‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 93 sur 219 · QU'IL Y A TROIS STYLES PRINCIPAUX DANS L'ÉCRITIRE · texte numérisé non relu

QU'IL Y A TROIS STYLES PRINCIPAUX DANS L'ÉCRITIRE

Entre ces styles divins, trois surtout se font remarquer :

4° Le style historique, tel que celui de la Genèse, du Deutéronome, de Job, etc.^

2* La poésie sacrée telle qu'elle existe dans les psaumes, dans les prophètes et dans les traités moraux, etc. 5

3® Le style évangélique.

Le premier tde ces trois styles, avec un charme plus grand qu'on ne peut dire, tantôt imite la narration de l'épopée, comme dans l'aventure de Joseph ; tantôt emprunte les mouvements de l'ode, comme après le passage de la mer Rouge ; ici soupire les élégicf du saint Arabe -, là chante avec Ruth d'attendrissantes bucoliques. Ce peuple, dont tous les pas sont marqués par des phénomènes; ce peuple pour qui le soleil s'arrête, le rocher verse des eaux, le ciel prodigue la manne 5 ce peuple ne pouvait avoir des fastes ordinaires. Les formes connues changent à son c^ard : ses révolutions sont tourà-tour racontées avec la trompette, la lyre et le chalumeau; et le style de son histoire est lui-même un continuel miracle, qui po;lo témoignage de la vérité des miracles dont il perpétue le s >uvenir.

On est merveilleusement étonné d'un bout de la Bible à Tauliv. Qu'y a-t-il de comparable à l'ouverture de la Genèse? Cette siiaplicité de langage, en raison inverse de la magnificence des fait<, nous semble le dernier effort du génie.

Jnprincipio creavit Deus cœlim et ferram.

Terra aiitem erat inam'set vacua, et (enebrœ erant super [acte m abyssi; et spuHus Dei ferebatur super aquas.

Dixitque Deus : Fiat lux. Et fada est lux. Et vtdit Deus lucem quod esset bona : et div'sit lucem a tenebris (20).

On ne montre pas comment un pareil style est beau-, et si quelqu'un le critiquait on ne saurait que répondre. INous nous contopterons d'observer que Dieu qui voit la lumière, et qui, comme un homme content de son ouvrage, s'applaudit lui-même et la trouve bonne, est un de ces traits qui ne sont point dans l'ordre des choses humaines; cela ne tombe point naturellement dans l'esprit. Homère et Platon, qui parlent dos dieux avec tant de sublimité, n'ont rien de semblable à cette naïveté imposante : c'est Dieu qui s'abaisse au langage des hommes pour leur faire comprendre ses merveilles, mais c'est toujours Dieu.

Quand on songe que Moïse est le plus ancien hislorien du monde-, quand on remarque qu'il n'a mêlé aucune fable à ses récits-, quand on le considère comme le libérateur d'un grand peuple, comme l'auteur d'une des plus belles législations connue % et comme l'écrivain le plus sublime qui ait jamais existé ; lorsqu'on le voit flotter dans son berceau sur le Nil, se cacher en^^uile dans les déserts pendant plusieurs années, puis revenir pour eulr'ouvrir la mer, faire couU r les sources du rocher, s'entretenir avec Dieu dans la nue, et disparaître enfin sur le sommet d'une montagne, on entre dans un grand étonnement. Mais lorsque, sous les iMpports chrétiens, on vient à penser que l'histoire des Israélites est non-seulement l'histoire réelle des anciens jours, mais encore la figure des temps modernes; que chaque fait est double et contient eu lui-même une vérilé Iiistorique et un mystère; que le peuple juif est un abrégé symbolique de la race humaine, représenlaul dans ses aventures tout ce (jui est arrivé et tout ce qui doit aniv(M* dans l'univers; que Jérusalem doit être toujours prise pour une autre cité. Sien pour une ■ inlre nn-ntagne, la Terre Promise pour une auti'e terre, et la vo ;tion d'Abraham pour une autre vocation; lorsqu'on fait léQexion que l'homme moral est aussi caché sous l'homme physique dan'^ celle histoire; que la chute d'Adam, le sang d'Abel, la nudité voi' e de Noé, et la malédiction de ce père sui- un 111 s se m-mireslent encore aujourd'hui dans l'enfanlenienl d< ahuieux de la fen;me, d;iri3

