CHAPITRE V
Accusation de Tbéramènes ; son discours et celui de Crilias. — Accusation de Robespierre.
•En abolissant les autorités constiliiées à Athènes , les Trente avaient laissé subsister le sénat, qui, subjugué par la terreur, ne pouvait leur faire d'ombrage. Ce fut devant ce tribunal que Crilias désionça Théromèues. Le peuple, dans uii morne silence, as-isiait eu tremblant au jugement de son dernier défenseur, tandis que les émissaires des tyrans, c ichant des poijjnards ^ous leurs robes! occupaient les avenues et entouraient les juges *.
Les parties élam arrivées, Critias prit ainsi la parole :
« S naleurs, on accuse notre gouvernement de sévérité, et on ne considf^re pas que c'est une malheureuse nécessité qui sdit la réforme de tout Etat. Mais Théramènes, lui, membre de ce gouvernement, nesl-il pas, en nous faisant ce repro -he, plus coupable qu un autre ? Ah ! il n'a pas appris aujourdhui à conspirer! Se disant lami du peuple, il établit le pouvoir des Qualre-Ceuls. Jugeant que ceux-ci finiraient par succomber, il les abandonna biwilô et se rangea du parti contraire, d où il en acquit le surnom de Cothurne. Sénateurs, celui qui tr.ibit sa foi par intérêt serait-il digne de vivre? Oiez , par sa mort, un chef aux factieux , dont il entretient les espérances par son audace^. »
Alors Tbéramènes:
« Qui de Critias ou de moi, sénr\teurs, est réellement voîre ennemi ? Je vous en fais juges. J'ai été de son avis lorsqu'il fit punir les délateurs; mais je me suis opposé à ce qu'on proscrivît les honnêtes gens : u?i Léon de Salamine, un Nicias, dont la mort épouvante les propriétaires; ui\ Antipbon *, dont la condamnation fait encore Iremir tous ceux qui ont bi. n mérité de la patrie. J'ai réprouvé la conliseaiion des biens comme injuste, le désarmement des citoyens comme tendant à affaiblir lEt^t ; j ai opiné contre les gard s étrangères comme tynjnniques, contre le bannissement des Athéniens comme dangereux à la sûreté de l'Etat. Ceux qui s'emparent de la fortune des autres, condamnent les innocents au supplice, ne ruinent-ils pis en effet votre autorité, sénateurs? On m'accuse de versatilité. Est-ce à Critias à me faire ce reproche? Ennemi du peuple dans la démocratie, ennemi des hommes vertueux dans le gouvernement du petit nombre, il ne veut de la constitution p .polaire qu'avec la canaille, de la constitution aristocratique qu avec la tyrannie*. »
Crilias, s'apeicevant que ce discours faisait impression sur le sénat, appela ses saleliles : a Voilà , dit il , des patriotes qui ne sont pas disposés à lai-ser ëchapp< r le coupable. En vêtu de ma souv<'raineté, j'efface Tnéramènes du rôle des citoyens et le condamne à mort. — Et moi, s'écrie ceiui-ci, s'él.nçanl sur l'autel , je demande que mon procès me soit fait se'ou la loi. Ne voyez-vous pas, A héniens, qu'il est aussi aisé d'effacer votre nom du rôle des citoyens que celui de Théramènes^? » Critias ordonne aux assassins de s'avancer; on arrache Tbéramènes de l'autel ^ ; le sénat, sous le coup du poignard, est obligé de garder le silence^; Socrateseul s'oppose courageusement, mais en vain , à rinlàme décret®. Le malheureux collègue de Criiias, enlrainé par les gardes, cherchait, en passant à travers la loue, a attendrir le peuple*; mais le j)euple se bouvient-ildes bienfaits ^^? Arrivé aux cachots des Trente, Théramèues but
« Xenoph., Hitt (rrcec, lib. II.
s Id , ibid.
5 Aiiliplion, proscrit par les Trente, avait entretenu à ses frais deux galères au service «le la pairie durant la guerre du l^éluponèse. (Vid. XiîKOPU , loc. cil.) 'i Xenoph , Hiil. Grœc.f iib. il.
5 /(/., ibid.
6 /</., ibid.
7 Id , ibid
« Dloo. SIC, Iib. XIV; XrNCPH., Memor.
9 Xi'.NoPH., Ht$t. Grœc. iib. il.
«o Cela me rappelle la rellexioti louchante de Velleius Paicpcutus sur Pompée, qui, croyao» trouver un asile chez un rv)i comblé de ses bieutaiis, n'y lrou\a que ia mort. — Sfd ^i*, dit Vhisiov't^.n , bene/itiorum tervat memoriam? Aui guis ullamcalami lotit deb«ri mutai gratiam? Aut guando f'oriuna nonmulalfidem? Les lasuieuses pyramides d'Esyj»t*t bâtie;» par ksetforls réunis de loui un peuple; l'ImuiDle tombeau de sable du ^raud foinpée, élevé
AVANT J.-C. 411. = OL. 22. l*^** ANNÉE.
avec intrépidité la ciguë, et en jetant en l'air les dernières gouttes comme à un iestin : « Voilà , dit-il , pour le b^au Critias *. »
N'est-ce pas là la Convention ? N'est-ce pas ainsi que ses membres se sont tant de fois traînés dans là boue, qu'ils se sont couverts d'accusations inlâmes, tandis que l'opinion était enchaînée par des tribunes pleines d'assassins? Le philosophe y voit plus : il y remarque que partout où les révolutions ont été durables, jamais <le pareilles scènes ne les déshonorèrent. Que conclut-il de celte observation ?
