divers moyens, on

• C'est une cliose assez bizarre qiu; Cliapclain , qui a créé des chœurs de mnrlyrs, de vierges el d'apôlres, ail seul (liacé le para^lis clirélieii dans son vcriUil)leJour.

' Milion a saisi celte idée, lorsqu'il représente les angt-scunsternés à la nouvelle (If I.» cliiiu,' de riiuniiiie j et Fcncltj:i donne \.: n.cnic nioiivenienl dt' pi' aux onjbrcs heureuses.

ferait naître des harmonies entre notre nature bornée et une constir tution plus sublime, entre nos fins rapides et les choses élernelles : nous serions moins portés à regarder comme une fiction un bonheur qui, semblable au nôtre, serait mêlé de changement et de larmes.

D'après ces considérations sur l'usage du merveilleux chrétien dans la poésie, on peut du moins douter que \e merveilleux du paganis-jne ait sur le premier un avantage aussi grand qu'on l'a généralement supposé. On oppose toujours Millon avec ses défauts à Homère avec ses beautés : mais supposons quo le chantre d^Éden fût né en France sous le siècle de Louis XIV, et qu'à la grandeur naturelle de son génie il eiît joint le goût de Racine et de Boileau ; nous demandons quel fût devenu alors le Paradis perdu, et si le merveilleux de ce poëme n'eût pas égalé celui de V Iliade et de VOdysséet Si nous jugions la mythologie d'après la Pharsale, ou même d'après VÉnéide, en aurions-nous la brillante idée que nous en a laissée le père des Grâces, l'inventeur de la ceinture de Vénus? Quand nous aurons sur un sujet chrétien un ouvrage aussi parfait dans son genre que les ouvrages d'Homère, nous pourrons nous décider en faveur du merveilleux de la Fable, ou du merveilleux de notre religion j jusqu'alors il sera permis de douter de la vérité de ce précepte de Boileau :

Delà foi d'un chrciien les mystères lerriblos D'orneinenls égayés ne sont po ni siiscepiib'e? {Art poét., cb. m.)

Au reste, nous pouvions nous dispenser de faire lutter le christianisme avec la mythologie sous le seul rapport du merveilleux. Nous ne sommes entré dans cette étude que par surabondance de moyens, et pour montrer les ressources de notre cause. Nous pouvions trancher la question d'une manière simple et péremptoire ; car, fût-il certain, comme il est douteux, que le chri:^tianisme ne ^ùt fournir un merveilleux aussi riche que celui de la Fable, encore

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est-il vrai qu'il a une certaine poésie de l'àme, une sorte d'imagination du cœur, dont on ne trouve aucune trace dans la mylholog'ie. Or, les beautés touchantes qui émanent de cette source feraient seules une ample compensation pour les ingénieux mensonges de l'antiquité.

Tout est machine et ressort, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans les tableaux du paganisme j tout est sentiment et pensée, tout est intérieur, tout est créé pour l'àme dans les peintures de la religion chrétienne. Quel charme de méditation ! quelle profondeur de rêverie ! Il y a plus d'enchantement dans une de ce« larmes que le christianisme fait répandre au fidèle que dans toutes les riantes erreurs de la mythologie. Avec une Notre-Dame des Douleurs, une Mère de Pitié, quelque saint obscur, patron de l'aveugle et de l'orphelin, un auteur peut écrire une page plus attendrissante qu'avec tous les dieux du Panthéon. C'est bien là aussi de la poésie î c'est bien là du merveilleux! mais voulez- vous du merveilleux plus sublime, contemplez la vie et les douleurs du Christ, et souvenez-vous que votre Dieu s'est appelé le Fils de l'Homme! Nous osons le prédire : un temps viendra que l'on sera étonné d'avoir pu méconnaître les beautés qui existent dans les seuls noms, dans les seules expressions du christianisme ; l'on aura de la peine à comprendre comment on a pu se moquer de cette religion de la raison et du malheur.

Ici finissent les relations directes du christianisme et des muses, puisque nous avons achevé de Vciwisager poétiquement dans ses rapports avec les hommes, et dans ses rapports avec les êtres surnaturels. Nous couronnerons ce que nous avons dit sur ce sujet par une vue générale de l'Écriture : c'est la source où Millon, le Dante, le Tasse et Racine ont puisé une partie de leurs merveilles, comme les poètes de l'antiquité ont emprunté leurs grands traits d'Homère.

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