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•3a misère et Torgueil de l'homme, dans les flots de sang qui inon- Jent le globe depuis le fratricide de Caïn, dans les races maudites descendues de Cham, qui habitent une des plus belles parlies de la terre * ; enfin quand on voit le fils promis à David venir à point nommé rétablir la vraie morale et la vraie religion , réunir les peuples, substituer le sacrifice de l'homme intérieur aux holocaustes sanglants, alors on manque de paroles, ou l'on est prêt à s'écrier avec îe prophète : « Dieu est notre roi avant tous les temps. » Deus auiem rex nos ter ante sœcula.

C'est dans Job que le style historique de la Bible prend, comme nous l'avons dit, le ton de Félégic. Aucun écrivain n'a poussé la tristesse de l'àme au degré où elle a été portée par le saint Arabe, pas même Jérémie, qui peut seul égaler les lamenlations aux douleurs, comme parle Bossuet. Il est vrai que les images empruntées de la nature du Midi, les sables brûlants du désert, le palmier solitaire, la montagne stérile, conviennent singulièrement au langage et au sentiment d'un cœur malheureux-, mais il y a dans la mélancolie de Job quelque chose de surnaturel. L'homme individuel, si misérable qu'il soit, ne peut tirer de tels soupirs de son âme. Job est la figure de Vhumanité souffrante, et l'écrivain inspiré a trouvé assez de plaintes pour la multitude des maux partagés entre la race humaine. De plus, 'comme dans l'Écriture tout a un rapport final avec la nouvelle alliance, on pourrait croire que les élégies de Job se préparaient aussi pour les jours de deuil de l'Église de Jésus- Christ : Dieu faisait composer par ses prophètes des cantiques funèbres dignes des morts chrétiens, deux mille ans avant que ces morts tjnvrés eussent conquis la fie éternelle.

« Puisse pé' îr le jour où je suis né , et la nuit en laquelle il a été dû : Un 'touiiue a cic conçu ^ ! »

• F.os Nègres,

* Job, tliap, m, v. 3. Non<! nous servons de la iradueiîon de Sacy , à cause dc> |iirsuMiics (jiii y si>nl HceoiiliMiicf'S ; c< |)cnil.ini nous nous eu (.■IctigU' rous i]Uttl(|u< fois lorsque i'li('br(.'u , les Sepiauie ci la Vulgaie nous doaueroul ua

.:£cns plus fort et plus beau.

Étrange manière de gcniir! 11 n'y a que rÉciiturc qui ail j..... lis parlé ainsi.

a Je dormirais duisle silencCi et e reposerais dans mon sommeil*. »

Cette expression, je reposerais dans mon sommeil, est une cliose frappante, mettez le sommeil, tout disparait. Bossuet-a dit : Dormez YOTRE sommeil, riches de la terre; et demeurez dans \otre poussière 2.

« Pourquoi le jour a-i-il élé donné au misérable, et la v;e à ceux qui 'ont d.ins i'aiiieriume du cœur^?»

Jamais les entrailles de l'homnie n'ont fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux.

« L'homme né de la femme vit peu de temps . et il rst rempli de beaucoup de misons*. »

Cette circonstance, né de la femme, est une redondance merveilleuse; on voit toulos les inlirmilcs de l'homme dans celles de sa mère. Le style le phi^ recherché ne peindrait pas la vanité de la vie avec la même force que ce peu de mots : « 11 vit peu de temps, et il est rempli de beaucoup de misères. »

Au reste, tout le monde Cfinnail ce passage où Dieu daigne justifier sa puissance devant Job en confondant la raison de l'homme; c'est pourquoi nous n'en parlons point ici.

Le troisième caractère sous lequel il nous resterait à envisager le style historique de la Bible est le caracîère pastoral ; mais nous aurons occasion d'en traiter avec quelque cLcndue dans les deux chapitres suivants.