Une des époques les plus mémorables de notre révolution est san<? doute celle de la chute de Robespierre. Ce tyran , auquel il ne resijut p us qu'on deg é à franchir pour s'asseoir sur le ti ône, résolut d'abatire la léle du modét é Tallien, de niêmeque Ci itias s'était défait de Thér;»mènes. Il reparut à la Convention après une longue absence. On aurait dit que le, froid de la toiibe collait déjà la langue du misérable à son palais : obscur, embarrassé, confus, il sembla parler du fond d'un sépulcre. Une autre circonstance non moins remarquable, c'e^i que son discours, dont on avait ordonné l'impression par la plus indigne des flatteries, n'était pas encore sorti de la presse, que déjà l'homme tout-puissant qui l'avait prononcé avait péri du dernier supplice. O AUitudo/
Enfin le jour des vengeances ai riva. On cotiçoit à peine comment Robespierre, qui devait connaître le cœur humain, fit dénoncer aux Jacobins les députés quil voulait perdre; c'était les réduire au désespoir, et les rendre par cela même formidables. Ils allèrent donc à la Converrlion, résolus de périr ou de renverser le despote. Celui-ci exerçait encore un tel empire sur ses lâehes collègues, qu'ils n'osèrent d'abord l'aiiaquer en face; mais, s'encou ageant peu à peu les uns les autres, l'accusation prit enfin nn caractère menaçant. Robespierre veut parler, les cris d'à bas le tyran retentissent de toutes parts, ïallren, sautant à la tribune: «Voici, dit-il, un poignard pour enlbneer dans le sein du lyran, si le décret d'accusation est rejeté. » Il ne le fut pas. Barrère, abandonnant son ami, et se portant lui-méms' pour délateur , fil pencher la balan( e contre le malheureux Robespierre. On ranéie. Délivré par les Jacobirrs, il se réfugie à l'hôiel de ville, où il es^ aie vainement d'assembler nn p.irti. M s hors de la loi par- un décret de la C<mvent!on , déserté de toute la terre, il ne put même éch. pper à ses ennemis par ce moyen qui nous sonstiaii à la persé(uiion des hommes, et la fortune le trahii jusqu'à lui refuser un suicide. Arraché par les gardes de derrière une table, où il avait voulu aitcnier à ses Jours, il lut porté, baigné dans son sang, à la guillotirre. Robespierre, sans douie, noflrait, par sa mort, qu'une faible expiation de ses foifaits; mais, quand un scélérat marche à l'échafaud, la pitié alors compte les souffi ances, et non les crinres du coupable ^.
fiirtivempnt sur le même riva?:e par la piété d'un vieux soldat, durent offrir à César deux monunif r.ls bieu extraordinaires de la vanité des clioses humanjes. Les peintres devraiinl clnrclier dans l'histoire des sujets de tableaux qui réuniraient à la fois la majesté de la morale et la {grandeur de la nature. Le tombeau du t ival de César pourrait offrir cette double pom|»e. Une mer afïilée, les ruines deCaitliage à moitié ensevelies dans le sable et sous le jonc marin, Marius contemplant l'orage, appu}édans une attitude pensive sur le tronçon d'une colonne, cù l'on distingue peut-être, en caractères puniques, les pi enàèies lettres brisées du nom <\'Ànf>ii,al: voilà le suiet d'un second tableau non moins sublime que le premier. L'histoire des Suisses en fournit un troisième. Le peintre iTpresenterait les trois gi-ands libérateurs de l'Helvétie, \èius de leui's simples h.ibits de paysans, assemblés secrètement, dans un heu désert, au bord u'iin lac solitaire, et délibéiant delà liberté de leur {»atrie, au milieu des montagnes, des ton-euts, des forêts; le silence de la nature les environne, et ils n'ont pour lémoui de cette samte union que le Uien qui entassa ces Alpes glacées et déroula ce firmament sur leurs têic». » Xknopu., Hi$t. Grœc, Ub. ii.
* Il faut encore que je fasse remarquer pour la centième fois que VExsai est l'ouvrage d'un émigré. Ou voit que cet émigré ne savait rien ou presque rien des hommes auxquels la France alors était assujettie; il prend pour des pei'sonnagesde vulgaires factieux déjà rentrés dans leur obscurité naturelle. Mais les comparaisons sont ici moins choquantes, parce que Critias et Théramènes sont eux-nièrnes des acteurs communs et sans nom. Ce n'étaient pas pourtant des esprits violents que ces exilés qui éprouvaient de la pitié même pour Robespierre. (N. Éd.)