‹ Œuvres complètes de ChateaubriandChapitre 198 sur 239 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Condamnation et exécution d'Agis et de sa famille.

o Ainsi, Léonidas ayant chassé Cléombrolus hors de la ville, et nu lieu des premiers ephores qu'il déposa, en ayant substitué d'auires, se mit iiicontineiit à penser les moyens c.mment il pourroit avoir Agis : si tascha de luy persuader premiereiuent qu'il sorlist de la franchise du temple, et qu il s'en ailast avec luy à seureté exercer sa royauté, luy donnant à entendre que ses citoyens luy avoieni pardonné tout le passé, à cause qu'ils cognoissoient bien qu'il avoit esté deceu et circonvenu par Agesilaus, comme jeune homme désireux d'honneur qu'il esloit. ToiHefois pour cela Agis ne bongeoil point de sa franchise, ains avoit pour suspect tout ce que l'autre luy allegtioit : au moyen de quoi Léonidas se desporia de lascher de l'attirer et l'abuser par belles paroles: mais Amphares, Demochares et Arcesilaus alloient souvent le visiter et deviser avec luy, tant quelques lois qu'ils le mcnoient jusques aux estuves; puis, quand il s'y esloit estuvé et lavé, ils le ramenoient dedans la franchise du temple, car ilsesloient ses familiers. IVlais Amphares ayant de nagueres emprunté d'Agesisirata quelques précieux meubles, comme tapisseries et vaisselle d'argent, entrepi inlde irahir, luy, sa mère et son ayeule, sous espérances que ses meubles qu'il avoit empruntez lui demoureroienl. Et dict-on que ce fut luy qui, plus que nul autre, presia l'oreille à Léonidas, et inciîa et irriia Ls ephores, du nombre desquels il estoii, à rencontre de luy. Comme doncques Agis eut ac coustumé de se tenir tousiours le reste du temps dedans le temple, excepté quelquefois il alloil jusques aux estuves, ils proposèrent de le surprendre quaii;! il seroit hors de la franchise. Si espierenl un jour qu'il s'esioit estuvé, ainsi qu'ils avoient accousiumé, lui allèrent au-devaul, et le saluèrent, faisant semblant de le vouloir renvoyer, en divisant et radiant avec luy comme avec un jeune homme duquel ils se tenoienlfott familieis; mais quand ils furent à l'endroit du deslour d'une rue lournanie qui alloit à la prison, Amphares menant la niain sur luy pource qu'il esioit magistrat, luy dict : ce Je te fais prisonnier. Agis, ci le men ; devant les ephores pour rendre compte et raison de ce que tu as innové en Testât de la chose publique. Et lors, Demu-

que je m'exprimais avec le même attachement et la même admiration pour elle lorsque j'étais dans ses rangs. (N. Ei).)