Quaiit au second style général des saintes Lettres, ù savoir la jooetie sacrée, une fouie de critiques s'élaut exercés sur ce sujet, il se-

' Job cliJtp. li'. V. 13.

*Onti&. fwn, (lu chancelier le Tellier.

' Ji>fl, (Inp. III, V. -20.

*J()B, ( hap. XIV, V. 1.

rait superflu de nous y arrêter. Qui n'a lu les chœurs A'Esther et d'Âf halte, les odes de Rousseau et de Malherbe? Le traité du docteur Lowth est entre les mains de tous les littérateurs, et la Harpe a donné en prose une traduction estimée du Psalmiste.

Enfin, le troisième et dernier style des livres saints est celui du Nouveau Testament. C'est là que la sublimité des prophètes se change en une tendresse non moins sublime ; c'est là que parle l'amour divin -, c'est là que le Verbe s'est réellement fait chair. Quelle onction ! quelle simplicité !

Chaque évangéliste a un caractère particulier, excepté saint Marc, dont l'évangile ne semble être que l'abrégé de celui de saint Matthieu. Saint Marc toutefois était disciple de saint Pierre, et plusieurs ont pensé qu'il a écrit sous la dictée de ce prince des apôtres. Il est digne de remarque qu'il a raconté aussi la faute de son maître. Cela nous semble un mystère sublime et touchant, que Jésus-Christ ait choisi pour chef de son Église précisément le seul de ses disciples qui l'eût renié. Tout l'esprit du christianisme est là : saint Pierre est l'Adam de la nouvelle loi ; il est le père coupable et repentant des nouveaux Israélites ; sa chute nous enseigne en outre que la religion chrétienne est une religion de miséricorde, et que Jésus-Christ a établi sa loi parmi les hommes sujets à l'erreur, moins encore pour l'innocence que pour le repentir.

L'évangile de saint Matthieu est surtout précieux pour la morale. C'est cet apôtre qui nous a transmis le plus grand nombre de ces préceptes en sentiments qui sortaient avec tant d'abondance des entrailles de Jésus-Christ.

Saint Jean a quelque chose de plus doux et de plus tendre. On reconnaît en lui le disciple que Jésus aimait, le disciple qu'il voulut avoir auprès de lui, au jardin des Oliviers, pendant son agonie. Sublime distinction sans doute ! car il n'y a que l'ami de notre âme qui soit digne d'entrer dans le mystère de nos douleurs. Jean fut encore le seul des apôtres qui accompagna le Fils de l'Homme jusqu'à la croix. Ce fut là que le Sauveur lui légua sa mère. Mulier,

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ecce Filius tuus. Deinde dicit discipido : Ecce Mater tua. Mot céleste, parole ineffable? Le disciple bien-aimé, qui avait dormi sur le sein de son maître, avait garde de lui une image ineffaçable : aussi le reconnut-il le premier après sa résurrection. Le cœur de Jean ne put se méprendre aux traits de son divin ami , et la foi lui vint de la charité.

Au reste, l'esprit de tout l'Évangile de saint Jean est renfermé dans cette maxime qu'il allait répétant dans sa vieillesse : cet apôtre, rempli de jours et de bonnes œuvres , ne pouvant plus faire de longs discours au nouveau peuple qu'il avait enfanté à Jésus-Christ , se conlenlait de lui dire : Aies petits enfants , aimez-vous les uns les autres.

Saint Jérôme prétend que saint Luc était médecin, profession si noble et si belle dans l'antiquité, et que son évangile est la médecine de l'àme. Le langage de cet apôtre est pur et élevé : on voit que c'é tait un homme versé dans les lellres, et qui connaissait les affaires et les hommes de son temps. Il entre dans son récit à la manière des anciens historiens; vous croyez enlendre Hérodote :

« 1® Comme plusieurs ont entrepris d'écrire l'histoire des choses « qui se sont accomplies parmi nous-,