chares, qui estoît grand et puissant homme, liiy je!a aussîlost sa robe à l'entour du col et le lira par devant ; les autres le poussoient par derrière comme ils avoient conspiré entre eux. Ainsi n'y ayaiu personne auprès d'eux qui peust secourir Agip, ils firent tant qu'ils le iraisnercnt en prison, et imontinenty arriva L omdas avec bon nombre de soldats eslrangers, qui environnèrent la prison par le dehors. Les ephores entrèrent dedans et envoyèrent quérir ceux du sénat, qu'ils sçavoient bien esire de nicsnie volonté qu'eux : puis, ils commanderenlà Agis, comme par fnrme de proeez, de dire pour quelle cause il avoit fait ce qu'il avoil remué en l'administration de la cho>e publique. Le jeune homme se prit à rire de leur simulaiion : ei adonc Ampliarcs luy dict qu'il n'estoit pas temps de rire, et qu'il falloit qu il payast la peine de sa folle lemcrité. Ua autre ephore faisant semblant de luy favoriser et de luy monslrer un expédient pour esclia, per de celle criminelle procédure, luy demanda s'il n'avoit pas esté séduit et contraint à ce faire par Ag-^silaus et par Lysander. Agis rospondit qu'il n'avoit t'Sié enduit ne forcé de personne : mais (ju'il l'avoii fait seulement pour ensuivre l'ancien Lycurgus, ayant voulu remcilre la chos:3 publique en mesme estât que luy jadis l'avoit ordonnée. Le mesme ephorc lui demanda s'il se repenloit pas de ce qu'il avoil fail. Le jeune h mme respondit franchement qu'il ne se repenlii oit jamais de chose si sa;4emenl et si vertueusement enlreprinse; encore qu'il vistia mon toute certaine devant ses yeux. Alors ils le condamnèrent à njourir, et commandèrent aux seigens de le mener dans la Décade, qui est un certain lieu de la prison, là où on osirangle ceux qui sont condamnez à mourir par justice. Et Democli;ires voyant que les sergens n'osoient nieltre la main sur luy, et que scmblablcmeKt les soldais eslrangers refnyoient et avoieni en horreur une tele exécution, comme chose contraire à tout droit divin et humain, démettre la main sur la personne d'uu roy, en les menaçant et leur disant injures, iraisna Ini-mesme Agisded.ms cc'sle chartre-.car plusieurs avoient desia entendu sa prinse, et y avuit jà grand tumulte à la porie de la prison, et force lumières, torches, et y accourue nt aussitostla mère et Tayeule d'Agis, quicrioieni et requeroient que le roy de Sparte peust avoir justice, et que son procez lui soit fait par ses citoyens. Cela fut cause de faire liasler et précipiter son exécution pour que ses ennemis eurent peur qu'on ne le recourust par force la nuictd entre leurs mains sil arrivoit encore plus de gens. Ainsi estant Agis mené à la fourche, apperceut en allant l'un des sergens qui ploroii et se lourmenloit, auquel il dict : Mon ami, ne te lourmenie point pour pitié de moi, car je suis plus homme de bien que ceulx qui me font mourir si meschammeut et si malheurensenient; et en disant ces paroles, il bailla volontairement son col au cordeau. Cependant Aniphares sortit à la porte de la prison, là où il trouva Agesistrata, mère d'Agis, qui se jela à ses pieds ; et luy, la relevant comme pour la lamiliai ité et l'amitié qu'il avoit eue avec elle, luy dit qu'on ne fei oit foi ce ni violence à Agis, et qu elle le pouvoit aller voir si bon lui sembloit; elle pna qu on laissast entrer sa mère quand et elle. Amphares respondit que rien ne i'empcschoit, et ainsi les met dedans toutes deux, faisant refermer les portes de la prison après elles. Ma s entrées qu'elles furent, il bailla au seigent Archidamia la première à exécuter, laquelle esloit fort ancienne et avoit vescu jusqu'à son cxtresuie vieillesse en plus grand honneur et plus de dignité quaucune autre dame de la ville. Celle-là exécutée, il commanda à Agesistrata d'entrer après, et elle voyant le corps de son (ils mort et esiendu et sa mère encore pendue au gibet, aida elle-mesme aux bourr* aux à la despendre, et l'eslcndit au long du corps de son fils ; et, après Tavoir aceoustrée et couverle, se jela par terre auprès du corps de son fils en le baisant au visage : Helas! diet-elle, ta trop grande bonté, douceur et clémence, mon fils, sont cause de ta mort et de la nosire. Adonc Anjphares, qui regardoit de la porte ce qui se passoit au dedans, oyant ce qu'elle disoit, entra sur ce point et lui dict en colère : Puisque tu as esté consentante dufaictde ton fds, tu souffriras aussi mesinc peine que lui. Lors Agesistrata se relevant pour estre estranglee : Au moins, dict-elle, puisse ceci profiter à Sparte. Ce cas estant divulgué par la ville et les trois corps portez

bors de la prison, la crainte des magistrats ne pent estre si grande que les citoyens de Sparte ne montrassent évidemment qu'ils en esloient fort desplaisans, et qu'ils ne haïssent de mort Leonidas et Ampliares, estimant qu'il n'avoit oneques esté commis un si cruel, si malheureux ni si damnabie forfait en bp irte, depuis que les Doriens estoient venus habiter le Peloponese : car les ennemis mesme en bataille ne mottoient pas volontiers les mains sur les rois lacedemonieus, ains s'en desiournoient s'il leur estoit possible pour la crainte et rcverenoe qu'ils poi toient à leur majesté... Il est certain que cet Agis fut le premier des ro s que les ephores firent mourir, pour avoir voulu faire de très belles choses et très convenables à 1;» gloire et dignité de Sparte, estant en l'aage en laquelle, quand les hommes faillent, encore leur pardonne-t-on, et ayant eu ses amis plus ju^te occasion de se plaindre de luy que non pas ses ennemis pour ce qu'il sauva la vie à Leonidas et se lia aux autres comme la plus douce et la plus humaine créature du monde qu'd estoit *. »

On a pu remarquer dans cette histoire touchante plusieurs circon<^tances semblables à celles qui ont accompagné la mort de Louis: l'appel au peuple refusé, l'injustice et l'incoisipéteuce dts juges, etc. Je vais donner l'esquisse rapide de la condamnation de Charles P', roi d'Angleterre, et de celle de Louis XVI, roi de France, afin que le lecteur trouve ici rassemblés sous un seul point de vue les trois plus giands événements de 1 histoire.

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