« 2" Suivant le rapport que nous en ont fait ceux qui des le com- € mencement les ont vues de leurs propres yeux , et qui ont été les « ministres de la parole j

a 3° J'ai cru que je devais aussi, très-excellent Théophile , après c avoir été exactement informé de toutes ces choses, depuis leur c commenf^ement , vous en écrire par ordre toute l'histoire. »

Notre ignorance esl lelle aujourd'hui, qu'il y a peut-être des gens de lettres qui scronl étonnés d'apprendre que saint Luc est un trèsgrand écrivain, dont l'évangile respire le génie de l'antiquité grecque et hébraïque. Qu'y a-l-il de plus beau que tout le morceau qui précède la naissance de Jésus-Christ?

« Au temps d'IIérodc, roi de Judée, il y avait un prêtre nommé

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« Zacharie, du sang d'Abia : sa femme était aussi de la race d'Aaron 5 « elle s'appelait Élisabclh.

« ÎIs étaient tous doux justes devant Dieu Ils n'avaient point

« d'enfants, parce que Elisabeth était stérile et qu'ils étaient tous € deux avancés en âge. »

Zacliarie offre un sacaifice-, un ange lui apparaît débouta côté de l'autel des parfums. Il lui prédit qu'il aura un fils, que ce fils s'appellera Jean , qu'il sera le précurseur du Messie , et qu'il réunira le cœur des pères et des enfants. Le même ange va trouver ensuite nne vierge qui demeurait en Israël , et lui dit : « Je vous salue, ô pleine de grâce! le Seigneur est avec vous. » Marie s'en va dans les montagnes de Judée ; elle rencontre Elisabeth, et l'enfant que celle-ci portait dans son sein tressaille à la voix delà vierge qui devait mettre au jour le sauveur du monde. Elisabeth, remplie tout-à-coup de l'Esprit saint, élève la voix et s'écrie : « Vous êtes bénie entre toutes « les femmes , et le fruit de votre sein sera béni. »

« D'où me vient le bonheur que la mère de mon Sauveur vienne « vers moi?

« Car, lorsque vous m'avez saluée, votre voix n'a pas plutôt « frappé mon oreille, que mon enfant a tressailli de joie dans mon « sein. »

Marie entonne alors le magnifique cantique : « 0 mon âme , glorifie le Seigneur! »

L'histoire de la crèche et des bergers vient ensuite. Une frovpe nombreuse de l'armée céleste chante pendant la nuit : Gloire à Dieu dans le ciel , et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté I mot digne des anges, et qui est comme l'abrégé de la religion chrétienne.

Nous croyons connaître un peu l'antiquité , et nous osons assurer qu'on chercherait longtemps chez les plus beaux génies de Rome et de la Grèce avant d'y trouver rien qui soit à la fois aussi simple et aussi merveilleux.

Quiconque lira l'Évangile avec un peu d'attention y découvrira à

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tous moments des choses admirables, el qui échappent d'abord à cause de leur extrême simplicité. Saint Luc, par exemple, en donninl la généalogie du Christ, remonte jusqu'à la naissance du monde. Arrivé aux premières générations, et continuanl à nommer les races, il dit : Cainan qui fuit Ilenos , qui fuit Se'h, qui fuit Adam, qui fuit Dei. Le simple mot qui fuit Dei, jeté là sans commcntaire et sans réflexion, pour raconter la création, l'origine, la nature, les fins et les mystères de l'homme, nous semble de la plus grande sublimité.

La religion du lils de Marie est comme l'essence des diverses religions ou ce qu'il y a de plus céleste en elles. On peut peindre en quelques mots le caractère du style évangélique : c'est un ton d'autorité paternelle mêlé à je ne sais quelle indulgence de frère, à je ne sais quelle considération d'un Dieu qui, pour nous racheter, a daigné devenir fils et frère des hommes.

Au reste, plus on lit les épitres des apôtres, surtout celles de saint Paul, et plus on est étonné : on ne sait quel est cet homme qui, dans une espèce de prône commun, dit familièrement des mots sublimes, jette les regards 'es p'us profonds sur le cœur humain, explique la nature du souverain Etre, et prédit l'avenir (21).

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